vendredi 9 octobre 2026

CRITIQUE, opéra. STRASBOURG, Opéra national du Rhin, le 21 janvier 2026. KORNGOLD : Le Miracle d’Héliane. C. Schnoor, R. Furnan, J. Wagner, D. Pass… Jakob Peters-Messer / Robert Houssart

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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En ce mois de janvier 2026, l’Opéra national du Rhin accomplit un acte musical aussi courageux que nécessaire : offrir au public français la création de l’un des sommets méconnus de l’art lyrique du XXᵉ siècle, Le Miracle d’Héliane d’Erich Wolfgang Korngold. Cette œuvre, considérée comme le chef-d’œuvre du compositeur, appartient à cette « Musique dégénérée » (Entartete Musik) que le régime nazi tenta d’effacer, et dont la résurrection sur scène est toujours un événement. Sous la direction éclairée d’Alain Perroux, qui poursuit ainsi sa précieuse exploration du répertoire germanique post-romantique, la soirée s’est révélée être un véritable triomphe, salué par un public alsacien enthousiaste et conquis.

 

 

L’ouvrage, composé entre 1923 et 1926 sur un livret de Hans Müller d’après un mystère de Hans Kaltneker, plonge le spectateur dans un État totalitaire dystopique où le bonheur est interdit. Un Souverain tyrannique, incapable de gagner l’amour de son épouse Héliane, a banni la joie. L’arrivée d’un Étranger messianique, qui redonne le sourire au peuple, déclenche la tragédie. Emprisonné et condamné à mort, l’Étranger reçoit dans sa cellule la visite de la reine Héliane, chez qui la compassion se mue en un amour spirituel et transcendant. Découverte nue par son mari, elle est accusée d’adultère. Dans un geste de sacrifice ultime, l’Étranger se suicide pour la sauver. Héliane est alors soumise à une « ordalie » : pour prouver son innocence, elle doit ressusciter le mort. L’échec de ce miracle apparent conduit à une apothéose où l’amour, vainqueur de la mort, transcende les contingences terrestres dans une transfiguration christique d’une beauté à couper le souffle.

Face à un livret symbolique et foisonnant, la production de Jakob Peters-Messer, reprise du Nederlandse Reisopera, a fait le choix judicieux de l’épure et de la suggestion. Le plateau, dominé par un blanc clinique et des murs nus, devient un espace universel et intemporel, tour à tour geôle, tribunal et place publique. L’élément scénographique le plus saisissant est un impressionnant plafond de miroirs ondulés, œuvre de Guido Petzold (également responsable des lumières et de la vidéo). Cette surface réfléchissante, qui capte et diffuse la lumière de manière irréelle, devient un personnage à part entière, métaphorisant les bouleversements intérieurs des protagonistes et les moments de grâce surnaturelle. La direction d’acteur, précise et sans afféterie, laisse toute sa place à la psychologie des personnages. La sobriété des costumes contemporains de Tanja Liebermann et la référence discrète au procès de la bande à Baader pour la scène du tribunal ancrent le drame dans une dimension politique moderne sans l’alourdir. Si l’ajout d’un personnage d’Ange dansé (Nicole van den Berg) peut paraître superflu, le tableau final est d’une puissance visuelle incontestable : les parois s’ouvrent pour laisser place à une lumière aveuglante et à un firmament de miroirs, emportant les amants vers un au-delà radieux. Cette mise en scène, en renonçant à tout faste anecdotique, a permis à la musique, véritable cœur battant de l’œuvre, de s’exprimer dans toute sa splendeur.

