La GöteborgsOperans Danskompani, de retour à la Maison de la Danse de Lyon, offre un double programme d’une incroyable intensité, confiant ses interprètes exceptionnels à deux des chorégraphes les plus en vue de la scène contemporaine : l’israélienne Sharon Eyal et le catalan Marcos Morau. Deux univers radicalement différents, deux esthétiques puissantes, qui se répondent et se complètent cependant dans une soirée particulièrement marquante. L’engagement physique des danseurs suédois, leur technicité ahurissante et leur capacité à incarner des mondes aussi opposés forcent le respect et l’admiration.
Avec ima, la chorégraphe israélienne Sharon Eyal plonge le public dans une expérience sensorielle unique, presque hypnotique. Dès l’ouverture, les interprètes, vêtus de ces fameux académiques beiges transparents conçus par Maria Grazia Chiuri pour Dior, apparaissent comme des êtres nus, vêtus d’une seconde peau qui souligne chaque muscle, chaque frémissement. La danse se fait alors viscérale, organique, une succession d’ondulations étranges et sensuelles qui semblent traverser les corps de l’intérieur.
Ce qui frappe d’emblée, c’est la précision chirurgicale des mouvements, alliée à une énergie presque excessive. Les danseurs de la GöteborgsOperans Danskompani s’engagent dans une performance physique extrême, où chaque geste semble pulsé par une musique interne, un rythme sourd qui ne laisse aucun répit. La compagnie suédoise maîtrise à la perfection ce langage si particulier, fait de contractions, de vibrations et de suspensions, portant la signature d’Eyal à un niveau de maîtrise impressionnant. Le public est saisi, littéralement happé par cette transe collective qui se déploie sous ses yeux, dans une atmosphère à la fois intime et dévastatrice.
Après l’envolée sensuelle d’ima, Marcos Morau signe avec Cold Song une plongée vertigineuse dans son univers déroutant. La scénographie de Max Glaenzel Ribas impose d’emblée sa présence : une estrade de tuyaux noirs aux compartiments mystérieux, dressée sur un plateau en noir et blanc, évoque un futur dystopique hanté par les vestiges du passé. Sur ce décor, des créatures aux yeux rougis, au teint pâle, errent comme des zombies sortis d’une société bien ordonnée. Le chorégraphe catalan, qui nourrit son travail d’une esthétique surréaliste et d’un humour grinçant, pousse l’exercice jusqu’à la déconstruction des corps. Ses interprètes deviennent des pantins désarticulés, animés de spasmes, pivotant tête et membres à des angles inhumains, se contorsionnant sans fin. La gestuelle explose dans une virtuosité impressionnante, où la maîtrise technique le dispute à une forme de folie douce. On pense à une bande de chats, aux aguets, réagissant aux moindres sons, avec une agilité et une énergie débordantes.
Mais Morau ne se contente pas d’une démonstration de force. Il convoque l’opéra de Henry Purcell, King Arthur, pour instaurer un dialogue étrange entre ces êtres dépossédés et les réminiscences d’un temps révolu. Il tourne en dérision les figures du pouvoir, s’interroge sur la nature humaine et laisse planer une noirceur saisissante, tempérée par des éclats d’humour. Les lumières de David Stokholm découpe les tableaux avec une précision remarquable, soulignant l’étrangeté des corps et la puissance visuelle de cette pièce sans répit.
Mais ce qui rend cette soirée exceptionnelle, c’est l’incroyable plasticité de la GöteborgsOperans Danskompani, capable de passer de la transe sensuelle et organique d’Eyal à la gestuelle mécanique et surréaliste de Morau, démontrant une polyvalence et un engagement physique hors du commun. Marcos Morau, qui n’a pas lui-même été danseur, semble trouver avec ces interprètes un terrain de jeu idéal pour exprimer toute l’étendue de son imaginaire. Cold Song, piéce présentée pour la première fois en France, confirme le statut de Morau comme l’un des chorégraphes les plus inventifs de sa génération. Son univers à la croisée du sacré et du profane, du passé et du futur, fascine autant qu’il déstabilise. À ses côtés, Sharon Eyal continue d’explorer les abysses du corps humain avec une intensité rare. Le double programme présenté à la Maison de la Danse restera comme l’un des temps forts de la saison culturelle lyonnaise, une célébration de la danse dans ce qu’elle a de plus puissant et de plus viscéral.
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CRITIQUE, danse. LYON, Maison de la Danse de Lyon, le 25 mai 2026. Sharon EYAL : « Ima » / Marcos MORAU : « Cold Song » par la GöteborgsOperans Danskompani. Crédit photographique (c) Tilo Stengel








