Directeur du Théâtre du Châtelet depuis 2023, Olivier Py s’évertue depuis lors à redynamiser cette grande institution parisienne, comme le prouvent les moyens considérables offerts à la nouvelle production de la comédie musicale “La Cage aux folles” (1983) du duo américain Jerry Hermann et Harvey Fierstein. L’ouvrage n’avait plus été joué depuis 1999 au Théâtre Mogador. C’est peu dire que cette adaptation de la pièce éponyme de Jean Poiret reste peu connue en France, alors qu’elle a triomphé aux Etats-Unis ou plus récemment à Berlin, grâce aux bons soins de Barrie Kosky. Plusieurs éléments se distinguent ainsi du film bien connu d’Edouard Molinaro, réalisé en 1978, qui avait inclus un nouveau personnage, celui de la vraie mère de Jean-Michel, tout en supprimant le rôle truculent de Jacqueline, tenancière d’un restaurant. Auteur des dialogues pour la comédie musicale, le comédien américain Harvey Fierstein reprend les principaux éléments de la pièce, tout en donnant davantage de profondeur aux personnages lors de plusieurs chansons évocatrices, dont au moins l’une d’elles a acquis une renommée internationale, grâce à la reprise de « I am what I am » de Gloria Gaynor.
Olivier Py a réalisé une nouvelle traduction en français, qui respecte la prosodie du français, tout en modernisant le propos global, afin que l’ouvrage parle aux plus jeunes. Il n’est plus question ici d’imaginer une Zaza poussant des cris d’orfraie, mais bien davantage de confronter des gays d’aujourd’hui aux questions plus contemporaines du sida, de la « Manif pour tous », des thérapies de conversion ou plus classiquement de la moquerie d’un politicien d’extrême-droite, au clientélisme nécessairement réactionnaire. Ce travail audacieux fait feu de tout bois pour jouer sur un humour volontiers en dessous de la ceinture, du bondage aux plumes dans le dos, tout en restant joyeusement bon enfant et inoffensif. Cette coloration vivante et extravertie s’accorde bien à la nouvelle orchestration réalisée pour neuf instrumentistes issus des “Frivolités Parisiennes”, qui fait la part belle aux sonorités volontiers populaires de l’accordéon, particulièrement sollicitées. L’esprit jazzy, à grand renfort de cuivres, crépite sous la baguette expressive de Stéphane Petitjean, très investi pour l’occasion.
Le travail de Pierre-André Weitz (décors et costumes) et de Bertrand Killy (lumières), les deux complices fidèles d’Olivier PY depuis presque toujours, est tout simplement magistral. Le dispositif scénique, basé sur de grandes tournettes, crée une fluidité prodigieuse. En un clin d’œil, le public voyage de la façade d’un cabaret en carton-pâte (assumé) et enseigne grésillante, évoquant un music-hall parisien plus que tropézien, à un immense escalier digne du Lido, inondé de lumière, que les Cagelles qui dévalent dans un nuage de plumes et de strass. Les spectateurs découvrent aussi des espaces plus intimistes, révélant la vie domestique et les doutes derrière les paillettes, avant une toile de fond ensoleillée pour camper le bistrot « Chez Jacqueline« , distillant un réjouissant second degré. Quant aux costumes, ils sont un festival à eux seuls, passant des tenues extravagantes des « Cagelles » à l’élégance sobre de Georges, contribuant à cette virtuosité de la transformation qui enchante et exalte le public.
Laurent Lafitte en Zaza/Albin est FABULEUX… tout simplement ! Son incarnation dépasse l’imitation pour toucher à l’universel. Il compose une reine de la revue facétieuse et fragile, au sourire rayonnant et au bagout sans limite. Son interprétation de l’hymne « I Am What I Am » (ici francisé) est un moment d’une intensité rare, irradiant de sensibilité et de fierté. Il prouve aussi son talent de chanteur et de danseur, notamment dans un numéro de chansonnier au milieu du public, qui restera comme le moment le plus drôle et fort de la soirée. Damien Bigourdan, en Georges, incarne avec une justesse et une discrétion remarquables le partenaire à la fois “mâle” et chaleureux. Sa présence continue sur scène et sa technique de chanteur (moins rôdé, il faut l’avouer…), en font le parfait contrepoint à l’exubérance de Zaza. Leur alchimie est si touchante que leur baiser final provoque des hourras de joie dans la salle.
Mais n’oublions pas de mentionner les autres artistes, à commencer par la prestation hilarante d’Emeric Payet en Jacob(ina). Dune gouaille hilarante, il rêve de devenir une star et vole littéralement la scène. En Jean-Michel, le jeune et bondissant Harold Simon campe jeune premier charmeur et tourmenté, à la superbe voix de ténor, jouant avec justesse le conflit entre son amour pour sa famille et son désir d’une vie normale. De son côté, Maë-Lingh Nguyen incarne la douceur et la rébellion. Délicieuse et déterminée, elle se rebelle avec grâce contre la bêtise de ses parents par amour pour Jean-Michel. Emeline Bayart est désopilante en Marie Dindon, la gardienne du temple hystérique et grenouille de bénitier, tandis que son mari, incarné par Gilles Vajou, campe un réactionnaire ridicule puis pathétique, un député “facho” dont la transformation finale, forcée par le travestissement, est un moment savoureux. En Jacqueline, Lara Neumann est l’amie avenante et souriante : tenancière d’un restaurant, elle apporte une touche de chaleur et de soutien dans l’intrigue. Edouard Thiébaut campe un organisateur très affairé et pétillant, saisissant même l’occasion pour montrer qu’il a du talent sous ses claquettes ! Enfin, les “Cagelles”, chorégraphiées par Ivo Bauchiero, sont une troupe d’une énergie et d’une précision étourdissantes.
Avec cette « Cage aux folles« , Olivier Py et son équipe signent un spectacle total qui conjugue avec un bel équilibre la fête flamboyante et l’appel au respect des identités. C’est une célébration généreuse, drôle et profondément émouvante de la liberté d’être soi, portée par des artistes au sommet de leur art. Un triomphe mérité, à voir absolument (jusqu’au 10 janvier 2026) !…
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CRITIQUE, comédie musicale. PARIS, Théâtre du Châtelet (du 5 déc 2025 au 10 janv 2026). J. Hermann : « La Cage aux Folles ». L. Laffitte, D. Bigourdan, Emeric Payet… Les Frivolités parisiennes, Olivier Py (mise en scène), Stéphane Petitjean (direction musicale). Crédit photographique © Théâtre du Châtelet – Thomas Amouroux







