mardi 13 octobre 2026

CRITIQUE, festival. 43ème festival « Montpellier Danse ». MONTPELLIER, Opéra Berlioz, le 1er juillet 2023. « Palermo, Palermo » par Pina BAUSCH

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Dans le vaste vaisseau de granit rose qu’est l’Opéra Berlioz de Montpellier, le 1er juillet 2023, le 43e festival Montpellier Danse a vécu l’un des moments les plus forts de sa nouvelle édition en accueillant la reprise tant attendue de Palermo, Palermo de Pina Bausch, dont l’imposante scénographie est constituée d’un immense mur de briques, massif et menaçant, qui occupait toute la scène. Puis, lentement, presque imperceptiblement, il se mit à vibrer, avant de s’effondrer dans un fracas sourd, libérant un nuage de poussière qui envahit la salle. Ce geste inaugural, d’une puissance visuelle inouïe, n’a pas fini de hanter les esprits. 

 

Beaucoup ont vu, dans ce mur qui tombait, l’écho de celui de Berlin, dont la chute, la même année, résonnait comme une prémonition. Mais Pina Bausch et son scénographe Peter Pabst, visionnaires, parlaient déjà des « murs invisibles », ceux qui se dressent dans nos têtes, entre les êtres, dans les villes. Ce cataclysme scénique ne fut pas un symbole politique, mais l’ouverture d’un espace de possibles, une métaphore puissante de notre fragilité collective, un « anti-décor » qui engendra une dramaturgie inédite.

Lorsque le nuage de poussière se dissipa, ce ne fut pas la fin, mais un commencement. Le plateau, jonché de gravats, de sable rose et de détritus, devint un terrain de jeu et de survie pour les vingt-deux interprètes. Ce paysage post-apocalyptique, d’une beauté âpre, était le théâtre de leurs existences. Chaque danseur avançait, semblait-il, avec sa propre histoire, ses blessures et ses élans, comme des rescapés d’un monde en ruine. Ce que Pina Bausch nous offrait là, c’était une fresque de l’intime, où la beauté, la tendresse et l’absurde côtoyaient la violence et une profonde détresse.

Car la pièce, dans sa structure fragmentée, tient moins du récit linéaire que d’un kaléidoscope d’émotions. Sur un tapis de gravats, se succèdent des saynètes d’une rare intensité. On rit et on est bouleversé par la performance d’une danseuse historique, Julie Shanahan, qui, hystérique et inondée de tomates, implore qu’on la prenne dans ses bras. La même image obsédante revient : celle du désir d’amour, d’un contact salvateur, comme un leitmotiv lancinant. L’humour, tendre et grinçant, est partout. La danseuse Nazareth Panadero, invitée d’exception, livre un numéro de fou rire avec son monologue délirant sur des spaghettis, tandis qu’un homme, Andreï Berezin, donne un concert de saxophone aux chandelles, ou qu’un autre fait frire des œufs sur un fer à repasser. L’eau qui se transmet de main en main comme un trésor, le marché noir de la viande, les sacs d’ordures semés avec la solennité d’un rituel, tout concourt à évoquer, sans jamais le nommer, un monde en état d’urgence, cruel et chaotique, qui est, hélas, resté le nôtre.

Pourtant, au milieu de ces décombres, une danse absolument nouvelle émerge. Elle est faite de gestes du quotidien, de répétitions obsessionnelles, de courses et de traversées lentes, de processions hiératiques. Les interprètes, dans une gestuelle fluide où chaque détail compte, usent de leur corps comme d’un langage personnel. On est happé par la force magnétique de la compagnie, par cette manière unique d’habiter l’espace, de le transformer par une présence brute et authentique. Le final, notamment, est d’une beauté déchirante : une procession d’êtres courbés, épuisés mais avançant, tous ensemble, dans une danse de la survie qui serre le cœur.

Palermo, Palermo est une expérience qui vous submerge, vous bouleverse et vous transforme. Le temps d’une soirée, Montpellier a vibré au rythme des cloches et du chant des cigales de Palerme, pour assister à la résurrection d’une œuvre qui, trente-quatre ans après sa création, n’a rien perdu de sa déconcertante modernité, de sa force de frappe émotionnelle, ni de son humanité fulgurante.

 

 

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CRITIQUE, festival. 43ème festival « Montpellier Danse ». MONTPELLIER, Opéra Berlioz, le 1er juillet 2023. « Palermo, Palermo » par Pina Bausch. Crédit photographique (c) Evangelos Rodoulis

 

 

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