jeudi 22 octobre 2026

CRITIQUE, danse. NICE, Théâtre de l’Opéra, le 17 octobre 2026. « Opus 40 » par J.C. MAILLOT et « Funkier than a Mosquito » par Ioannis MANDAFOUNIS et le Ballet de l’Opéra de Nice

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Il y a quelque chose de réjouissant à voir une compagnie se chercher ainsi, sans filet apparent. Avec ce double programme Maillot / Mandafounis qui ouvre la saison 26/27 du Ballet de l’Opéra Nice Côte d’Azur, son directeur Pontus Lidberg trace une ligne, tend un fil entre un héritage et une création, entre une écriture de la mémoire et une écriture de l’instant. Le résultat, porté par des interprètes visiblement impliqués dans les deux volets, dessine une soirée qui interroge la manière dont le ballet classique peut encore respirer au contact d’autres horizons.

Première entrée de Jean-Christophe Maillot au répertoire du Ballet de l’Opéra Nice Côte d’Azur, Opus 40 arrive avec son parfum de pièce intime, presque confidentielle, créée en 2000 pour les quarante ans du chorégraphe (lors du Printemps des Arts de Monte-Carlo). Le titre ne cache aucune énigme : il renvoie à cet âge charnière, et la pièce tout entière est une ode à la jouvence, aux sensations de l’enfance et aux premiers émois amoureux. Mais ce qui frappe d’emblée, c’est la sobriété du dispositif : pas de décor, seulement la musique expérimentale de Meredith Monk et des costumes colorés qui rappellent des tenues d’écolières, comme si la scène se vidait pour laisser toute la place au corps et à la mémoire du corps.

La chorégraphie de Maillot déploie un vocabulaire d’une musicalité extrême, suivant les nuances contrastées de la partition de Monk. Les duos s’y forment et se défont avec une douceur qui n’exclut pas une certaine étrangeté : un jeu doux-amer entre les couples, des interruptions soudaines alors qu’un duo danse encore, donnant le sentiment d’une pièce coupée dans la matière du temps qui s’échappe. Il y a dans Opus 40 une sophistication discrète, une manière de faire affleurer l’émotion sans jamais la souligner. Les ensembles, pleins de fraîcheur, laissent voir un corps de ballet à l’écoute les uns des autres, et certains passages – notamment le pas de quatre – révèlent un travail de portés d’une grande délicatesse.

Sur la scène niçoise, la pièce gagne sans doute une forme de fragilité supplémentaire : les danseurs de la compagnie, venus d’horizons divers, s’emparent de cette écriture avec une énergie juvénile qui fait écho au propos même de l’œuvre. On pourra toujours regretter une certaine sagesse, un manque de cette fougue désordonnée qui caractérise justement l’adolescence. Mais c’est peut-être aussi ce qui fait le prix de cette reprise : Opus 40 n’est pas un manifeste, c’est un souvenir, et le souvenir a ses zones de flou, ses retenues, ses élans inaboutis.

 

 

Avec Funkier than a Mosquito, création mondiale pour la compagnie niçoise, Ioannis Mandafounis opère un déplacement radical. Le chorégraphe greco-suisse, directeur artistique de la Dresden Frankfurt Dance Company, héritier assumé de la tradition de William Forsythe, ne propose pas un simple contrepoint stylistique : il introduit sur le plateau une autre conception du temps chorégraphique. Là où Maillot écrit une partition que les interprètes doivent habiter, Mandafounis travaille à partir d’outils d’improvisation, invitant les danseurs à composer leurs propres phrases avant de les agencer avec lui.

Le titre, qui fait écho à la chanson de Nina Simone Funkier Than a Mosquito’s Tweeter, annonce un décalage, une irrévérence, une manière de prendre le ballet au mot tout en le faisant dérailler. Et de fait, la pièce fait se rencontrer technique classique, écriture contemporaine et improvisation, sur des chansons de Nina Simone. Le geste le plus révélateur est peut-être cet « effet miroir » : une variation classique reprise par un autre danseur dans un vocabulaire contemporain, comme si le ballet se regardait dans le miroir déformant de sa propre histoire.

La méthode de Mandafounis – ce qu’il appelle la live choreography, une chorégraphie créée sur le vif, en scène, à partir de protocoles génératifs – produit des situations imprévisibles : des entrées et sorties choisies par les danseurs eux-mêmes, des rencontres qui basculent soudain en scènes de groupe, des solos qui naissent d’un isolement. Appliquée à Funkier than a Mosquito, cette approche donne à la pièce une texture particulière : on sent des individualités qui s’inventent ensemble, plutôt qu’un corps de ballet qui exécute. L’objectif avoué du chorégraphe – donner envie au public de monter sur scène – en dit long sur l’énergie communicative qu’il cherche à instaurer.

Il y a pourtant un risque, et il serait malhonnête de le taire : à force de jouer sur la corde de l’instant, la pièce peut par moments donner l’impression de se chercher encore, de ne pas tout à fait trouver la tension qui la ferait tenir de bout en bout. Mais c’est peut-être aussi le prix de cette démarche, et la compagnie niçoise montre une plasticité réjouissante à se prêter à cet exercice d’équilibriste.

Ce qui unit finalement les deux pièces, au-delà de leurs différences évidentes, c’est une même confiance dans le danseur comme sujet, et non simple exécutant. Maillot transmet lui-même son œuvre aux interprètes, laissant résonner leur personnalité et leur énergie dans la pièce ; Mandafounis leur donne des outils pour écrire leurs propres phrases. Entre les deux, Pontus Lidberg dessine une direction artistique qui assume l’héritage classique tout en ouvrant grand la porte à la création contemporaine.

 

 

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CRITIQUE, danse. NICE, Théâtre de l’Opéra, le 17 octobre 2026. « Opus 40 » par J.C. MAILLOT et « Funkier than a Mosquito » par Ioannis MANDAFOUNIS et le Ballet de l’Opéra de Nice. Crédit photo (c) Nathalie Sternalski

 

 

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