samedi 3 octobre 2026

CRITIQUE, festival. 20e GSTAAD NEW YEAR MUSIC FESTIVAL (Eglise de Rougemont), le 3 janvier 2026. Asmik GRIGORIAN (soprano), Tommaso LEPORE (pianiste)

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Pour continuer en apothéose la 20ᵉ édition du Gstaad New Year Music Festival – après les récitals de Vittorio Grigolo, Cecilia Bartoli, Placido Domingo, Marina Viotti (l’avant-veille 1er janvier) et du duo M. Spyres / A. Bartoli (le 2) -,  il fallait une artiste capable de résumer en une soirée toute la magie de l’art lyrique. La programmation a trouvé son joyau absolu : la soprano lituanienne Asmik Grigorian, accompagnée par le pianiste italien Tommaso Lepore, a offert à l’Eglise de Rougemont un récital qui restera gravé dans la mémoire des Happy Few présents. Devant un public conquis d’avance, la diva a une nouvelle fois prouvé qu’elle est bien – à nos yeux – la plus grande gloire lyrique de notre époque !

 

Née à Vilnius en 1981, fille de deux grandes voix (le ténor arménien Gegam Grigorian et la soprano lituanienne Irena Milkevičiūtė), Asmik Grigorian a forgé son art dans les plus prestigieuses écoles de chant avant de faire ses débuts scéniques en 2004. Depuis, sa carrière n’a été qu’une succession de triomphes : saluée comme « Young Female Singer » aux International Opera Awards de Londres en 2016, elle conquiert Salzbourg (Marie dans Wozzeck en 2017), le Metropolitan Opera (Cio‑Cio‑San en 2024), la Royal Opera House, le Bolchoï, La Scala… Son répertoire, de Puccini à Strauss, de Verdi à Janáček, révèle une artiste totale, aussi à l’aise dans le drame vériste que dans les partitions les plus exigeantes. Aujourd’hui, chaque apparition est un événement mondial…

D’emblée, Asmik Grigorian a saisi l’auditoire par le silence même qui précède la musique. Puis, la voix s’est élevée, non comme un cri, mais comme une confidence portée par la brume. Dans l’air où Cio-Cio-San (« Un bel di vedremo« ) imagine le retour de son amant, Grigorian a tissé une toile d’espoir d’une fragilité à vous fendre l’âme. Ce n’était pas une héroïne naïve, mais une femme dont la foi absolue devenait, note après note, une tragédie en suspens. Sa voix, d’un velours lumineux, planait sur la ligne de chant, les pianissimi semblant venir de l’intérieur du cœur. Le fameux « Ed entra nella nostra casetta » fut un sourire dans la voix, une image si parfaite qu’on en retenait son souffle. Un chef-d’œuvre d’intimité et de pressentiment.

Changement d’atmosphère total ensuite. D’un simple port de tête, d’un léger sourire, la chanteuse s’est métamorphosée en Musetta, coquette et souveraine. La valse de Puccini « Quando m’en vo » (extrait de « La Bohème« ) a pris sous ses accents un charme irrésistible et espiègle. La voix, cette fois, jouait avec l’auditoire, lançant des piques d’argent et des couleurs chaudes. Le crescendo sur « così l’effetto di quel vezzo » fut un éclat de joie pure, une séduction triomphante qui a illuminé la nef de l’église. Un moment de pur bonheur vocal.

Puis, ce fut le fameux « Vissi d’arte » (« Tosca« ), du même Puccini, délivré ici comme une prière désespérée, un dialogue brisé avec le ciel. La voix, d’une clarté de cristal teintée d’une ombre rauque, portait toute l’incompréhension et la colère sacrée de l’héroïne. Le pianissimo sur « Perchè me ne rimuneri così? » (« Pourquoi me récompenses-tu ainsi ? ») était à peine audible, un souffle de douleur qui en disait plus qu’un cri. Ce fut un moment d’une intensité dramatique insoutenable, un chef-d’œuvre de déclamation lyrique.

