Compte rendu, opéra et danse. Lille. Opéra de Lille, le 24 mars 2015. Dai Fujikura : Solaris. Sarah Tynan, Leigh Melrose, Tom Randle, Callum Thorpe, Marcus Farnsworth, chanteurs. Nicolas Le Riche, Vaclav Kunes, Rihoko Sato, Saburo Teshigawara, danseurs… Ensemble Intercontemporain. Erik Nielsen, direction. Saburo Teshigawara, livret, mise en scène, chorégraphie, conception décors, lumières, costumes

 

SOLARIS DP - TCE - mars 2015Nous sommes Ă  Lille pour le premier opĂ©ra du compositeur japonais Dai Fujikura, Solaris, d’après le roman Ă©ponyme de Stanislas Lem. La commande du Théâtre des Champs ElysĂ©es, l’OpĂ©ra de Lille, l’OpĂ©ra de Lausanne, l’Ensemble Intercontemporain et l’Ircam-Centre Pompidou, rĂ©unit des acteurs d’univers diffĂ©rents pour un spectacle protĂ©ĂŻforme et savoureusement contemporain. OpĂ©ra et danse cĂ´toient donc crĂ©ation 3D, avec une partie importante de musique Ă©lectronique rĂ©alisĂ©e dans les studios de l’Ircam.

C’est  l’occasion de retrouver l’artiste japonais Saburo Teshigawara, surtout connu pour ses ballets, qui signe le livret, la chorĂ©graphie, la mise en scène et conçoit les dĂ©cors et costumes, aux cĂ´tĂ©s de Nicolas Le Riche, ex danseur Etoile du Ballet de l’OpĂ©ra de Paris qui poursuit ses chemins artistiques après sa retraite du Ballet de l’OpĂ©ra l’annĂ©e dernière.

 

 

 

 

L’opĂ©ra du futur et le futur de l’opĂ©ra

 

Daj Fujikura est un jeune compositeur japonais qui compte dans son parcours les leçons et le soutien d’un George Benjamin, d’un Peter Eötvös ou encore d’un Pierre Boulez. La commande de Solaris reprĂ©sente pour lui son tout premier opĂ©ra. Cette crĂ©ation, que beaucoup semblent ne pas comprendre, dont ils paraissent ne pas  saisir l’intĂ©rĂŞt ni l’importance, s’inscrit en vĂ©ritĂ© dans une tradition musicale ancienne qui explore Ă  la fois le potentiel de la forme Ă  Ă©voluer dans des nouveaux chemins, et l’impact psychologique et Ă©motionnelle qu’une telle forme a sur le public actuel. L’opĂ©ra-ballet du XVIIe s’est dĂ©guisĂ© en Grand-opĂ©ra au XIXe, est parti en voyage partout dans le monde au XXe, et revient en France au XXIe sous la forme de Solaris. Et puisque nous vivons l’Ă©poque que nous vivons, l’opĂ©ra-ballet revient avec une crĂ©ation 3D envoĂ»tante qui sert d’ouverture silencieuse et hypnotisante (et qu’on doit regarder impĂ©rativement avec des lunettes adaptĂ©es), et avec de la musique Ă©lectronique revisitĂ©e (n’oublions pas que la musique Ă©lectronique existe depuis la fin du XIXe siècle).

 

 

 

