lundi 28 septembre 2026

CRITIQUE, concert. LIEGE, Salle Philharmonique, le 28 février 2026. SALONEN / GERSHWIN / BARTOK. Orchestre Philharmonique Royal de Liège, Hélène Grimaud (piano), Lionel Bringuier (direction)

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Après avoir fait vibrer l’Opéra de Nice sous les ovations il y a seulement huit jours, le phénomène Lionel Bringuier a de nouveau suscité l’enthousiasme – cette fois à la Salle Philharmonique de Liège -, puisqu’il possède la double casquette de Directeur Musical de l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège et de Chef « Honoraire » de l’Orchestre Philharmonique de Nice. Ces vendredi 27 et samedi 28 février 2026, la superbe salle wallone a vécu deux soirées d’une intensité rare, portées par un programme aussi exigeant que spectaculaire, mettant en miroir le Concerto en Fa de George Gershwin et le Concerto pour Orchestre de Béla Bartok.

 

On pouvait se demander comment le jeune et bouillonnant chef d’orchestre français allait pouvoir surpasser l’émotion de la semaine passée, où sa direction de la Cinquième de Chostakovitch à Nice avait littéralement électrisé le public niçois. La réponse est tombée, magistrale et péremptoire, en terre liégeoise : Lionel Bringuier est en état de grâce, peu importe la phalange qu’il dirige ! Dès les premières mesures d’Helix d’Esa-Pekka Salonen, donné en « amuse-bouche » avant deux roboratifs concertos, l’atmosphère est sous tension. Cette pièce symphonique de 2005, véritable spirale sonore (helix signifie spirale en grec), est un tourbillon d’énergie. La musique tournoie, s’enroule sur elle-même, passant de motifs minimalistes répétés à des éruptions orchestrales d’une sauvagerie contenue. Bringuier, avec une précision d’horloger, sculpte cette matière instable, donnant à voir la mécanique implacable de l’œuvre tout en laissant émerger sa poésie étrange. L’OPRL est soudé, virtuose, et relève ce défi contemporain avec une aisance confondante.

Puis la lumière change. Un piano à queue trône désormais au centre de la scène. Et c’est Hélène Grimaud qui fait son entrée. La star française du piano, désormais citoyenne du monde depuis ses Etats-Unis d’adoption, n’est pas venue avec un cadeau « tiède ». Elle plonge avec une gourmandise évidente dans le Concerto en Fa de Gershwin. Loin d’une simple relecture classique, son interprétation est une véritable plongée dans l’Amérique des années folles. Dès l’attaque des vents, on sent que la complicité avec Bringuier est totale. Grimaud est chez elle dans cette partition. Son toucher, tour à tour percutant et jazzy dans les rythmes endiablés du premier mouvement, devient d’une élégance charmeuse dans la célèbre et langoureuse section intermédiaire. On l’écoute, et on l’imagine arpenter les rues de New York. Le finale est un feu d’artifice de complicité : l’orchestre, mené par un Bringuier sur des ressorts, répond avec une verve folle aux étincelles que Grimaud fait jaillir du clavier. Les applaudissements nourris saluent une spécialiste de ce répertoire qui a su en capturer l’âme vagabonde et l’esprit de liberté, et remercie le public par une plus sage et classique Etude-Tableau de Rachmaninov.

 

 

Mais le véritable Everest de la soirée reste à gravir. Après l’entracte, place au monstre sacré : le Concerto pour orchestre de Béla Bartók. Cette œuvre grandiose et exigeante est un véritable défi lancé à chaque pupitre, un test ultime pour n’importe quelle phalange. Composé en 1943, c’est bien plus qu’un simple concerto : c’est un voyage de l’ombre vers la lumière, une lutte farouche pour la vie. Dès l’introduction mystérieuse des violoncelles et des contrebasses, on sent que l’on va assister à quelque chose de grand. Lionel Bringuier se fait chef d’orchestre et guide spirituel, et déroule la partition avec une clarté confondante. Dans le premier mouvement, il met en lumière ce jeu d’ombres et de lumières, cette marche funèbre qui se transforme peu à peu en un chant d’espoir. Le deuxième mouvement, Giuoco delle coppie (Jeu des couples), est un pur bonheur. Les instruments à vent se répondent en paires, avec un humour et une précision rythmique désarmants. On rit presque de tant de malice sonore. Puis vient l’Elegia, un moment de recueillement d’une intensité poignante. Bringuier obtient de ses cordes un son d’une profondeur insondable, un lamento qui prend aux tripes. Le quatrième mouvement, Intermezzo interrotto, est un régal de sarcasme. La mélodie populaire est brutalement interrompue par une citation moqueuse, et la direction vive et espiègle de Bringuier rend cette « dispute » musicale incroyablement vivante. Enfin, le Finale explose. C’est une course effrénée vers la vie, une danse endiablée d’une virtuosité époustouflante. Les cuivres, triomphants, lancent leurs fanfares, les cordes attaquent avec une vigueur sauvage, et les percussions, véritables héros de la soirée, martèlent le rythme avec une jubilation communicative. Sous les doigts de Bringuier, l’OPRL est un seul et même corps, un instrument total, d’une puissance et d’une précision à couper le souffle.

À la dernière note, c’est un triomphe, identique à celui de Nice une semaine plus tôt, qui confirme, si besoin était, que Lionel Bringuier est l’un des chefs les plus passionnants de sa génération !

 

 

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CRITIQUE, concert. LIEGE, Salle Philharmonique, le 28 février 2026. SALONEN / GERSHWIN / BARTOK. Orchestre Philharmonique Royal de Liège, Hélène Grimaud (piano), Lionel Bringuier (direction). Crédit photographique (c) OPRL & Emmanuel Andrieu

 

 

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