mardi 13 octobre 2026

CRITIQUE, danse. PARIS, Théâtre de la Ville, le 23 avril 2024. « Sweet Mambo » de Pina BAUSCH par la Tanztheater Wuppertal et la Compagnie Terrain

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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C’est une soirée chargée d’histoire et d’émotion qui nous a été offerte le 23 avril 2024 au Théâtre de la Ville. Sous la houlette de Boris Charmatz, le Tanztheater Wuppertal et la Compagnie Terrainrelevaient le défi de faire revivreSweet Mambo, l’avant-dernière pièce de Pina Bausch, créée en 2008, un an avant sa disparition . Et ce pari est magnifiquement réussi, offrant un spectacle qui vibre de la double énergie de la mémoire et du renouveau.

 

D’emblée, la scène installe une forme de transmission. La jeune Naomi Brito, nouvelle dans la compagnie, ouvre le bal avec une danse fluide avant de murmurer son nom comme une incantation : « N’oubliez pas, Naomi ». Ce simple geste résonne comme un passage de témoin entre les générations, entre les danseurs historiques qui ont connu Pina et ceux qui perpétuent son héritage aujourd’hui. Le plateau réunit en effet sept interprètes de la création originale, rejoints par trois nouveaux venus, créant une tension palpable entre la fidélité et le renouvellement. La superposition des âges et des expériences confère à la pièce une densité phénoménale où la danse semble transfigurée par le temps qui passe.

Sweet Mambo déploie un univers où la quête de l’autre vire parfois au jeu de massacre. Six femmes mènent la danse, élégantes et sensuelles, mais dont les solitudes et les tourments percent sous les sourires. Face à elles, trois hommes en costumes noirs, à la fois séducteurs insistants et faire-valoir muets, dont les sollicitations oscillent entre la drague et le harcèlement. La pièce met ainsi en lumière, avec une lucidité parfois grinçante, la violence sourde qui peut émailler les relations entre les sexes. « La vie c’est comme un vélo, ou tu roules ou tu tombes », lance Nazareth Panadero, résumant avec un humour désabusé l’urgence vitale qui traverse la pièce.

 

 

Le spectacle semble jouer avec le temps, entre scènes qui se répètent et gestes étirés, créant ce sentiment familier et étrange qui caractérise l’œuvre de Pina Bausch. La répétition des noms en guise de ritournelle, les courses folles des danseuses interrompues par les hommes, le balancement incessant des bras : tout concourt à une dramaturgie où la danse se fait récit fragmenté des obsessions humaines. Les costumes de Marion Cito, robes vaporeuses et colorées qui soulignent les formes et ondulent au gré des mouvements, renforcent cette atmosphère à la fois sensuelle et poétique. Si la première partie peut sembler parfois plus lisse, la seconde moitié du spectacle nous emporte dans une cavalcade d’émotions et de virtuosité. La gestuelle se fait plus intense, plus urgente, portée par des duos sensuels et des courses effrénées. Les voiles blancs de la scénographie s’envolent sous l’effet des ventilateurs, laissant apparaître les corps en une danse presque aérienne, comme un souffle venu du passé qui viendrait nous effleurer.

Sweet Mambo est bien plus qu’un hommage nostalgique. En interrogeant la place des femmes et les mécanismes de la séduction, Pina Bausch posait déjà un regard amusé et profond sur nos solitudes. Aujourd’hui, sous la direction de Boris Charmatz et grâce à la présence de ces danseurs-mémoires, le spectacle résonne avec une force nouvelle. La puissance des corps qui ont vieilli, la gravité des visages au moment des saluts, tout cela témoigne d’une œuvre vivante, qui ne cesse de se réinventer et de nous parler de notre humanité fragile.

 

 

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CRITIQUE, danse. PARIS, Théâtre de la Ville, le 23 avril 2024. « Sweet Mambo » de Pina BAUSCH par la Tanztheater Wuppertal et la Compagnie Terrain. Crédit photographique (c) Krauskopf
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