Solaris est Ă  l’origine un très cĂ©lèbre roman de science-fiction de Stanislas Lem. Le drame psycho-philosophique du polonais s’est vu reprĂ©sentĂ© trois fois au grand Ă©cran, dont nous distinguons les versions de Tarkovsky et de Soderbergh. Presque tout se passe dans une station spatiale qui vole sur l’ocĂ©an, ĂŞtre vivant de la planète Solaris. L’histoire parle surtout des limitations de l’humain, et les questions philosophiques et psychologiques que posent telles limitations. Le Dr. Kris Kelvin, psychologue, y est envoyĂ© pour Ă©tudier le comportement de cet ĂŞtre extraterrestre. Dans la station il y a aussi Snaut, le technicien spĂ©cialiste en cybernĂ©tique. Il y avait Gibarian, un chercheur ami de Kris qui s’est suicidĂ© dans la station spatiale. Hari, l’Ă©pouse de Kris suicidĂ©e dix ans auparavant, fait aussi une apparition. En effet, la planète Solaris « rend visite » Ă  l’Ă©quipage de façon individuelle et personnalisĂ©, par le biais de « visiteurs » ou copies des humains dont les personnages ont une histoire. Enfin, c’est ce que l’intellect limitĂ© de l’humain prĂ©sente comme explication. Ils veulent Ă©tudier cet ĂŞtre Ă©tranger, mais en effet c’est la planète elle-mĂŞme qui Ă©tudie ces humains (les vĂ©ritables Ă©trangers) de façon mystĂ©rieuse. L’expĂ©rience si forte de revoir sa femme dĂ©cĂ©dĂ©e dans une planète lointaine a des effets prenants sur Kris Kelvin. La « copie » de Hari Ă©ventuellement acquiert conscience de sa spĂ©cificitĂ© et essaie de se suicider, comme l’avait dĂ©jĂ  fait la vraie Hari dans le passĂ©. Mais elle ne meurt pas, Ă©tant une partie de cet ĂŞtre puissant et incompris qu’est Solaris. Elle dĂ©cide d’aider Snaut pour la dĂ©truire et ce qui pousse Kris Kelvin Ă  prendre la dĂ©cision ultime, de quitter la station spatiale pour se confronter l’OcĂ©an.

 

 

 

La profondeur et la complexitĂ© du sujet dĂ©passent largement l’enjeu d’un  article critique, mais nous remarquerons que l’Ă©quipe artistique engagĂ©e paraĂ®t habitĂ©e par cette Ă©trange et allĂ©chante complexitĂ©. Kris Kelvin est interprĂ©tĂ© par Leigh Melrose, qui chante son rĂ´le avec beaucoup d’intensitĂ©. Il exprime son conflit avec une voix forte et saine qu’il sait nuancer, et qui souvent s’accorde avec son visage aux expressions tourmentĂ©es. Ses pensĂ©es sont chantĂ©es par Marcus Farnsworth hors-scène, dont la voix est traitĂ©e Ă©lectroniquement. L’effet est tout Ă  fait remarquable : il ouvre un chemin qui montre le potentiel dramatique et théâtrale de la musique Ă©lectronique dans une salle d’opĂ©ra.

Snaut est fabuleusement interprĂ©tĂ© par Tom Randle. Il a cette froideur de scientifique que s’adoucit progressivement et sa performance est plus subtilement suggestive qu’ouvertement inquiĂ©tante. La Hari de Sarah Tynan a des moments presque lyriques, souvent de grande intensitĂ©. Elle est Ă©mouvante dans sa complexitĂ©, dans son chant et sa gestuelle. Callum Thorpe (il est aussi, accessoirement, Docteur dans la vie rĂ©elle) dans le rĂ´le de Gibarian, a une courte participation. Mais son intervention touche l’auditoire par la force de sa voix profonde, par un physique marquant.

 

 

 

