Les œuvres symphoniques de Gustav Mahler ont quelque chose de narratif, de théâtral. On comprend qu’elles puissent inspirer les metteurs en scène. Souvenons-nous de la transposition scénique aussi ahurissante que troublante de la 2ème Symphonie « Résurrection » qu’avait faite Romeo Castellucci au festival d’Aix-en-Provecnce il y a quelques années, avec son cheval blanc errant dans le désert et ses cohortes de morts et de blessés !
A l’Opéra Grand Avignon, la metteuse en scène Chloé Lechat s’est emparée, elle, du Chant de la terre. L’œuvre se compose de six Lieder évoquant la douloureuse mort de l’homme face à la pérennité de la nature. Inspirés de poèmes chinois, ils disent tour à tour l’ivresse qui noie les peines, la solitude qui nous envahit de noirceur, la jeunesse et la beauté féminine qui passent, et enfin cet adieu au monde et ce retour à la terre qui n’est peut-être qu’un recommencement. Toute l’œuvre tend vers cette fin sublime où le mot « Ewig » — éternellement — revient, insisté, caressé, suspendu à un accord troublé où le majeur rencontre le mineur comme un symbole d’infini (Accord de Do majeur dans lequel se glisse subrepticement la note La).
La metteuse en scène n’a pas vraiment raconté une histoire, mais présenté une succession de scènes évoquant les sujets abordés par les Lieder. Elle a pris, comme fil conducteur, la douleur de la perte d’un enfant. Elle a fait cela avec tact, sans écraser la musique. Des dessins apparaissent au fond de la scène, d’autres flottent sur un voile transparent par devant. La scène finale de l’adieu, la douleur de l’enterrement et le retour à la terre, avec sa cérémonie funèbre et ses visions de corps tourmentés est particulièrement émouvante.
Les deux chanteurs solistes évoluent au milieu des danseurs et des figurants tandis que l’orchestre est dans la fosse. Le ténor Uwe Stickert, voix puissante, claironnante, à l’aise dans ce répertoire, apporte à son personnage à la fois héroïsme et fragilité. Nous avons particulièrement apprécié le baryton Damien Gastl, voix chaude et vibrante, timbre sombre et enveloppant, beau legato, belle présence dramatique.
La formation orchestrale « Miroirs Etendus » ne jouait pas la partition originale de Mahler, qui nécessite un effectif orchestral monumental, mais sa transcription pour formation réduite, due à Schönberg. Celle-ci n’a pas le même pouvoir onirique et mystérieux. La présence du piano dépoétise considérablement l’atmosphère. Le seul instrument clavier figurant dans la partition originale est un célesta, doté des sonorités magiques que le piano n’a pas. A défaut de dérouler le velours de la musique de Mahler, la cheffe d’orchestre Fiona Monbet réalise une lecture bien en place de cette partition complexe, au milieu de laquelle les soli des musiciens contribuaient à donner une force expressive. Et l’on n’oubliera pas de citer le ballet de la maison, dont la présence donnait chair à l’imagination.
Au terme de ce parcours, il y eut les applaudissements. Le public, peu familier de ce répertoire, s’était laissé gagner à la double puissance musicale et théâtrale du spectacle. Et on peut considérer cela comme un succès !
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CRITIQUE, concert. AVIGNON, Opéra Grand Avignon, le 29 mars 2026. MAHLER. Le Chant de la terre. Uwe Strickert (ténor), Damien Gastl (baryron). Chloé Lechat / Fiona Monbet. Crédit photo (c) Cédric Delestrade





