jeudi 8 octobre 2026

CRITIQUE, opéra. TORONTO, Four Seasons Center for the Performing Arts, le 3 octobre 2026. MOZART : Cosi fan tutte. L. Kilsby, J. Allison, D. Okulitch, L. Fagan, M. Myskohild, T. Dahl… Atom Egoyan / Johannes Debus

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Daniel Lara
Daniel Lara
Daniel Lara est journaliste culturel et critique d’opéra. Spécialisé dans la musique vocale, la musique classique et l’art lyrique, il publie régulièrement critiques, articles et entretiens dans plusieurs médias spécialisés internationaux. Il est actuellement correspondant de Pro Ópera (Mexique), OperaWorld.es (Espagne) et ClassiqueNews.com (France), et collabore comme animateur culturel à l’émission culturelle LatinTime diffusée sur CKUT 90.3 FM à Montréal (Canada).
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Deuxième titre de la présente saison, la Canadian Opera Company propose Così fan tutte, o sia La scuola degli amanti, troisième et dernière collaboration entre Wolfgang Amadeus Mozart et le librettiste Lorenzo Da Ponte, après Le nozze di Figaro et Don Giovanni. Créé au Burgtheater de Vienne en 1790, l’ouvrage fut présenté à peine dix mois avant la mort du compositeur. Derrière les apparences d’une comédie de quiproquos se dissimule un regard beaucoup plus corrosif sur l’amour et les relations humaines. Mozart et Da Ponte déconstruisent avec ironie la prétendue solidité de la fidélité, soumettant leurs personnages à un jeu où désir, inconstance et illusion de soi finissent par faire voler en éclats toute certitude sentimentale. Plus qu’une simple satire de l’infidélité féminine, l’œuvre remet en question l’idée même de l’amour comme sentiment immuable et révèle à quel point nos convictions amoureuses sont conditionnées par les conventions sociales.

 

Dans l’opéra, les jeunes officiers Ferrando et Guglielmo parient cyniquement avec le vieux philosophe Don Alfonso que leurs fiancées, Fiordiligi et Dorabella, leur resteront à jamais fidèles. Pour les mettre à l’épreuve, ils feignent de partir à la guerre avant de revenir déguisés, chacun courtisant la fiancée de l’autre. Avec la complicité de la servante Despina, la supercherie finit par ébranler les certitudes amoureuses des quatre protagonistes.

Sur le plan vocal, le sextuor réuni au Four Seasons Center for the Performing Arts ne pouvait être mieux choisi et constitua le principal atout du spectacle. Dans le rôle du jeune et naïf Ferrando, le ténor britannique Laurence Kilsby a ébloui, dans une partie qui semblait avoir été écrite pour sa voix. Doté d’un timbre chaleureux et velouté, d’une ligne vocale impeccable et d’une projection claire et incisive, Kilsby s’est également révélé un interprète raffiné, musical et d’une grande élégance stylistique. Chacune de ses interventions fut un véritable plaisir pour l’oreille, notamment dans l’air « Un’aura amorosa », où il sut traduire avec une délicatesse exceptionnelle l’idéalisation amoureuse qui caractérise son personnage. Chapeau ! Dans le rôle de son ami et compagnon d’armes Guglielmo, le baryton-basse canadien Joel Allison, ancien membre de l’Ensemble Studio de la compagnie, s’est montré très convaincant, avec une voix riche, robuste et souple, ainsi qu’un chant aux accents nobles, expressif et profondément respectueux du style mozartien. Son duo avec Dorabella, « Il core vi dono », fut l’un des plus beaux et des plus applaudis moments de la soirée. Le baryton-basse canadien Daniel Okulitch incarnait quant à lui le vieux philosophe Don Alfonso avec une voix sombre, de beaux graves profonds et une projection ferme, auxquels s’ajoutait une appréciable dimension lyrique. Son interprétation était empreinte d’un profond cynisme et d’un sarcasme mordant, mettant particulièrement en relief le caractère manipulateur et caustique de son personnage.

 

 

Du côté des voix féminines, la soprano australienne Lauren Fagan a incarné une Fiordiligi — la plus rigide et apparemment vertueuse des deux sœurs — dotée d’une voix ample, d’un médium d’une remarquable solidité et d’un registre aigu particulièrement assuré. Son célèbre air « Come scoglio », chanté avec assurance et brio, constitua un autre grand moment de la soirée. Dans le rôle de sa sœur Dorabella, plus libre et séductrice, la première à succomber aux charmes du nouveau prétendant, la mezzo-soprano canadienne Martina Myskohlid, qui faisait ses débuts avec la compagnie, a laissé une impression très favorable grâce à un timbre argenté, lyrique et agile, conduit avec aisance et une remarquable musicalité. Enfin, la soprano canadienne Tracy Dahl incarnait une Despina pragmatique, intelligente et sceptique à l’égard des conventions amoureuses, un rôle qu’elle connaît à la perfection et auquel elle apporta sa proverbiale maîtrise scénique ainsi qu’un remarquable sens de la comédie. Sa voix, au timbre brillant, agile et d’une précision exceptionnelle, conserva toute sa fraîcheur et sa facilité, avec une colorature incisive et une diction d’une grande clarté. Dahl a exploité également avec beaucoup d’efficacité le côté espiègle et déluré de Despina, devenant l’une des présences scéniques les plus séduisantes de la soirée.