Son « Sola, perduta, abandonata » (extrait de Manon Lescaut) fut d’un désespoir absolu. Grigorian a offert ici une leçon de construction dramatique. Commençant dans un halètement éperdu, une errance vocale, la voix a peu à peu trouvé une force désespérée. Les phrases se brisaient, se reconstruisaient dans un effort surhumain. Le cri de « Ah, non voglio morir! » (« Ah, je ne veux pas mourir ! ») n’était pas un effet opératique, mais un réflexe vital, un sursaut de l’être face à l’abîme. L’accompagnement tourmenté de Tommaso Lepore ajoutait à ce paysage de fin du monde. Aucune emphase, seulement la nudité terrible de l’agonie.

Sommet d’intelligence et de sensibilité. Grigorian, immobile, a fait de « L’air de la lettre » de Tatiana (« Eugène Onéguine« ) une présence bouleversante de jeunesse et de gravité. Chaque mot du russe (qu’elle prononce avec un naturel « natif ») était chargé d’un sens palpable. On entendait les palpitations du cœur, les hésitations de la plume, l’élan fou de l’aveu, puis la retombée dans le doute. Son médium, d’une chaleur inouïe, irradiait la fièvre amoureuse, tandis que les aigus, étouffés, traduisaient la peur. C’était du théâtre pur, servi par un legato d’une fluidité envoûtante. Un absolu de narration lyrique.

Puis la magie a changé de nature. Plus de drame terrestre, mais une évocation lunaire et surnaturelle dans « La chanson à la Lune » extrait de Rusalka de Dvorak. La voix de Grigorian s’est faite éther, vibrante de mélancolie et de mystère. Les couleurs étaient différentes : des argent, des bleus nocturnes, une transparence aérienne. L’invocation à la lune (« Měsíčku ») était une plainte céleste, d’une douceur infinie et d’une solitude cosmique. On croyait voir la nymphe des eaux errant dans les bois. Un moment de pure poésie sonore, suspendu hors du temps.

Pour conclure le programme, la soprano a déchaîné les forces obscures, avec le terrible « Vieni, t’affrettta » extrait de Macbeth de Verdi. Lady Macbeth est née sous nos yeux. La voix a pris une couleur plus sombre, métallique, impérieuse. L’agitation fiévreuse des premières mesures s’est transformée en une détermination de fer. Dans les fioritures et les sauts dramatiques, Grigorian a montré une agilité et une puissance démoniaque. Le grave était charnu, menaçant, et les aigus perçaient l’air comme des lames. C’était terrifiant et fascinant, une incarnation totale de l’ambition dévorante. L’énergie qu’elle a libérée était électrisante.

Pour apaiser cette tempête, elle a choisi la prière ultime de Desdémone. Dans ce bis offert comme un baume, toute la tension dramatique s’est résolue en une douceur angélique. La ligne de chant, d’une simplicité sublime, s’est élevée comme une offrande. Chaque note était un soupir de résignation et d’espoir. Ce fut un retour à la paix, une bénédiction vocale qui a laissé le public dans un silence religieux, comblé et bouleversé.

À ses côtés, Tommaso Lepore a bien plus qu’accompagné : il a dialogué, porté, magnifié la voix. Lauréat de plusieurs concours internationaux, Lepore a déployé une sonorité raffinée et une sensibilité qui ont fait merveille dans les pièces solistes. Son Menuet de Ravel fut un moment de pure poésie, tandis que l’Intermezzo de Brahms a révélé une profondeur introspective. En véritable partenaire, il a offert à Grigorian un écrin pianistique d’une souplesse et d’une couleur rares.

À la dernière note de l’« Ave Maria » d’Otello (donné en bis), la salle s’est levée d’un seul mouvement. Les ovations ont duré de longues minutes, scandées par des « Brava ! » et même des « Grandissima ! ». Le public, visiblement sous le choc, ne voulait plus la lâcher ! Car Asmik Grigorian ne se contente pas de chanter l’opéra ; elle l’incarne, le vit, le transmet avec une intensité qui bouleverse. Dans un monde lyrique parfois en quête de modèles, Asmik Grigorian brille d’une lumière propre : celle d’une artiste totale, exigeante, généreuse. Alors, « la plus grande gloire lyrique de notre époque ? »… Pour tous ceux qui étaient présents ce 3 janvier, la réponse ne fait plus aucun doute !

 

 

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CRITIQUE, festival. 20e GSTAAD NEW YEAR MUSIC FESTIVAL (Eglise de Rougemont), le 3 janvier 2026. Asmik GRIGORIAN (soprano), Tommaso LEPORE (pianiste). Crédit photographique (c) Patricia Dietzi

 

 

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