Prolongement des initiatives si convaincantes de Claudio Ababdo sur le métier mahlérien, l’activité du chef Philipp Von Steinaecker s’avère plus qu’argumentée : réjouissante. Sa compréhension profonde des symphonies, la justesse de son interprétation qui repose ainsi sur une phalange d’instruments « historiques », accréditent ce programme qui à nouveau, éclaire la richesse du massif mahlérien comme la valeur des musiciens prêts à en relever tous les défis.
Alpha classics a bien raison de fixer la performance des musiciens du Mahler Academy Orchestra. Les intentions, la philosophie interprétative, le résultat parlent pour eux. Ce avec d’autant plus de mérite que la symphonie n°5 de Mahler (mis à part la parenthèse hors temps hors normes de son adagietto, ici 4è mouvement, ou n°IV de la partie III) regroupe 4 mouvements aux contrastes et caractères exacerbés, miroir d’une profonde crise personnelle que le langage du compositeur, explicite sans filtre. A l’écoute de cet enregistrement, c’est bien un nouveau jalon de l’histoire de l’interprétation mahlérienne qui s’écrit.
Un exemple de cette réussite totale ? Le développement du II de la partie I (« Stürmisch bewegt. Mit größter vehemenz » / Agité avec véhémence. Avec la plus grande énergie), étire jusque dans les limites extrêmes de l’acidité hurlante, la lyre expressive des cordes et des cuivres… jusqu’à 12’14, et ce renversement de tonalité qui ajoute à la résolution finale du morceau, une note plus lumineuse voire victorieuse qui cependant s’éteint en fin de pièce, dans une incertitude trouble (sentiment clé de toute la symphonie : son ambivalence viscérale).
Le Mahler passionnant
de Philipp Von Steinaecker
Le relief et le bouillonnement expressif comme la finesse des timbres associés se déploient avec une acuité réjouissante dans le mouvement le plus développé (l’ample et vertigineux Scherzo de plus de 17 mn), et là encore aux caractères incertains, entre insouciance enivrée et impérieux désir de conquête, nostalgie rêveuse et saillies angoissée, d’une extrême acidité… le propre de la Symphonie n°5 tient à ce mélange irrésolu de forces antagonistes, jamais apaisées, à ce maelström éruptif et primitif (ce malgré le solo du cor d’une tendre invitation à l’oubli, commenté ensuite par les pizz des cordes, entre tendresse et parodie) – Grâce à la vitalité très individualisé des instruments, offrant une palette des mieux détaillée, toute la seconde partie du Scherzo canalise ce bouillonnement primitif dans le sens d’une aspiration à l’oubli et au rêve (parodie de valse). Pour autant l’urgence et cette tension souterraine continue s’insinue dans le finale dont les superbes cuivres (cors au premier rang, puis en échos) expriment l’acuité expressive.
Un tel chaos ne pouvait être « compensé » qu’avec un mouvement pacificateur extrême : l’Adagietto (IV de la partie III) dont la paix ultime et le chant réparateur soulignent le rôle salvateur. Les cordes réalisent ce rêve éveillé, cette aspiration à l’effacement et au renoncement, – nouvelle lutte intérieure qui n’écartent pas quelque derniers rebonds inquiets… Le Rondo (V), comme un éveil printanier (cor, flûte, basson, clarinette) évoque la nature réparée, – entendu comme le dénouement des 4 séquences précédentes. L’Orchestre comme régénéré exprime cette énergie d’autant plus convaincante grâce à la cohésion sonore, et toujours cet équilibre jubilatoire entre parure détaillée et élan structurel qui ne sacrifie jamais l’élan vital fédérateur. Tout s’organise pour rétablir les forces vives, dans la lumière et l’esprit de conquête recouvré, en cela fidèle à « l’Allegro giocoso » conclusif.
Les choix interprétatifs, respectant les versions retenues (1902, révisions de 1904 à 1911) soulignent les qualités indiscutables du Malher Academy Orchestra, superbement unifié sous la direction affûté et argumentée, nerveuse et musclée de Philipp von Steinnaecker. La lisibilité et l’équilibre des pupitres – cordes, bois, cuivres redéfinit l’orchestration avec une individualité inédite qui redessine la finesse mahlérienne. Ce n’est pas un hasard si ce magnifique témoignage de l’orchestre originel de Mahler a été enregistré à Toblach (Italie, centre culturel, sept 2024), écrin si inspirant pour le compositeur chaque été (précisément en 1908, 1909, 1910).
Disciple de Claudio Ababdo, Philipp Von Steinaecker (violoncelliste et membre fondateur du Mahler Chambre Orchestra) prolonge avec passion et honnêteté le travail de son mentor : plus que jamais c’est l’écriture captivante de Mahler qui en sort grandie : foisonnante, flamboyante, contradictoire, inqualifiable, volubile et d’une profonde activité erratique, éperdue, souvent énigmatique. En jouant Mahler sur instruments d’époque, le chef inspiré et très juste, évite l’écueil d’une énième recons titution / truction asséchante et académique. C’est à l’inverse, la profonde et ineffable activité mahlérienne, qui surgit, comme une lave indomptée et pourtant éloquente, qui s’impose à l’auditeur, dans sa vitalité brute et onirique. Magistrale. On attend la suite avec impatience. A suivre.
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CRITIQUE CD événement. MAHLER : Symphonie n°5. MAHLER ACADEMY ORCHESTRA, Philipp Von Steinaecker (directon) — 1 cd Alpha, sept 2024. CLIC de CLASSIQUENEWS automne 2026






