Grâce au Festival Zurich Barock, l’unique opéra du lyonnais Jean-Marie Leclair –Scylla et Glaucus – retrouve les honneurs de la scène ; il est brillamment défendu par Emmanuelle Haïm et son Concert d’Astrée, et une distribution sans faille, mais la mise en scène très gauchement décalée de Claus Guth peine à convaincre.
Scylla et Glaucus, tragédie lyrique en un prologue et cinq actes, n’est plus totalement inconnue, bénéficiant d’au moins quatre enregistrements discographiques, même si les versions scéniques sont assez rares, depuis la célèbre production lyonnaise de 1986 dirigée par John Eliot Gardiner. On saluera donc l’initiative de l’opéra de Zurich qui voue un certain intérêt pour le répertoire baroque (Haendel tout dernièrement, ou Eliogabalo de Cavalli dans une mise en scène ratée de Bieito). Claus Guth, qui nous avait ébloui dans le récent Il viaggio, Dante de Dusapin, reste fidèle à son obsession de la transposition, adepte d’un regietheater modéré, qui a néanmoins le mérite de la cohérence, même s’il ne nous a convaincu qu’à moitié. Comme c’est souvent le cas pour ce genre de répertoire extrêmement codé (le même problème se pose pour l’opéra seria), le prologue, musicalement superbe, passe à la trappe. Les metteurs en scène contemporains, généralement débordant d’imagination, ne savent qu’en faire et le supprime purement et simplement. L’intrigue, déjà traitée avec succès plus d’une quarantaine d’années auparavant par Teobaldo di Gatti (Scylla, 1701), conte les amours malheureuses de la nymphe des mers Scylla et de la divinité marine Glaucus, amours contrariées par la jalouse Circé qui à la fin transformera Scylla en rocher, danger suprême pour les marins imprudents qui s’y aventurent. Guth transpose l’action dans un lycée, qui porte le nom du compositeur ; les deux protagonistes sont devenus des adolescents chastement amoureux qui partageant la même classe, gravitant de manière obsédante devant la source transformée ici en ballon d’eau potable.
Les décors contemporains de Etienne Pluss et les costumes très « british college » et aussi très colorés de Ursula Kudrna, contribuent à donner de la vigueur et à insuffler un certain dynamisme à une action qui ne l’est pas vraiment. On y voit ainsi un décor modulable, représentant tour à tour une bibliothèque bien achalandée, une salle de classe et un gymnase, dont la responsable, Circé, tente de briser le couple nouvellement constitué. Mais dans la tragédie lyrique, le statisme relatif de l’intrigue est compensé par le dynamisme pathétique des vers (l’opéra français est et reste d’abord une tragédie) et surtout par le merveilleux, ici souvent tourné en dérision (la salle riait au comportement souvent désinvolte de Circé, quand elle s’assoit en bouddha ou quand elle sort de la douche en sifflotant La vie en rose, ou encore aux minauderies au moment des danses, alors qu’il n’y a pas une once d’humour dans cet opéra). Les effets sont en outre excessivement appuyés (les coups de tonnerre à répétition qui couvrent l’orchestre et brise les tympans dans le 4e acte. La chorégraphie, assurée par Sommer Ulrikson, est d’un intérêt inégal, oscillant entre des gestes banalement adaptés au rythme de la musique (comme dans le premier menuet), la danse lascive expressionniste (dans la marche des sylvains), ou en étant carrément à contre courant du rythme (comme dans la très belle passacaille).
Heureusement, cette mise en scène, ringarde plus que d’avant-garde (ce genre de transposition pullule chez les tenants du regietheater) est brillamment compensée par une distribution de très haute volée. Dans le rôle de Scylla, Elsa Benoit impressionne par un timbre à la fois juvénile et magnifiquement projeté, ne sacrifiant jamais l’intelligibilité du texte, y compris dans le registre aigu. On a pu assister, tout au long des plus de deux heures de l’opéra, à une palette d’affects subtilement distillés. Face à la nymphe infortunée, Anthony Gregory incarne un magnifique Glaucus : sa voix à la fois précise et puissante de ténor allie une grande aisance dans les vocalises et une élégance maîtrisée dans la déclamation, doublée d’une présence scénique qui constamment fait mouche. La soprano belgo-suisse Chiara Skerath campe une Circé dynamique, très expressive, grâce à une voix charnue, aussi à l’aise dans le médium que dans le registre aigu (avec parfois quelques défauts de justesse quand son chant se transforme en cri dans l’acte des Enfers). Elle parvient cependant à offrir elle aussi une palette de sentiments, de la plainte déchirante à la fureur ardente. Les seconds rôles sont brillamment défendus, notamment Témire, la suivante de Scylla, par l’impeccable Gwendoline Blondeel, à la ligne de chant parfaitement homogène, frisant l’épure, sans renoncer pour autant à une certaine véhémence expressive. C’est le cas aussi de Jehanne Amzal qui prête à Dorine sa voix superbement étoffée, à l’émission franche et aux aigus cristallins. Une mention spéciale pour les chœurs de la Zürcher-Sing-Akademie, d’une qualité exceptionnelle, puissants et toujours précis, d’une diction sans faille.
Dans la fosse, légèrement surélevée, Emmanuelle Haïm dirige Le Concert d’Astrée des grands jours : netteté, homogénéité, équilibre remarquable des pupitres, c’est à un véritable dialogue dramatique avec les voix auquel on assiste ; par sa direction toujours alerte, magnifiée par un grand sens du théâtre, elle met en valeur, dès la brillante ouverture, puis dans les nombreuses danses qui ponctuent la partition, le génie de l’orchestration qu’était Jean-Marie Leclair. Au final, une production qui se laisse voir sans déplaisir, avec un peu de frustration tout de même, mais qui vaut surtout pour sa musique, chef-d’œuvre incontesté du genre.
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CRITIQUE, opéra. ZURICH, Opernhaus, le 02 avril 2026. Leclair : Scylla et Glaucus, C. Skerath, E. Benoit, A. Gregory, G. Blondeel… Claus Guth / Emmanuelle Haïm. Crédit photographique (c) Monika Ritterhaus





