Quarante ans de ferveur, de découvertes et de dialogue entre le sacré et le beau : le Festival de Musique Sacrée de Perpignan célèbre son anniversaire sous le signe d’un mot choisi comme un manifeste : « Allégresse ». Et c’est précisément cette joie profonde, méditative mais vibrante, qui a saisi l’auditoire le 2 avril en l’Église des Dominicains. Sous la voûte austère et lumineuse du magnifique édifice gothique, Bertrand Cuiller et son ensemble Le Caravansérail, rejoints par la mezzo-soprano française Floriane Hasler, ont offert un programme sobrement intitulé « Vers la Paix » – un chemin de musique où chaque pièce semblait une étape vers une sérénité conquise.
Plutôt que d’aligner les pages les plus célèbres de la musique religieuse baroque, Cuiller a choisi d’« encadrer » deux Cantates (pour alto) de J. S. Bach – les BWV 169 et 170 – par deux éclats vivaldiens. D’abord, le Printemps issu des Quatre Saisons d’Antonio Vivaldi confié à l’archet solaire de Vadym Makarenko. Loin de la simple carte postale, son violon a déployé une énergie presque liturgique : les oiseaux virtuoses du premier mouvement, la douceur pastorale du second, la danse finale d’une précision grisante. Makarenko jouait de son instrument avec une allégresse contagieuse qui a réchauffé la pierre froide des Dominicains. Un peu plus tard, l’Adagio du Concerto pour violoncelle en sol mineur RV 416 par Emmanuel Jacques. Rarement un mouvement lent n’aura paru si dépouillé et si habité. Le violoncelle d’Emmanuel Jacques, grave et chantant, semblait venir d’un autre âge, d’une autre rive – un adagio où chaque note suspendait le temps. Dans la pénombre de l’église, on entendait les respirations retenues.
La première des deux Cantates de Jean-Sébastien Bach, la BWV 170, « Vergnügte Ruh, beliebte Seelenlust » (« Paix réjouie, doux plaisir de l’âme« ), a confirmé cette symbiose. Dès l’air d’ouverture, Floriane Hasler a déployé un legato d’une douceur infinie, porté par un orchestre où chaque intervention soliste (hautbois, violon, alto) devenait un commentaire amoureux du texte. L’allégresse promise par le festival n’était pas une gaieté bruyante, mais cette joie grave et lumineuse que seule la musique de Bach peut donner quand elle est servie par de tels artistes. Le contrepoint de Bertrand Cuiller placé à l’orgue positif, toujours au service du sens, laissait respirer chaque mot, chaque silence.
La BWV 169, Gott soll allein mein Herze haben (« Dieu seul doit avoir mon cœur« ), ouvrit un espace d’intimité bouleversante. L’Ensemble Le Caravansérail a déployé une transparence rare : bois chaleureux, cordes précises, un orchestre qui respire comme un seul homme. Mais c’est Floriane Hasler qui a littéralement illuminé la soirée. Son timbre, d’une rondeur et d’une clarté accomplies, a su rendre l’abandon confiant du texte. Dans l’arioso initial puis dans le célèbre « Stirb in mir » (« Meurs en moi, monde troublé »), sa voix semblait épouser les voûtes, ni trop d’apparat ni trop d’effusion – juste la vérité nue de Bach.
En trois mots : intelligence, beauté, paix. Bertrand Cuiller confirme qu’il est l’un des plus fins architectes du baroque européen. Le Caravansérail, formation modèle de complicité, a trouvé en Floriane Hasler une égale – voix de miel et de gravité. Et Vadym Makarenko et Emmanuel Jacques, chacun dans son éclat, ont rappelé que le chemin vers la paix passe aussi par la lumière de l’été vivaldien et les larmes d’un adagio. Perpignan, pour ses 40 ans, n’aurait pu rêver plus belle offrande. Allégresse, oui. Mais une allégresse qui sait d’où elle vient et où elle mène : vers la paix.
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CRITIQUE, festival. PERPIGNAN, 4e Festival de Musique Sacrée (Eglise des Dominicains), le 2 avril 2026. BACH / VIVALDI. Floriane Hasler (mezzo), Le Caravansérail, Bertrand Cuiller (direction). Crédit photographique (c) Michel Aguilar / Festival de Musique Sacrée de Perpignan





