samedi 19 septembre 2026

CRITIQUE, festival. ST-JEAN CAP-FERRAT, 4èmes « Nocturnes de la Villa Ephrussi de Rothschild », le 3 août 2026. BEETHOVEN & SCHUBERT par le Trio STIMMUNG

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Ce 3 août 2026 – dans les Jardins de la Villa Ephrussi de Rothschild à Saint-Jean-Cap-Ferrat ! – fut l’une de ces soirées où l’art, la nature et l’histoire n’auront fait qu’un. Car il est des lieux qui vous coupent le souffle, et la mythique villa de la Côte d’Azur – sans doute aucun la plus belle de toutes celles qui bordent la Méditerranée entre Cannes et Menton… – en est l’un des plus mirifiques exemples sur Terre !

 

Face à la façade néo-Renaissance de ce palais majestueux, le public, privilégié, était invité à s’asseoir sur les pelouses moelleuses, sur de petits matelas généreusement prêtés par le festival, tandis que certains avaient même amenés leur picnic…. Derrière nous, les somptueux jardins à la française se dévoilaient dans une perspective digne des tableaux de Poussin, tandis que des centaines de chandelles vacillaient doucement, semant des milliers d’étoiles d’or dans les bosquets et les bassins. A 21h, soit juste avant le début du concert, entre chien et loup, la Villa semblait flotter dans une brume de lumière, comme un vaisseau amiral échoué entre mer et ciel.

Ce cadre idyllique accueillait la 4e édition du festival « Les Nocturnes de la Villa Ephrussi de Rothschild », une manifestation créée et dirigée par la grande Muriel Mayette-Holtz, qu’elle présente chaque soir par quelques mots de bienvenue (photo). Cette ancienne sociétaire et administratrice de la Comédie-Française, passée par la Villa Médicis à Rome, sait comme nulle autre tisser des liens entre le patrimoine et la création. Et la programmation de cette mouture estivale 2026 est de première qualité, mêlant les grands classiques à des découvertes audacieuses, du jazz, du ballet, de la variété – prouvant que le spectacle vivant sous toutes ses formes est éternellement vivant sous les cieux de la Côte d’Azur… et de son plus éclatant écrin : la Villa Ephrussi de Rothschild !

 

 

Mais ce soir, le destin nous offrait un surcroît de magie. Suite à l’indisposition de Marc André, initialement annoncé et à qui nous souhaitons un prompt rétablissement, c’est le Trio Stimmung qui a relevé le défi avec un brio renversant. Initialement prévu pour jouer le lendemain mardi, le trio – composé de Christophe Giovaninetti au violon, Michaël Levinas au piano et Raphaël Chrétien au violoncelle – a pris la relève, pour offrir au public nombreux et massé sur les pelouses soyeuses, une interprétation d’ouvrages de Ludwig van Beethoven et de Franz Schubert.

Et c’est avec les premiers accords du Trio op. 1 n°3 de Ludwig van Beethoven que débute la soirée musicale. Christophe Giovaninetti, violoniste au timbre d’une pureté angélique, a dialogué avec la puissance méditative de Michaël Levinas, dont le jeu pianistique allie une clarté cristalline à une profondeur d’âme. Les soutenait Raphaël Chrétien, dont le violoncelle chantait avec une chaleur et une humanité palpables. Mais c’est véritablement avec le Trio op. 70 n° 1, surnommé « Les Esprits » (Geistertrio), que la soirée a basculé dans une autre dimension. Rappelons-le, ce chef-d’œuvre de 1808 doit son surnom à l’inquiétant et visionnaire Largo assai ed espressivo du second mouvement, dont les harmonies suspendues, les trémolos sourds et les silences habités évoquent irrésistiblement l’apparition des ombres – certains y ont même entendu une évocation de la scène du spectre dans Macbeth de Shakespeare. Ce soir-là, sous la lune montante et à la lueur des bougies disséminées dans les jardins, cette dimension fantastique a pris une résonance presque palpable.

 

 

Dans le Presto initial, Michaël Levinas au piano a déployé des accords martelés, secs et incisifs, comme des coups de butoir, tandis que Christophe Giovaninetti et Raphaël Chrétien tissaient une trame dissonante et haletante. Loin d’une lecture académique, ils ont choisi un tempo audacieux, presque fiévreux, faisant de ce premier mouvement une course-poursuite entre les instruments, où chaque intervention était un échange nerveux, une interrogation lancée dans le vide. Le violon de Giovaninetti, parfois aigu et perlant, parfois déchirant, semblait se frayer un chemin à travers une tempête. Le violoncelle de Chrétien, grave et obstiné, incarnait la profondeur tellurique, une ancre dans le chaos. 

