Alors que cette année coïncide avec le centenaire de la création de Turandot, l’opéra posthume et inachevé de Giacomo Puccini, le Festival des Arènes de Vérone a choisi de commémorer cet anniversaire en reprenant la monumentale production signée par le regretté metteur en scène italien Franco Zeffirelli, créée en 2010 pour l’amphithéâtre italien, et devenue depuis l’une des productions les plus emblématiques et les plus plébiscitées de l’histoire récente du Festival. Conçue spécifiquement pour les dimensions monumentales des Arènes, dont elle exploite pleinement les possibilités, cette production foisonnante, soignée jusque dans les moindres détails et véritablement féerique demeure aujourd’hui encore aussi efficace, fascinante et spectaculaire que lors de sa création.
La scénographie monumentale et hypertraditionnelle, signée par Zeffirelli lui-même, recréait avec beaucoup de réussite la Chine fantastique et féerique imaginée par Carlo Gozzi, dont Puccini et ses librettistes se sont inspirés pour l’opéra. Dragons, pagodes, palais impérial et une foule composée du peuple, de la cour, de danseurs et de figurants occupaient l’immense surface des Arènes et animaient constamment la scène. Cette profusion d’éléments et de personnages finissait toutefois, par moments, par provoquer une certaine saturation visuelle, rendant difficile l’identification des protagonistes. Les costumes riches et somptueux de la créatrice japonaise Emi Wada apportaient une dimension supplémentaire à l’univers visuel de la production et, en parfaite adéquation avec la mise en scène, opposaient les tonalités ternes des vêtements du peuple à la splendeur colorée de la cour impériale chinoise. Ils contribuaient ainsi à établir les différents niveaux sociaux de cet univers imaginaire, renforçant visuellement la distance entre le peuple et le pouvoir impérial. Autre facteur décisif dans la réussite de l’ensemble : le traitement extrêmement élaboré des lumières, qui, d’une part, accompagnait avec efficacité les transformations de la scénographie et, d’autre part, dans une production aussi chargée, aidait à guider le regard du spectateur. Excellent travail également de Maria Grazia Garofali, responsable des mouvements chorégraphiques du spectacle.
Sur le plan vocal, la soirée se révéla magnifique. Dans le rôle de l’impitoyable princesse chinoise, la soprano napolitaine Anna Pirozzi, authentique soprano dramatique, démontra une fois encore pourquoi elle est considérée comme l’une des grandes références vocales du rôle. Dotée d’un instrument puissant, riche en couleurs, malléable et homogène, la redoutable tessiture de la partie ne sembla lui poser ni difficulté ni obstacle, donnant lieu à une interprétation particulièrement virtuose. Elle déploya de véritables torrents de voix dans une interprétation combative et anthologique de l’air « In questa reggia… », tout en sachant maîtriser son volume sonore afin d’apporter la morbidezza requise dans les passages les plus lyriques du personnage. Sur le plan interprétatif, elle chanta avec beaucoup de goût et d’expressivité et livra, à travers son chant, un portrait psychologique particulièrement fouillé de la personnalité complexe de la princesse de glace.
À ses côtés, en grande forme, le jeune SeokJong Baek conçut un Calaf enthousiaste, parfaitement crédible et doté d’une remarquable puissance vocale. Le ténor sud-coréen fit valoir un registre médium solide, des graves agréablement timbrés et des aigus faciles et sûrs, des qualités qui se révélèrent idéales pour les exigences du rôle. Son « Non piangere, Liù… » fut un véritable déploiement de qualités vocales et interprétatives, porté par un phrasé captivant et une expressivité à fleur de peau. Dans le célèbre « Nessun dorma… », les aigus, émis avec une facilité déconcertante et un éclat remarquable, déclenchèrent l’enthousiasme du public, dont les ovations faillirent même provoquer un bis.
Véritable révélation de la soirée, la soprano italienne Mariangela Sicilia, dotée d’une voix lumineuse, parfaitement maîtrisée et particulièrement ductile dans les demi-voix et le chant en piano, incarna une Liù débordante de douceur et de profondeur expressive. Elle construisit un personnage d’une grande humanité qui ne tarda pas à conquérir le public. Le trio des ministres impériaux fut défendu avec efficacité par Gezim Myshketa (Ping), Saverio Fiore (Pang) et Matteo Macchioni (Pong), qui remplirent largement leur mission, tant sur le plan vocal que scénique. Un véritable luxe que ce roi tatar déchu Timur incarné par la basse russe Alexander Vinogradov, qui imposa le personnage avec une grande autorité grâce à une voix puissante et sombre, aux graves profonds et résonnants. Convaincant également, l’empereur Altoum du ténor italien Carlo Bosi, toujours très professionnel. Irréprochable, le Mandarin du baryton-basse mongol Ankhbayar Enkhbold. Parfaites, enfin, les deux suivantes de la princesse, Grazia Montanari et Tamara Zandonà. Le chœur d’adultes comme le chœur d’enfants, autres grands protagonistes de l’opéra, firent preuve d’une excellente préparation, d’un bon équilibre entre les différents cordes et d’une sonorité homogène, sous la direction attentive de Roberto Gabbiani et de Matteo Valbusa, respectivement.
Depuis le podium, le chef italien Andrea Battistoni se montra particulièrement soucieux de maintenir la tension dramatique et de préserver au mieux l’équilibre entre la scène et la fosse, proposant toutefois une lecture correcte mais routinière, avare de nuances et de contrastes dynamiques, qui trouva ses meilleurs moments dans les scènes les plus grandiloquentes de la partition. D’interminables ovations au terme de l’opéra saluèrent le travail de l’ensemble des interprètes et transformèrent l’amphithéâtre romain en une véritable fête.
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CRITIQUE, festival. 103e Festival des Arènes de Vérone, le 7 août 2026. PUCCINI : Turandot. A. Pirozzi, S. Baek, M. Sicilia… Franco ZEFFIRELLI / Andrea BATTISTONI. Crédit photographique (c) Ennevi