 

 

Réunir une distribution à la hauteur des exigences surhumaines de cette partition était le premier défi. L’Opéra national du Rhin l’a relevé avec brio, offrant un plateau homogène et de très haute tenue. La soprano franco-allemande Camille Schnoor (Héliane) a livré une performance héroïque. Affrontant pour la première fois ce rôle écrasant, la soprano a déployé une voix à la fois charnue, puissante et d’une ductilité remarquable. Son « Ich ging zu ihm », l’air célèbre du deuxième acte, fut un moment de pure magie, alliant un timbre lumineux à une expressivité bouleversante. Elle a magistralement incarné le parcours de la reine, de la réserve froide à la passion transcendante. Le ténor américain Ric Furman (L’Étranger) a campé un héros christique d’une vaillance et d’une endurance admirables. Son ténor, clair et puissant, a traversé sans faillir le mur orchestral, notamment dans les duos d’une intense sensualité avec Héliane. Il a su traduire toute la dimension sacrificielle et rédemptrice du personnage.

Le baryton-basse autrichien Josef Wagner (Le Souverain) a imposé une présence scénique et vocale d’une autorité magnétique. Sa voix de baryton-basse, à la noirceur charbonneuse, a parfaitement rendu la férocité du tyran, mais aussi les failles d’un homme rongé par le désamour, apportant une complexité touchante au rôle. La distribution « secondaire » était à l’unisson de cette excellence : la mezzo estonienne Kai Rüütel-Pajula a été une Messagère virago d’une puissance maléfique saisissante, tandis que le baryton-basse franco-australien Damien Pass, en Geôlier, a touché par son humanité et la chaleur de son timbre. Les Six Juges (Glenn Cunningham, Thomas Chenhall, Michale Karski, Pierre Romainville, Eduard Ferenczi Gurban et Daniel Dropulja) et le Chœur de l’Opéra national du Rhin (préparé par Hendrik Haas) ont apporté précision et une énergie communicative aux scènes de foule et de procès.

Le véritable miracle de la soirée a cependant peut-être résidé dans la fosse. La partition de Korngold est un océan sonore d’une opulence extrême, convoquant un orchestre d’une centaine de musiciens, des harpes, un célesta, un orgue et une écriture d’une complexité redoutable. Contraint par la fosse de l’Opéra, l’effectif a été réduit à soixante-dix musiciens (contre la centaine prévue), sans que la substance en soit appauvrie. Sous la direction inspirée et rigoureuse du chef néerlandais Robert Houssart, l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg a relevé le défi avec une maîtrise remarquable. Le chef a su trouver un équilibre précieux entre la vigueur dramatique nécessaire aux scènes de tension et une délicatesse de touche dans les moments d’intimité nocturne. Les climax furent d’une puissance tellurique, et les couleurs instrumentales – les frémissements des cordes, les éclats des cuivres, les halo des harpes – ont constamment servi la narration, tantôt sensuelle, tantôt violente, toujours émouvante. Cette direction a permis de révéler la géniale modernité de Korngold, ce pont entre le post-romantisme viennois (Mahler, Strauss) et le grand style symphonique hollywoodien qu’il inventera quelques années plus tard.

Cette création française du Miracle d’Héliane est la réhabilitation éclatante d’une page essentielle de l’histoire de la musique. En pointant avec justesse la place de cette œuvre dans le patrimoine de l’Entartete Musik, cette production rappelle avec éclat que la beauté et l’émotion artistiques sont des forces de résistance inaltérables. Le tonnerre d’applaudissements qui a salué les artistes à l’issue de cette longue et intense soirée en a été la plus éloquente démonstration. Strasbourg a vécu, en cette soirée de première du 21 janvier, un authentique miracle lyrique, prouvant que certains chefs-d’œuvre, même longtemps ensevelis, n’attendent que des passeurs passionnés !…

 

 

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CRITIQUE, opéra. STRASBOURG, Opéra national du Rhin, le 21 janvier 2026. KORNGOLD : Le Miracle d’Héliane. C. Schnoor, R. Furnan, J. Wagner, D. Pass… Jakob Peters-Messer / Robert Houssart. Crédit photographique © Klara Beck

 

 

VIDÉO  Trailer  –  « Le Miracle d’Héliane » de Korngold à l’Opéra national du Rhin

 

 

 

 

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