Puis vint le Largo assai ed espressivo, le mouvement central, véritable cœur mystique du trio. Et là, Levinas a transformé le piano en un orgue spectral : ses pédales soutenues créaient des nappes harmoniques d’une étrangeté saisissante, pendant que les cordes, en sourdine, murmuraient des motifs mélodiques d’une simplicité bouleversante. Le génie de l’interprétation résidait dans l’équilibre des plans sonores : les trémolos du piano semblaient venir de très loin, d’une grotte souterraine, tandis que le violon, avec un chant d’une douceur infinie, planait au-dessus comme un appel angélique. Raphaël Chrétien, quant à lui, faisait vibrer son violoncelle dans un registre suraigu, presque gémissant, créant un dialogue d’une intimité poignante avec le piano. À cet instant, la nuit étoilée, les cyprès noirs et les bougies vacillantes n’étaient plus un décor : ils étaient les complices de cette musique. On entendait littéralement « les esprits » rôder dans les allées du jardin. Le Largo s’est achevé dans un pianissimo d’une transparence cristalline, et un long frisson a parcouru l’assistance.

Le Presto final, lui, a été un déchaînement de virtuosité et d’énergie tellurique. Le trio a restitué avec une clarté diabolique ce rondo fougueux où les syncopes et les ruptures rythmiques abondent. On ne peut là que louer la complicité renversante des trois musiciens : leurs regards, leurs respirations synchrones, leurs attaques au millimètre ont transformé ce finale en un véritable sturm und drang (tempête et passion). Levinas, avec une digitalité éblouissante, a fait rugir le piano, tandis que Giovaninetti et Chrétien, dans un dialogue fusionnel, ont exalté le caractère presque orchestral de cette écriture. Et le public a éclaté en applaudissements nourris !…

 

 

Après cette plongée dans l’abîme beethovénien, le Trio Stimmung a su offrir un contrepoint d’une délicatesse exquise avec le Notturno en mi bémol majeur, D. 897, de Franz Schubert. Et quelle transition ! Là où Beethoven fouillait l’ombre et les tourments de l’âme, Schubert nous convie à une rêverie nocturne, une méditation à la fois tendre et mélancolique, typique de ce génie viennois qui savait faire chanter le crépuscule. Précisons que ce Notturno est une œuvre singulière dans la production schubertienne : il s’agit d’un mouvement unique, un Adagio de forme sonate, initialement conçu comme un épisode alternatif pour le célèbre Trio op. 99 (D. 898) avant d’être publié à titre posthume. C’est une page d’une rare concentration expressive, où le piano tient un rôle prépondérant, presque concertant, tandis que le violon et le violoncelle l’enveloppent de leurs arabesques.

L’interprétation qu’en a donnée le Trio Stimmung relevait de la dentelle musicale. Michaël Levinas a ouvert ce Notturno par un thème d’une sérénité absolue, une mélodie qui semble flotter entre veille et sommeil, ponctuée de ces harmonies suspendues si chères à Schubert – ces fameuses « modulations » qui glissent vers des tonalités inattendues avec une douceur infinie. Levinas a joué ici avec un toucher feutré, presque impressionniste, faisant chanter le clavier comme un instrument à cordes, chaque note perlée déposée comme une offrande. Puis sont entrés en dialogue le violon de Giovaninetti et le violoncelle de Chrétien. Le premier, d’une pureté angélique, a déroulé un chant nostalgique, comme une voix qui se souviendrait d’un bonheur perdu. Le second, avec un timbre chaud et enveloppant, a apporté une profondeur presque humaine, un réconfort grave qui répondait aux élans du violon. Le trio a magnifiquement rendu cette ambivalence schubertienne : une douceur lumineuse traversée d’ombres, un sourire qui n’oublie jamais les larmes.

À l’issue de ce diptyque Beethoven-Schubert, nous sommes restés longtemps immobiles, sous le charme, à contempler la façade illuminée du palais et les jardins enchantés, conscients d’avoir vécu une de ces soirées uniques dont on se souvient toute une vie. Bravo au Trio Stimmung, bravo à Muriel Mayette-Holtz, et merci à la Villa Ephrussi de Rothschild de nous offrir, chaque été, ces « Nocturnes » qui sont de véritables pèlerinages vers la beauté absolue. Et rendez-vous est pris, dès ce soir mardi 4 août, pour la suite de cette épopée beethovénienne par le Trio Stimmung – avec les Trio n°6 Opus 70 numéro 2 et Trio n°7 Opus 97 dit « L’Archiduc » !…

 

 

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CRITIQUE, festival. ST-JEAN CAP-FERRAT, 4èmes « Nocturnes de la Villa Ephrussi de Rothschild », le 3 août 2026. BEETHOVEN & SCHUBERT par le Trio STIMMUNG. Crédit photoghraphique (c) Loïc Bisoli

 

 

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