mercredi 30 septembre 2026

CRITIQUE, opéra. ANGERS, Grand-Théâtre, le 10 mai 2026. OFFENBACH : Robinson Crusoé. P. Derhet, C. Trottmann, G. Boché, F. Caton… Guillaume Tourniaire / Laurent Pelly

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Une île déserte au cœur de Manhattan, des sans-abri sous des tentes Quechua, un abattoir industriel halluciné et des sauvages grimés en Donald Trump : bienvenue dans le Robinson Crusoé de Jacques Offenbach selon Laurent Pelly ! Créée en grande pompe au Théâtre des Champs-Élysées en décembre dernier, cette production a fait une escale au Grand-Théâtre d’Angers, en ce dimanche 10 mai, pour une unique représentation angevine avant une série de quatre dates au Théâtre Graslin de Nantes (les 29 et 31 mai, puis les 2 et 4 juin), dans le cadre de la saison 25/26 d’Angers Nantes Opéra. Le public, conquis, a réservé à cette équipe artistique (quasi entièrement renouvelée) un accueil triomphal, digne des grandes soirées offenbachiennes.

 

On pouvait légitimement s’interroger sur la manière dont cette reprise s’inscrirait dans le sillage des représentations parisiennes, portées à l’époque par Marc Minkowski aux commandes et une distribution étoilée. Pari réussi grâce la direction musicale virevoltante de Guillaume Tourniaire, à la tête de l’Orchestre National des Pays de la Loire, la partition d’Offenbach retrouve toute sa superbe — tour à tour étincelante, caustique et profondément élégiaque. La lecture du chef, qui connaît parfaitement les arcanes de ce répertoire, magnifie l’instrumentation chatoyante de l’ouvrage.

Mais c’est bien la mise en scène de Laurent Pelly qui imprime sa marque avec une cohérence remarquable. Disparus les clichés colonialistes du livret original de Cormon et Crémieux : plus question ici de sabir indigène ou de bons sauvages de pacotille : Agathe Mélinand a procédé ici à une adaptation des dialogues d’une modernité incisive. Les pirates sont devenus des militaires en treillis, les anthropophages des ouvriers zélés d’un abattoir high-tech, et Vendredi — merveilleusement campé par Mathilde Ortscheidt — un émigré hispano-américain au passé douloureux, loin du serviteur complaisant de la tradition.

C’est sans doute sur le plateau vocal que se jouait le pari le plus risqué. La distribution parisienne alignait des noms prestigieux — Sahy Ratia, Julie Fuchs, Laurent Naouri. À Angers, c’est un tout autre plateau qui se présente, et l’on est heureux de constater que l’excellence n’est pas l’apanage de la capitale. Dans le rôle-titre, le ténor wallon Pierre Derhet est une révélation. Il incarne un Robinson tour à tour juvénile et cabossé, avec une voix franche, une diction impeccable et des aigus sûrs, conférant au personnage une vulnérabilité touchante. Son air du premier acte, « Voir, c’est avoir » — ou plutôt son récit de voyage empreint d’un idéalisme presque baudelairien —, est mené avec une maîtrise des nuances qui augure d’une belle carrière. En face de lui, Catherine Trottmann campe une Edwige de haut vol. Passant d’une jeune fille compassée en quête d’amour à une femme libérée, presque survoltée, la soprano alsacienne, aux aigus stratosphériques et maîtrisés, donne à la célèbre romance « S’il fallait qu’aujourd’hui » une couleur à la fois cristalline et charnelle. Du très grand art !

 

 

Mention spéciale aussi au duo formé par Apolline Raï-Westphal (Suzanne) et Kaëlig Boché (Toby). Dans un numéro d’une énergie communicative, leur duo de la mort imminente — « La même broche nous unira » —, où chacun tente de sauver sa peau avec une mauvaise foi jubilatoire, a déclenché l’hilarité générale. La diction éclair de la soprano, la présence scénique irrésistible du ténor, tout concourt à faire de ce moment un des sommets de l’après-midi. Côté « méchants » — si tant est que le terme ait un sens chez Offenbach —, Marc Scoffoni est un Jim Cocks proprement inoubliable. Affublé d’une salopette ensanglantée et de lunettes de soleil, le baryton impose une voix mordante et charnue, à la hauteur de la charge sociale que Pelly fait peser sur ce personnage nouveau, contremaître d’une usine à viande où les naufragés deviennent des steaks. Frédéric Caton (Sir William Crusoé) et Julie Pasturaud, seule rescapée de la distribution parisienne, forment un couple parental compassé, dont le duo rigide souligne par contraste l’appel du large de leur fils.

