L’événement était attendu bien au-delà des cercles mélomanes. Ce mardi soir 20 janvier, la Grande Salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris, archicomble, vibrait d’une atmosphère singulière, mêlant l’excitation artistique à la solennité protocolaire. Pour son 51e concert en tournée avec l’Orchestre Philharmonique d’Oslo – dont il est le directeur musical -, le jeune prodige finlandais Klaus Mäkelä avait choisi un défi de taille : un face-à-face exclusivement dédié à Dmitri Chostakovitch, avec ses Symphonies n°6 et n°8. L’attention du public était redoublée par une présence illustre dans la salle, sa Majesté la Reine Sonja de Norvège, marraine de l’orchestre, qui accompagnait pour la première fois la phalange nationale à l’étranger, lui offrant un hommage debout à son entrée, geste répété après l’entracte…
L’audacieux programme, centré sur deux monuments du compositeur russe séparés par le gouffre de la Seconde Guerre mondiale, était comme une thèse orchestrale sur la résilience et l’expression artistique sous la contrainte. Et sous la baguette de Klaus Mäkelä – qui, en tant que directeur musical de l’Orchestre de Paris, connaît chaque résonance de cette salle comme sa poche –, cette thèse est devenue une expérience sonore et émotionnelle d’une puissance rare. Composée en 1939, dans l’ombre menaçante du pacte germano-soviétique, la Symphonie n°6 en si mineur est une œuvre de défi et de faux-semblants. Attendu pour une ode monumentale à Lénine après le succès de la Cinquième, Chostakovitch livra une structure déconcertante : un immense Largo introspectif suivi de deux mouvements rapides et presque cyniques.
L’interprétation de Mäkelä fut une révélation dès les premières mesures. Loin de tout pathos superflu, il a abordé le Largo initial avec une clarté analytique et une probité remarquables. Les cordes de l’Orchestre Philharmonique d’Oslo, d’une précision de métronome, ont tissé un tapis sonore à la fois dense et translucide, plongeant la salle dans un abîme de méditation douloureuse. Le chef a pris son temps, étirant le tempo pour mieux en révéler l’amertume contenue et le pessimisme profond. Ce choix, délibéré et maîtrisé, a peut-être dérouté certains, mais il a donné à cette musique une dimension presque métaphysique, un silence éloquent face à l’absurdité et la violence du monde (d’une triste et pathétique actualité avec le « nouveau désordre mondial » instauré par Donald Trump depuis son arrivée à la Maison Blanche…). Le contraste avec les mouvements suivants fut saisissant : l’Allegro et le Presto final ont éclaté avec une énergie vitale et une virtuosité collective étourdissante. Mäkelä, parfaitement dans son élément, a exalté les contrastes : attaques sèches des cordes, ruptures brutales et couleurs exacerbées ! La phalange norvégienne a répondu avec une agilité et une précision diaboliques, transformant la musique en une course effrénée. Certains y ont vu une démonstration de force presque trop théâtrale, mais on ne peut nier que cette lecture a mis en lumière l’ironie mordante et la colère rentrée qui habitent cette partition, véritable « pied de nez » adressé aux attentes du régime.
Après l’entracte, l’audience était préparée pour le sommet de la soirée : la colossale Symphonie n°8 en ut mineur, écrite en 1943 au cœur des tourments de la guerre. Ici, Chostakovitch abandonne tout double langage ; c’est un cri du cœur, une fresque épique dédiée à la souffrance et à la dignité humaines. Dès les premières notes livides des altos et violoncelles, Mäkelä et ses musiciens nous ont saisis à la gorge. La familiarité de l’orchestre avec ce répertoire, forgée par les legs de Mariss Jansons et Vasily Petrenko, était palpable. Mais Mäkelä y a apposé sa marque : une direction à la gestuelle ample et « démiurgique », parfaitement adaptée à l’immensité de la tâche. Il a construit l’immense premier mouvement (Adagio) comme un architecte de l’émotion, ménageant des crescendos d’une intensité presque insoutenable et des replis d’une intimité déchirante. Dans l’Allegretto, les cuivres et les percussions ont claqué avec la froideur d’un peloton d’exécution, tandis que le piccolo ajoutait une touche d’acidité grinçante. L’Allegro non troppo, toccata implacable, a été mené avec une férocité rythmique et une énergie cinglante qui laissaient le public sans souffle. Le cœur de l’œuvre réside peut-être dans le Largo, une passacaille d’une solennité écrasante. Là, Mäkelä a déployé une maîtrise absolue des dynamiques et des couleurs. Le solo de cor anglais, d’une pureté et d’une solitude bouleversantes, est sorti d’un tapis orchestral ouateux et irréel comme une prière dans le brouillard. Quant à l’Allegretto final, avec ses lueurs d’espoir contrariées et sa conclusion en point d’interrogation pianissimo, a été rendu avec une tension nerveuse et une poésie suspendue qui ont maintenu l’auditoire en haleine jusqu’à la dernière vibration.
Le succès retentissant de cette Huitième Symphonie est aussi le fruit d’une parfaite symbiose entre l’artiste, l’orchestre et le lieu. Klaus Mäkelä, en double capitaine de l’Orchestre de Paris et de l’Orchestre d’Oslo, a exploité avec génie les qualités acoustiques de la Philharmonie, offrant une lecture d’une lisibilité et d’une puissance sonore exceptionnelles. Klaus Mäkelä a non seulement confirmé son statut de chef le plus en vue de sa génération (il prendra prochainement les reines de l’Orchestre Royal du Concertgebouw d’Amsterdam et du Chicago Symphony Orchestra, excusez du peu !…), mais il a aussi offert – à la tête d’un Orchestre Philharmonique d’Oslo au sommet de sa forme ! – une interprétation de deux des Symphonies de Chostakovitch qui fera date : une interprétation où la maîtrise technique absolue servait une vision à la fois intellectuellement rigoureuse et profondément humaine, rappelant que dans les partitions les plus sombres réside l’éclat le plus puissant de l’esprit. Le public parisien, debout et unanime, l’a compris, saluant une performance qui transcendait la simple exécution musicale pour toucher à l’essence même de l’expression artistique. Et la présence de la Reine Sonja a ajouté une dimension historique et émotionnelle unique à cette soirée déjà exceptionnelle. Son patronage de longue date et son soutien à ce projet de tournée, qui inclut l’étude de la Philharmonie comme modèle pour une future salle à Oslo, témoignent d’un engagement profond pour la culture et sa diffusion.
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CRITIQUE, concert. PARIS, Philharmonie, le 20 janvier 2026. CHOSTAKOVITCH : Symphonie n°6 & 8. Orchestre Philharmonique d’Oslo, Klaus Mäkelä (direction). Crédit photo (c) Emmanuel Andrieu