L’aspect le plus ouvertement allĂ©chant de l’opus est cependant la danse. Saburo Teshigawara signe une Ĺ“uvre Ă  la fois personnelle et universelle. Le dĂ©doublement scĂ©nique des chanteurs par des danseurs n’est pas, certes, une chose nouvelle, mais en l’occurrence il est d’une  justesse rare ! Teshigawara danse lui-mĂŞme le rĂ´le de Gibarian, l’Ă©quipier qui s’est suicidĂ©. Vaclav Kunes est Kelvin, Rihoko Sato est Hari et Nicolas Le Riche est Snaut. Si les chanteurs bougent très peu sur la plateau, les danseurs, eux, habitent l’espace en permanence. Un concert mĂ©taphysique de talents combinĂ©s s’instaure sous les douces et quelque peu Wilsoniennes lumières de Teshigawara. Tout ceci dans les dĂ©cors minimalistes (une boĂ®te, un huis clos blanc aseptisĂ©) conceptualisĂ©s par Teshigawara. La danse parfois disloquĂ©e, parfois narrative, parfois abstraite, a aussi parfois la grâce tragique d’une OphĂ©lie mourante. Si Teshigawara exprime dans ses solos la complexitĂ© d’un ĂŞtre qui n’a pu que se suicider devant la prĂ©sence d’une « copie » envoyĂ©e lui rendre visite par la mystĂ©rieuse planète, et Nicolas Le Riche l’aspect très troublant, mathĂ©matique et inflexible d’un scientifique qui croit en l’illusion des pouvoirs que son intellect et sa formation formelle lui confèrent, et qui le limitent ; c’est au couple de Hari et Kelvin que revient la tâche d’exprimer la plus large palette de sentiments par le biais des mouvements. Nous avons ainsi un Teshigawara isolĂ©, avec une danse abstraite pimentĂ© de classicisme et des procĂ©dĂ©s contemporains auquel rĂ©pond  un Nicolas Le Riche sombre, Ă  la psychologie complexe et contradictoire, passant d’un Ă©tat staccato quelque peu manipulateur et vicieux,  à un legato Ă  la fluiditĂ© sensuelle et ambiguĂ« mais qui n’aboutit jamais Ă  rien, crĂ©ant ainsi une tension troublante dans ses interactions avec le Kelvin de Vaclav Kunes. Ce dernier exprime par sa danse seule, l’Ă©tat conflictuel du personnage. Si c’est toujours beau et touchant Ă  regarder, -ses Ă©lans et ses interruptions-, il exprime cependant  moins avec son visage, surtout aux cĂ´tĂ©s de Nicolas Le Riche qui avec un regard sĂ©vère exprime tant, ou encore Ă  cĂ´tĂ© de la Hari de Rihoko Sato, au sommet de l’expression. Vaclav Kunes a la qualitĂ© très apprĂ©ciĂ©e des chorĂ©graphes d’ĂŞtre un canevas blanc qui peut, en principe, se transformer Ă  souhait, selon les demandes et circonstances. Nous remarquons ici l’influence Ă©vidente de Kylian et du Nederlands Dans Theater. Rihoko Sato, qui assiste souvent le chorĂ©graphe dans ses crĂ©ations, est la contrepartie parfaite de la Hari de la soprano Sarah Tynan. Sa danse Ă  la fois abstraite et narrative est de grand impact, si le personnage n’est pas le plus immĂ©diatement comprĂ©hensible, les mouvements de la japonaise paraissent impulsĂ©s par des très claires et fortes intentions. Voici la grande richesse Ă©motionnelle et technique de sa prestation. Outre son agilitĂ©, son sens de l’articulation et de la dĂ©sarticulation, ses belles lignes et ses lignes fracturĂ©es, c’est avant tout la saisissante sincĂ©ritĂ© de sa performance qui marque le public très profondĂ©ment.

 

 

 

Et l’Ensemble Intercomtemporain dirigĂ© par Erik Nielsen ? Un bonheur complexe et intellectuel, ma non troppo. La partition si personnelle de Fujikura inclut et intègre une musique Ă©lectronique rĂ©alisĂ©e par l’IRCAM. Le dĂ©doublement, un sujet principal de l’opĂ©ra, est davantage mis en Ă©vidence par ses effets Ă©lectroniques qui sont rarement gratuits. Au contraire ils enrichissent l’œuvre et lui donnent des strates supplĂ©mentaires de signification, mais d’une façon très fine et intelligente, jamais dĂ©monstrative ni fastidieuse. La musique Ă©lectronique au lieu d’alourdir, Ă©claire. C’est loin d’ĂŞtre anodin, et le spectacle, fabuleusement interprĂ©tĂ© par les danseurs et les musiciens, sans ĂŞtre prĂ©tentieux, ouvre une porte crĂ©ative aux artistes contemporains : il montre un chemin au potentiel infini, pour ceux qui ont le talent, la sensibilitĂ© et le dĂ©sir de faire avancer l’opĂ©ra avec le temps. Une Ĺ“uvre d’art sans Ă©gale qui mĂ©rite d’ĂŞtre dĂ©couverte par le plus grand nombre. Vivement recommandĂ©e. Encore Ă  l’affiche Ă  l’OpĂ©ra de Lille le 28 mars avant de partir Ă  l’OpĂ©ra de Lausane fin avril 2015.