Scéniquement, Chantal Thomas a livré un travail d’orfèvre. Le premier acte, situé dans un intérieur bourgeois londonien aux accents années cinquante — mécanique et compassé —, tourne sur une plateau tournant qui dévoile successivement les différents protagonistes. L’ennui feutré de cette famille Crusoé est presque palpable, et l’on comprend que Robinson prenne le large. Puis vient le deuxième acte, et le choc visuel : l’île déserte est devenue un coin reculé de Manhattan, dominé par des gratte-ciel lointains et jonché de tentes de SDF. C’est là que vit Robinson, barbu, hagard, véritable naufragé de la société capitaliste. La tente Quechua devient le métonyme tragique de son royaume. Plus loin, l’usine d’où s’élève une gigantesque enseigne lumineuse « EAT » fonctionne comme un memento mori industriel. Le gag visuel — il ne restera bientôt plus que la lettre « T » — est à la fois hilarant et profondément noir. Laurent Pelly ne se contente pas de faire rire : il dénonce, sans jamais perdre la légèreté qui est la marque du genre.

Là où Offenbach et ses librettistes concluaient par un mariage et un retour triomphal en Angleterre, Pelly choisit l’ambiguïté. Dans le troisième acte, les « pirates » endossent l’uniforme kaki de soldats américains, mercenaires de la cupidité. L’atmosphère vire au glauque, l’humour noir prend le pas sur la franche rigolade. Et la conclusion est inattendue : seul, assoupi à l’ombre d’un palmier sous un ciel d’azur peint — un palmier bien réel, incongru et magnifique —, Robinson semble avoir choisi la solitude définitive. Pas de retour à Bristol, pas de rédemption par l’amour. Juste un homme qui, ayant vu la vacuité du monde et l’absurdité de la « civilisation », opte pour le silence et l’isolement. Ce choix, vertigineux, a saisi le public angevin. Après un moment de silence chargé d’émotion, les applaudissements ont éclaté, nourris, sincères, et le rappel collectif à la chanteuse ayant interprété Vendredi — une Mathilde Ortscheidt au timbre rond et velouté, émouvante en compagnon travesti au grand cœur — a été l’un des temps forts de cette ovation.

 

 

Il serait injuste de ne pas mentionner l’apport considérable du Chœur d’Angers Nantes Opéra, préparé par Xavier Ribes. Que ce soit dans les ensembles endiablés du premier acte ou dans la litanie grotesque de l’abattoir, les choristes font preuve d’une présence scénique et d’une homogénéité vocale remarqaubles. L’Orchestre National des Pays de la Loire, sous la baguette alerte de Guillaume Tourniaire, s’empare de cette partition oubliée avec une évidence confondante. Les bois, incisifs et facétieux, les cordes, tour à tour moelleuses et nerveuses, les cuivres, éclatants sans jamais être vulgaires : tout concourt à servir un Offenbach à la fois électrique et raffiné.

Alors que certaines reprises de productions à succès peinent à trouver leur second souffle, ce Robinson Crusoé angevin s’impose comme une réussite totale. Grâce à Angers Nantes Opéra, le public venu nombreux a eu le privilège d’assister à une représentation unique, mais ceux qui n’ont pas pu faire le déplacement auront l’opportunité de se rattraper au Théâtre Graslin de Nantes (du 31 mai au 4 juin), puis à l’Opéra de Rennes (du 16 au 24 juin), avec la même distribution. Une seule certitude : si vous aimez Offenbach, si vous aimez l’opéra qui ose tout, si vous voulez voir comment un chef-d’œuvre oublié peut résonner avec les angoisses du XXIe siècle, ne manquez pas cette odyssée déjantée – en profitant par exemple de la retransmission du spectacle en direct dans le cadre d’OPERA SUR ECRANS, le 18 juin 2026 !

 

 

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CRITIQUE, opéra. ANGERS, Grand-Théâtre, le 10 mai 2026. OFFENBACH : Robinson Crusoé. P. Derhet, C. Trottmann, G. Boché, F. Caton… Guillaume Tourniaire / Laurent Pelly. Crédit photographique (c) Romain Boulanger

 

 

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