mardi 13 octobre 2026

CRITIQUE, danse. BAYONNE, 33ème Festival “Le Temps d’aimer la Danse” (Salle Lauga), le 9 septembre 2023. « On achève bien les chevaux » par Bruno Bouché, Clément Hervieu-Léger, Daniel San Pedro et le Ballet national du Rhin

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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On sort de la Salle Lauga à Bayonne, ce 9 septembre 2023, comme on émerge d’une transe collective. La 33e édition du festival Le Temps d’aimer la danse vient d’accueillir une œuvre qui ne se contente pas de raconter la détresse d’une époque, elle la fait littéralement courir, suer, vaciller et se relever sous nos yeux. L’adaptation du roman « On achève bien les chevaux » d’Horace McCoy par Bruno Bouché, Clément Hervieu-Léger et Daniel San Pedro est une expérience charnelle qui bouscule, épuise et emporte tout sur son passage.

 

Avec l’ingénieux dispositif scénique, nous voici plongés dans un hall de danse des années 30, où des dizaines de couples s’engagent dans une course contre le temps, contre la faim, contre l’oubli. Ce qui frappe ici, c’est le choix audacieux d’une interdisciplinarité véritable, non pas cette simple juxtaposition d’arts si souvent pratiquée, mais bien la création d’un langage commun où danseurs du Ballet de l’Opéra national du Rhin et comédiens de la Compagnie des Petits Champs fusionnent en un seul corps vivant. Le spectateur cherche en vain à distinguer les uns des autres : tous sont habités par la même urgence, le même souffle, la même fragilité.

La scénographie, sobre et immersive, transforme le plateau en une arène où chaque pas devient un acte de survie. Les trente-deux danseurs et huit comédiens, accompagnés de quatre musiciens jouant en live, obéissent à la règle implacable du marathon : quarante-cinq minutes de danse, quinze minutes de repos, et ce jusqu’à l’anéantissement. L’affichage du temps écoulé et des couples encore en lice nous rappelle sans cesse que nous sommes les témoins d’une mécanique aussi fascinante qu’effrayante. Le public, installé aux premières loges, devient tour à tour supporter complice, voyeur gêné, ou otage consentant de ce spectaculaire poussé à son paroxysme. La frontière entre plateau et gradins s’efface, et avec elle, la distinction entre fiction et réalité.

Mais là où le spectacle frappe le plus fort, c’est dans sa manière de faire corps avec le texte de McCoy. Les dialogues, magnifiquement incarnés par des interprètes dont la parole est altérée par l’effort, ne sont jamais plaqués sur la danse. Ils en naissent. Chaque réplique est arrachée à la fatigue, chaque mot porte la marque d’un corps poussé dans ses retranchements. Cette « épuisement vrai » dont parlent les créateurs produit une vérité de sentiment qui saisit les entrailles. On suit avec un mélange d’angoisse et d’admiration les trajectoires de Robert et Gloria, ces figurants de cinéma venus chercher dans ce marathon un improbable salut, croisés avec celles de Sailor, d’Alice ou d’autres âmes en perdition. Leur histoire, celle de cette humanité broyée par la Grande Dépression, résonne avec une actualité troublante, comme si la pandémie et ses conséquences pour les artistes trouvaient ici un écho douloureusement juste.

 

 

La chorégraphie, résolument contemporaine, puise son énergie dans des références assumées à la puissance brute de Wim Vandekeybus ou à la rigueur de Anne Teresa De Keersmaeker. La course, notamment lors des fameux derbys éliminatoires, devient le moteur d’une recherche chorégraphique fascinante : corps qui tombent, se relèvent, s’épuisent, mais continuent, toujours, d’avancer. Il n’y a pas de virtuosité gratuite ici, seulement des êtres livrés à leurs limites physiques, et c’est dans cette nudité-là que naît la beauté. La musique, tantôt jouée par l’orchestre, tantôt diffusée par un vieux poste de radio, scande cette lutte où le temps semble à la fois s’étirer et s’accélérer.

Au terme de cette heure quarante-cinq sans entracte – un choix qui renforce l’idée d’un voyage sans retour possible – on mesure pleinement ce que Jean-Louis Barrault appelait « notre commune humanité« . Le spectacle ne nous offre aucun réconfort facile, aucune issue miraculeuse. Il nous confronte simplement, avec une honnêteté presque insoutenable, à ce qui fait notre condition : la vulnérabilité, le besoin de reconnaissance, l’espoir parfois insensé, et cette capacité à continuer de danser même quand tout semble perdu.

Bruno Bouché, Clément Hervieu-Léger et Daniel San Pedro signent là une œuvre majeure, qui redonne au spectacle vivant son sens le plus noble : une expérience de sueur et de larmes, de cris et de chuchotements, où l’artiste se livre sans filet et où le public, pris à partie, ne peut rester indifférent. « On achève bien les chevaux » s’avère être un électrochoc dont on ressort lessivé, mais magnifiquement vivant. Le festival Le Temps d’aimer la danse aura offert une nouvelle fois une pièce qui, par sa puissance tellurique, restera longtemps gravée dans les mémoires. Une leçon de théâtre, de danse, et d’humanité.

 

 

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CRITIQUE, danse. BAYONNE, 33ème Festival “Le Temps d’aimer la Danse” (Salle Lauga), le 9 septembre 2023. « On achève bien les chevaux » par Bruno Bouché, Clément Hervieu-Léger et Daniel San Pedro, et la Ballet national du Rhin. Crédit photoraphque (c) Agathe Poupeney

 

 

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