La création mondiale de Waku Doki signée Éric Oberdorff pour sa Compagnie Humaine, et donnée dans l’écrin majestueux de la Salle Garnier de Monte-Carlo, est l’un de ces moments où la danse cesse d’être un spectacle pour devenir une expérience vitale, presque charnelle. Dans le cadre de la saison de danse monégasque, cette œuvre s’est imposée comme un véritable manifeste, une bouffée d’air pur et d’adrénaline qui a électrisé le public monégasque.
Avec les premières notes de la version détonante de In C de Terry Riley, le ton est donné – et c’est une plongée dans l’essence même du « Waku Doki » qu’expérimentent les spectateurs, ce terme japonais qui désigne cette montée d’adrénaline, ce battement de cœur précipité qui saisit l’être humain à l’approche de l’inconnu ou à la veille du grand saut. Sur scène, les quatre interprètes – Valerie Igolnikov, Jeanne Stuart, Luc Bénard et Léonard Vo Tan – incarnent cette pulsation, cette lutte intérieure entre la peur et l’espérance, offrant une performance d’une virtuosité renversante au service d’une émotion brute.
Ce qui frappe d’emblée dans cette chorégraphie, c’est son intensité viscérale. Eric Oberdorff, ancien danseur des Ballets de Monte-Carlo, signe un retour en majesté en proposant une pièce qui interroge sans relâche la physicalité des corps comme « passeurs de poétique ». La scène se transforme en un champ de bataille sensoriel où les corps, tantôt en résistance, tantôt en abandon, explorent cet instant suspendu, fragile et surpuissant, où tout peut basculer. Il ne s’agit pas de raconter une histoire, mais de faire ressentir un état : celui d’un cœur qui bat dans les tempes, dans le cou, dans les cuisses, « comme une preuve tangible de la vie qui s’écoule dans nos veines », pour reprendre les mots du chorégraphe.
La réussite de cette création tient aussi à une osmose parfaite entre les différents arts de la scène. Le décor numérique immersif conçu par le plasticien-vidéaste Étienne Guiol, fort de son expérience sur des événements mondiaux, bouscule les codes de la relation scène-salle, enveloppant le public dans un univers où les frontières s’estompent. Les lumières ciselées au scalpel par Jean-Pierre Michel sculptent l’espace, tandis que les costumes de Camille Pénager dessinent des silhouettes à la fois très contemporaines et étrangement intemporelles. Cette fusion harmonieuse crée une expérience totale, une symphonie visuelle et corporelle qui captive l’œil autant qu’elle émeut l’âme.
Au-delà de la prouesse technique, Waku Doki est un cri du cœur, un appel à la vie qui résonne profondément avec les questionnements de notre époque. C’est une quête de sens, un combat le néant où le chorégraphe invite chacun à se remettre à espérer, à aimer comme si c’était la première fois, à se battre et à hurler, tout en revenant à une écoute profonde de soi et du monde. En accueillant cette création dans le cadre de sa 40ème saison, Jean-Christophe Maillot et les Ballets de Monte-Carlo ne célèbrent pas seulement un anniversaire ; ils réaffirment avec éclat leur engagement indéfectible envers la création et leur rôle de tremplin pour les artistes d’exception.
_________________________________
CRITIQUE, danse. MONTE-CARLO, Salle Garnier, le 10 juillet 2026. « Waku Doki » par Eric Oberdorff et La Compagnie Humaine. Crédit photographique (c) Eric Oberdorff