Le Chœur de la Canadian Opera Company, préparé par Sandra Horst, s’est acquitté avec efficacité de ses brèves interventions. Sur le plan musical, Johannes Debus, à la tête de l’Orchestre de la Canadian Opera Company, a proposé une lecture au son net, fluide et raffiné, attentive aux détails, sans jamais manquer de vivacité dans les tempi ni de vigueur dans les attaques. Il a également su maintenir un excellent équilibre entre la fosse et la scène.

 

 

La production scénique signée par Atom Egoyan, figure majeure du cinéma canadien contemporain, fut créée en 2014 et, malgré quelques améliorations apportées à sa conception originale, peine toujours à convaincre. Et non parce qu’elle manquerait d’esprit, de fantaisie, de théâtralité ou d’engagement de la part de la distribution vocale ; bien au contraire, la proposition regorge de ces qualités. La difficulté tient plutôt à une conception scénique dont les différentes idées ne parviennent pas toujours à s’articuler en une lecture véritablement cohérente de l’œuvre. L’un des principaux écueils réside précisément dans le jeu des identités et de la supercherie. Ici, les jeunes femmes ne tombent pas naïvement dans le piège : dès le début, elles connaissent le plan et décident de se prêter au jeu, au point que celui-ci finit par prendre pour elles une véritable dimension affective. Dès lors, les grands airs du deuxième acte sont abordés sans la distance ironique qui accompagne souvent cette œuvre, comme de véritables expressions de sentiments. L’idée est ingénieuse au départ, mais finit par se heurter à une contradiction difficile à résoudre. En inversant les termes de la supercherie, Egoyan modifie précisément le mécanisme sur lequel repose la révélation finale : ce sont les femmes qui manipulent les hommes, alors que le livret de Da Ponte repose sur le principe inverse. Le dénouement perd ainsi une grande partie de sa portée dramatique et débouche sur une sorte de non-conclusion, davantage déroutante qu’éclairante. La question fondamentale posée par Così fan tutte — comment les jeunes femmes peuvent-elles succomber à la supercherie ? — se trouve tout simplement annulée : elles ne tombent pas dans le piège.

Cherchant à rendre hommage au concept de « La scuola degli amanti » qui figure dans le titre, la scénographe et costumière Debra Hanson situe l’action dans un établissement scolaire privé réservé à des élèves issus de milieux privilégiés et transforme la scène en laboratoire scientifique, où l’amour, l’identité et le comportement humain deviennent objets d’expérimentation. Des papillons apparaissent partout : dans les décors, sur les perruques, projetés, suspendus ou démesurément agrandis, comme pour souligner la fragilité de la liberté. Le problème est que cette profusion symbolique finit par prendre le dessus sur l’action, sans toujours entretenir de rapport clairement perceptible avec ce qui se déroule sur scène. Pour ajouter encore à la confusion, le rideau reproduit Les Deux Frida de Frida Kahlo, les deux figures reliées par les veines et le cœur à nu, dans une tentative d’établir un parallèle avec les deux sœurs de Così fan tutte. Le problème n’est pas que la scénographie manque de sens, mais exactement l’inverse : elle en contient trop et ne parvient pas toujours à les hiérarchiser. Le papillon signifie la liberté, l’épingle le contrôle, le laboratoire l’expérimentation, Les Deux Frida l’identité dédoublée, le cœur la vulnérabilité, les ciseaux la rupture… La scène finit ainsi par expliquer constamment l’œuvre, au lieu de laisser l’œuvre s’expliquer par elle-même.

À l’issue de la représentation, l’accueil du public fut chaleureux et soutenu, particulièrement enthousiaste à l’égard de la distribution vocale.

 

 

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CRITIQUE, opéra. TORONTO, Four Seasons Center for the Performing Arts, le 3 octobre 2026. MOZART : Cosi fan tutte. L. Kilsby, J. Allison, D. Okulitch, L. Fagan, M. Myskohild, T. Dahl… Atom Egoyan / Johannes Debus. crédit photo (c) Droits réservés

 

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