ANGERS NANTES OPÉRA poursuit son exploration des écritures contemporaines tout en réservant une place légitime aux nouveaux dispositifs scéniques : la production de Solaris illustre ce choix artistique exemplaire, affichant le spectacle au Théâtre Graslin, après la première mondiale, réalisée à la Condition Publique Roubaix le 29 avril dernier.
______________________________________
Photo © Simon Gosselin
« Solaris », roman du polonais Stanislaw Lem [1961] est un modèle de la littérature d’anticipation : c’est une utopie fantastique qui à travers l’évocation d’une planète lointaine, et longtemps inaccessible, aux ressources et phénomènes inexpliqués, interpelle l’âme de ceux qui l’approchent, et suscitent chez eux un cheminement voire un bouleversement intérieur qui exacerbe leur propre conscience.
C’est exactement l’expérience que fait sur scène la mezzo-soprano soliste incarnant l’héroïne de Lem, Hélène Aurel (très engagée Victoire Bunel). La partition conçue par le compositeur contemporain Othman LOUATI met en avant la soprano seule en scène, à laquelle l’orchestre requis apporte son flamboyant habillage sonore ; il comprend éléments spécifiques, une guitare électrique et un synthétiseur analogique traitant le son en temps réel. On note comme toujours chez l’auteur déjà applaudi pour son précédent ouvrage « Les ailes du désir » [2023], la maîtrise des atmosphères enveloppantes, ce goût délectable pour les timbres dont ce soir ceux du cor, de la clarinette, de la flûte… outre les cordes habituelles (violon, alto, violoncelle).
La chanteuse conteuse, est notre guide ; l’exploratrice, dans le cadre d’une mission d’observation de Solaris succombe aux effets de la fièvre bleue, mal diffus inexorable, qu’exerce la planète sur ses trop proches observateurs, les menant à la folie. Dans le cas de l’héroïne, il s’agit moins d’une agonie destructrice que d’une révélation libératrice, une sorte d’extase qui l’amène en fin de session, à vivre l’unité primordiale que recherche chaque être vivant, en se fondant dans le grand corps cosmique universel.
Comme « Dune » de Franck Herbert [1965], « Solaris » de Lem dénonce en réalité l’humanité barbare qui ne cesse d’exploiter et détruire chaque système découvert, rompant l’équilibre originel ; écologiste, le texte de Lem comme d’Herbert, dénonce l’atteinte que fait subir les hommes à chaque nouvelle terre conquise, à l’image de la Terre, planète constamment pillée, exploitée au mépris des écosystèmes, au mépris des équilibres naturels.
Musique sidérale et
paysages sonores de Solaris
Saluons l’imaginaire sonore du compositeur qui offre aux évocations de Solaris, à son plasma en ébullition constante, à la matière vivante de son océan pensant, à ses tempêtes infernales, à cette forge primordiale où se dissolvent tous les corps à l’échelle des particules et des atomes… plusieurs séquences planantes ou rugissantes.
C’est constamment une parure orchestrale très suggestive et raffinée dont la partition déroule autant de tableaux parfaitement construits, caractérisés et fermés sur eux mêmes. À la direction, le compositeur lui-même, concentré et d’une grande souple, veille aux équilibres, sonores : son geste étire une superbe pâte Instrumentale qui suggère, en véritable puissance onirique, tout en détaillant l’activité de chaque situation dans une langue aussi descriptive qu’évocatrice. Pas facile de traiter musicalement les paysages cosmiques, les constellations décrits dans son texte par Stanislaw Lem, … les phénomènes Solaristiques les plus divers et dans leurs états imprévisibles d’autant plus explosifs qu’ils sont générés en réaction à l’intervention humaine…
En réalité l’observation de Solaris nous renvoie à ce que notre Terre subit du fait de l’occupation humaine ; ainsi entre autres séquence éloquente et sauvage, l’épisode terrifiant où la musique suggère les milliers de plates-formes pétrolières défigurant la surface de Solaris : ayant découvert une énergie illimitée [le TriaXen] les terriens n’ont pas tardé à coloniser au risque d’épuiser la matrice Solaris [comme dans Dune, Arakis est la planète qui détient la matière la plus convoitée des mondes connus : l’épice [qui au demeurant a cette même faculté d’intensifier les consciences, tout en permettant de se déplacer dans le temps]. On retrouve ces thèmes dans Solaris.
La forme n’est peut être pas tout à fait celle d’un « opéra vidéo », comme il est annoncé dans le programme ; pas d’action scénique à proprement parlé, toute la narration étant concentrée par l’unique cantatrice dont la voix chantée, parlée, murmurée,… assure l’exposition de chaque situation. Pour autant dans ce dispositif économe (et statique), le cheminement intérieur de l’héroïne se réalise, exposant sa métamorphose progressive qui passe par plusieurs jalons décisifs. Le genre opéra promet et expose la transformation des êtres à travers des expériences majeures : ce process cathartique est indiscutablement présent dans la partition d’Othman Louati dont l’écriture musicale en serait l’oscillographe sensible.
Victoire Bunel est très convaincante sachant diversifier et nuancer chacune de ses interventions. Déclamatoire, prosodique, incantatoire ou simplement narrative, la voix raconte et suggère une grande palette d’états psychiques. Elle devient de plus en plus lyrique en particulier à la fin, quand elle s’adresse au public en le prenant à témoin.
Du début à la fin, sur grand écran, surplombant les musiciens, les images élaborées par Jacques Perconte (qui signe aussi le livret) enrichissent encore le dispositif suggestif en déroulant un autre champ narratif, visuellement séduisant (dont de nombreuses images empruntées à la NASA). Belle expérience.
_____________________________________________________________
CRITIQUE, opéra. NANTES, Théâtre Graslin, le 6 mai 2026. Othman OUATI : Solaris [création]. Victoire Bunel, Miroirs Étendus, Omar Louati [direction]
présentation / annonce
LIRE aussi notre présentation : https://www.classiquenews.com/angers-nantes-opera-othman-louati-solaris-video-opera-mer-6-mai-2026-creation/
Le créateur d’images Jacques Perconte et l’inventeur de sons inouïs Othman Louati accordent
leur champs créatifs dans un nouveau format lyrique, une nouvelle exploration conjointe et croisée de leurs univers autour de Solaris, romans futuriste et philosophique parmi les plus envoûtants du XXe siècle.
__________________________________________________