 

 

 

 

 

CrĂ©ation mondiale de Solaris, l’opĂ©ra par Dai Fujikura

fujikura dai solaris 2015 tce Paris photo-dai-fujikura-qParis, TCE. Solaris de Dai Fujikura. Les 5,7 mars 2015. Création mondiale. Solaris (« ensoleillé » en latin), roman d’anticipation du polonais Stanislas Lem 1961) est porté au grand écran par le cinéaste russe Andreï Tarkovski (1972), puis l’américain Steven Soderbergh (2002). Sur la planète aux deux soleils, Solaris, un océan intelligent est capable de susciter les chimères et fantasmes conçus par les cosmonautes venus l’explorer. Bientôt, entre rêve et réalité, la présence concrète des créatures venus des songes et de la psyché des protagonistes affirment leur présence, imposent de nouveaux enjeux, soulignent le sens de chaque acte humain. Craintes, désirs, peurs, pulsions les plus enfouies… tout se dévoile et agit sur Solaris, véritable miroir de l’âme humaine. Ce que les astronautes prennent pour des monstres extraterrestres renvoie directement à leur propre psyché. Inspiré par les multiples thématiques à l’œuvre dans Solaris, le compositeur Dai Fujikura (né en 1977, émule de Pierre Boulez) et son ainé, le chorégraphe et scénographe Saburo Teshigawara (né en 1953) produisent la version lyrique du roman de Lem, après ses nombreuses adaptations cinématographiques.

fujikura dai composor solaris tce 2015Le sujet onirique fantastique se prête évidemment bien à l’écriture lyrique et la transposition sur la scène théâtrale. L’immensité de cet océan liquide inconnu et étrange conduit a contrario et de façon très envoûtante à l’intimité la plus secrète de chaque personnage dont le psychologue Kris Kelvin (qui fait le voyage jusqu’à Solaris). Ce dernier par exemple retrouve concrètement son épouse défunte Hari sur la station spatiale : c’est la concrétisation de ses pensées les plus refoulées. Quand la raison s’effondre et les repères s’effacent, la magie du pur fantastique peut prendre possession des êtres et de la scène : Solaris, l’opéra promet d’être une belle découverte pour les spectateurs de la création parisienne de ce 5 mars, d’autant que le compositeur formé en Grande Bretagne se joint à l’imaginaire fraternel de son compatriote le chorégraphe Saburo Teshigawara dont  la sensibilité fantasmatique (et le souci visuel en particulier des lumières) s’est imposé dans de nombreux ballets créés à Paris dont Darkness is hiding black horses (2013), ou Dah Dah sko dah dah (Chaillot, 2014).

 

 

 

 

boutonreservationCréation mondiale de Solaris de Dai Fujikura au TCE, Paris. Les 5 et 7 mars 2015, 19h30.

 

 

Opéra en quatre actes (2015)
Livret de Saburo Teshigawara, d’après le roman Ă©ponyme de Stanislas Lem. MatĂ©riel extrait du film Solaris d’Andrej Tarkovsky avec l’aimable autorisation de Mosfilm

Erik Nielsen,  direction
Saburo Teshigawara,  mise en scène, chorégraphie, décors, costumes, lumières
Ulf Langheinrich,  conception images 3D et collaboration lumières
Réalisation informatique musicale Ircam,  Gilbert Nouno

Sarah Tynan, Hari
Leigh Melrose, Kris Kelvin
Tom Randle, Snaut
Callum Thorpe, Gibarian
Marcus Farnsworth, Kelvin

Saburo Teshigawara, Rihoko Sato, Václav Kuneš, danseurs
avec la participation de Nicolas Le Riche

Ensemble intercontemporain


SOLARIS DP - TCE - mars 2015
confĂ©rence – rencontre
Mercredi 4 mars 2015 Ă 
18h30
Rencontre avec Saburo Teshigawara et Dai Fujikura

Maison de la Culture du Japon
Entrée libre / Réser­va­tion à partir du 4 fé­vrier sur www.mcjp.fr