Superbe et flamboyante ouverture de Frithiof
De fait, Frithiof se distingue par la noblesse et la ligne éthérée du solo de clarinette dans un climat de bois profond (Rossini et Guillaume Tell ne sont pas loin; mais aussi le souffle des partitions de Liszt ou de Saint-Saëns) où domine le chatoiement grave et mystérieux des violoncelles, contrebasses … jusqu’aux trois tutti à 3’30, qui libèrent un dramatisme désormais exacerbé, une passionnante théâtralité qui mêle aussi Tchaikovski, Wagner, et tant d’autres maîtres dont Dubois fait un miel régénéré. En 1880, inspiré par la légende scandinave, le style de Dubois se montre davantage qu’un exercice académique: l’écriture maîtrise et le sens de l’architecture et la finesse de l’orchestration. Quel bijou symphonique! Source d’une délectation renforcée, l’apport des instruments d’époque évite l’empâtement, la nébuleuse sonore ailleurs si néfaste. Saluons, sous le geste vif et musclé de
François-Xavier Roth, la superbe pulsion dramatique sans boursouflure, détaillée et lumineuse grâce à la juste caractérisation des instruments, tous d’une articulation savoureuse; En outre la prise bénéficie d’une captation live réalisée au moment où l’orchestre présentait en première vénitienne, l’oeuvre si exaltante lors du festival présenté par
le même Palazzetto Bru Zane Centre de musique romantique française, en avril 2011: journée inaugurale « Du Second Empire à la IIIè République », concert mémorable qui voyait aussi la récréation mondiale de la cantate de Paul Dukas, Velléda.
C’est une préparation idéale pour le Concerto pour piano n°2 déjà présenté par les mêmes interprètes à Venise lors du festival Du Second Empire à la IIIème République, précédemment évoqué. On y retrouve la même exaltation noble et souple, cette mesure et cette éloquence « académique » qui n’ont rien d’artificiel: l’adagio et son sentiment très profond donc… atteignent une sincérité surprenante qui enchante et élève l’âme, proche en cela des récemment révélés adagios du Trio n°2 et du Quintette pour piano (
lire notre compte-rendu du premier week-end inaugural du festival Theodore Dubois à Venise, 14 et 15 avril 2012). Avec de tels accomplissements, c’est le vocable « académique » qui gagne ses lettres de noblesse. Il s’agit bien d’une esthétique comme les autres très défendables, et non plus ce terme fourre aux allusions si péjoratives et réductrices.
Toujours plein d’ardeur et d’idées brillantes, Dubois redouble de franche et saine fantaisie dans l’allegro vivo, scherzando et surtout dans le dernier mouvement si justement intitulé « con molto fantasia »: Dubois apparaît bien ici tel l’apôtre le plus habile et le plus inspiré de la musique pure et de l’idéal académique. Ce qui sauve l’écriture du Dubois classique, c’est un sens de la variation d’une ineffable pudeur, l’usage fédérateur du principe cyclique (reexposition des thèmes majeurs dans le final très libre d’agencement); une conscience évidente du développement sans dilution ni écart gratuit. En somme, la marque d’un grand maître.
Les Siècles trouvent le juste équilibre pour faire briller cette musique élégantissime (auquel répond le jeu tout en sobriété de Vanessa Wagner), sans basculer dans la fadeur ou le sirop décoratif… L’époque est à l’éclectisme, au métissage des styles, au triomphe du néo, pourtant comme en architecture (voyez du côté de l’Opéra de Charles Garnier), le signe de la richesse n’exclut pas une structure superbement pensée. D’autant plus prenante que son écriture obéit toujours à un « plan » dramaturgique finement élaboré; tout le génie de Théodore Dubois est là. Le nouveau disque vient opportunément renforcer l’oeuvre de réhabilitation opérée par
le Palazzetto Bru Zane Centre de musique romantique française qui présente jusqu’au 27 mai 2012, son festival monographique: « Théodre Dubois et l’art officiel »…