Sous les ors de Versailles, Georg Friedrich Haendel, fabuleux conteur et maître des passions tragiques, révèle toute sa mesure [géniale] dans l’écrin de l’Opéra Royal. La soirée est même spécifique car la salle accueille tout un collectif étranger, – emblème des relations culturelles internationales au Château : le Chœur honoré de la République d’Ouzbékistan, l’Orchestre symphonique national d’Ouzbékistan, sous la direction du très actif Alibek Kabdurakhmanov. Ce soir, certes, l’opéra baroque rayonne mais aussi la culture d’Ouzbékistan et d’Asie Centrale dont la musique traditionnelle [chœur, chants traditionnels dont un marial] sont astucieusement intégrés à la partition de la partition de Tamerlano.
L’action haendélienne est résumée à un choix de quelques airs (11 au total) ; elle convoque au devant de la scène, le trio de protagonistes : les deux souverains opposés, Bajazet le sultan vaincu et Tamerlano l’impétueux conquérant : entre eux, l’impuissance enivrée de la fille du premier, Asteria. Les 3 solistes forment un trio racinien dans lequel Haendel aborde le thème du pouvoir et de la toute puissance politique. Si Bajazet s’efface (jusqu’au suicide) sans renoncer à ses valeurs, Tamerlano est loin de partager l’éthique de son ennemi : il incarne violence et cruauté.
La direction du chef déploie ainsi, dès l’ouverture, une fureur brute, âpre, sollicitant tout l’Orchestre, ciselant des couleurs martiales et guerrières, exprimant la toute puissance du vainqueur [les 4 trompes impressionnantes qui surgissent par 2, à cour et à jardin] suggérant l’entrée triomphale de Tamerlano ; le geste est vif, nerveux, ne manquant ni de souplesse ni de tonicité ; les percussions sont copieusement sollicitées ajoutant à la palette très riche des nuances et accents d’un orchestre particulièrement expressif, apte à servir sans épaisseur la lyre haendélienne.
Malgré leur nombre, les musiciens savent préserver éloquence et précision : ce qui leur réussit particulièrement dans les séquences d’évocation, comme la scène de Bataille (d’après « Dov’è la glia » de Vivaldi). Les instrumentistes sont prêts à en découdre comme le révèle surtout le dernier air choisi(« Del modo e nell’abisso »), celui d’un Tamerlano surpuissant qui peut s’appuyer sur un orchestre idéalement tempétueux. Les amateurs d’opéra et de vertiges baroques sont comblés tant les 3 solistes se révèlent chacun convaincants, exprimant avec un bel engagement la typologie de leur rôle.
Très impliquée par le profil psychologique de la fille de Bajazet, Veronica Cangemi d’une couleur tragique égale et de plus en profonde, affirme le profil moral d’Asteria ; la cantatrice se distingue dans une épure suggestive, une maîtrise du souffle et des notes tenues, aux couleurs mordorées et intérieures, qui forcent l’admiration ( » Cor di padre « ).
Telle justesse du sentiment éclaire ce qui fait de TAMERLANO un opéra psychologique dans lequel Haendel introspecte l’âme des personnages avec une exceptionnelle acuité intérieure. Réussite des transition et des passages, l’air d’Asteria, prélude à celui de son père Bajazet (« Figlia mia, non pianger, no »), air de renoncement ultime et de mort dans lequel le souverain défait ( très subtil Juan Sancho) accepte de mourir a contrario du Tamerlano vainqueur et omnipotent qui exhale en fin d’action sa fureur impériale portée par l’énergie irrépressible des cordes chauffées à blanc [son dernier air déjà cité, dans lequel Jenisbek Piyazov déploie sa fureur vocale digne d’un Jupiter tonnant).
Accompagnant avec nuance et aussi fureur selon le caractère du contexte, les 3 solistes, l’Orchestre et le Choeur Ouzbeks révèlent une très solide expérience, éclairant le drame oriental de Haendel par des inserts traditionnels à propos. C’est un éclairage original et convaincant qui renouvelle la compréhension de l’opéra de Haëndel créé King’s Theater de Londres en octobre 1724. Le contexte politique et militaire du sujet s’en trouve élucidé ; la rivalité des deux monarques, l’un déchu, l’autre triomphant, exacerbée que rehausse encore la dignité d’Asteria, prête à mourir comme son père…
Justesse, puissance, engagement, rien ne manque à la prestation des musiciens Ouzbeks, d’autant plus au service d’un compositeur et de l’un de ses opéras majeurs, qui les ont visiblement inspirés au plus haut niveau.
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CRITIQUE, opéra en concert. VERSAILLES, OPÉRA ROYAL, 30 juillet 2026. HAENDEL : Tamerlano. Juan Sancho (Bajazet), Veronica Cangemi (Asteria), Jenisbek Piyazov (Tamerlano), Chœur honoré de la République d’Ouzbékistan, Orchestre symphonique national d’Ouzbékistan, Alibek Kabdurakhmanov [direction]






