Le Théâtre des Salins de Martigues, déjà reconnu pour sa programmation chorégraphique d’une exigence rare, accueillait pour une soirée d’exception le célèbre Nederlands Dans Theater (NDT1). Composée de vingt-huit des danseurs les plus prodigieux de la scène contemporaine, la formation d’élite de la compagnie a offert un triptyque d’une intensité rare, scellant l’alliance parfaite entre un lieu audacieux et une compagnie de légende. Ce fut un rendez-vous avec l’excellence, un moment de pur éveil artistique.
La soirée s’est ouverte dans un univers cinématographique et onirique avec La Ruta de l’Argentine Gabriela Carrizo. D’emblée, le spectateur est happé par une atmosphère de noirceur et d’étrangeté, une rêverie hypnotique qui oscille entre le cauchemar et la poésie la plus pure. Dans une scénographie évoquant un arrêt de bus perdu sur une route isolée, baigné d’ombres et de mystère, les interprètes déploient une gestuelle d’une virtuosité confondante, où les corps se tordent, chutent et se relèvent dans une sorte de transe collective. La chorégraphe, connue pour son univers baroque et absurde avec la compagnie Peeping Tom, nous entraîne dans un flux d’images saisissantes, des sons de crashs aux apparitions fantomatiques, où le rire et l’effroi se côtoient. Cette plongée dans le subconscient, portée par une interprétation époustouflante, a littéralement captivé le public.
Après cet orage sensoriel, la soirée a pris une tournure plus méditative et abstraite avec Gods and Dogs du légendaire Jiří Kylián. Pour cette centième création pour le NDT, le maître tchèque signe une ode à la beauté, une exploration des frontières, aussi poreuses qu’invisibles, entre la perfection et l’animalité, la raison et la démence. Sur un arrangement électroacoustique du premier quatuor à cordes de Beethoven, les danseurs dessinent des lignes d’une pureté absolue. Les jeux d’ombres et de lumières sont si parfaitement maîtrisés qu’ils semblent donner vie à une autre dimension. Le rideau de lamettes argentées qui s’abat en fond de scène crée un effet de transe, tandis que les corps, en perpétuelle recherche de connexion, disparaissent et réapparaissent dans un ballet d’une grâce infinie. Ce fut un moment suspendu, d’une beauté presque surnaturelle, qui a rappelé pourquoi Kylián reste l’un des plus grands visionnaires de son art.
Enfin, le programme s’est achevé par une œuvre d’une ambition et d’une urgence bouleversantes : Figures in Extinction [1.0]. Cette collaboration entre la Canadienne Crystal Pite et Simon McBurney, le génial metteur en scène, a électrisé la salle. Il s’agit d’une réponse chorégraphique vibrante à la crise climatique, une litanie des espèces disparues qui prend vie sous nos yeux à travers les corps des danseurs. La magie de Pite réside dans sa capacité à transformer la matière humaine en une multitude de formes animales, végétales ou minérales, créant des tableaux d’une beauté sidérante. Portée par le souffle et les mots de McBurney et une bande-son immersive, chaque séquence est un choc esthétique et émotionnel. Le spectacle se termine sur une note de puissant espoir, célébrant la force de la connexion humaine face à l’effondrement du monde.
En conclusion, ce programme était un véritable défi technique et artistique, relevé avec une maîtrise stupéfiante par les danseurs du NDT1. Le Théâtre des Salins, fidèle à sa réputation, a offert un écrin parfait à cette démonstration d’art total. Loin d’être un simple divertissement, cette soirée fut une expérience sensorielle et intellectuelle complète, une célébration de la beauté et de la résilience de l’art qui restera gravée longtemps dans les mémoires.
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CRITIQUE, danse. MARTIGUES, Théâtre des Salins, le 21 octobre 2022. CARRIZO / KYLIAN / PITE par le NEDERLANDS DANS THEATER I. Crédit photographique (c) Droits réservés







