Le 9 déc dernier au Conservatoire de Caen, FABIEN HYON a captivé par son incarnation du personnage de Pedrito, à l’occasion de la recréation de l’opéra La Cabrera de Gabriel Dupont (1904). Rôle intense et furieusement dramatique, le ténor, outre ses capacités vocales, a convaincu par la perfection de sa diction et la justesse de son jeu. Il aura fortement contribué à la réhabilitation de la partition lyrique, joyau de l’opéra français naturaliste, désormais réexhumé dans ses proportions réelles, avec l’orchestre et les élèves du Conservatoire de Caen. Comment aborder un rôle nouveau dont il faut exprimer la cohérence et la profondeur propres ? Le jeune chanteur évoque le travail d’interprétation, précise son regard sur l’orchestre de Gabriel Dupont…
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Photos : portrait de Fabien Hyon © Manuel Braun
CLASSIQUENEWS : Comment avez-vous conçu le personnage de Pedrito au fur et à mesure de l’action ? Quelles différences et aspects particulier entre la partie 1 la partie 2 ? Quelle est sa trajectoire pendant le drame selon vous ? Quel est le sens de chaque duo avec Amalia et que révèlent-ils alors du personnage de Pedrito ?
FABIEN HYON : Je me suis tout d’abord appuyé sur les informations que l’on peut retirer du livret : jeune marin qui revient de la guerre, apprécié de tous, d’abord fier, sûr de lui et amoureux, puis fou de rage et de honte lorsqu’il apprend qu’Amalia a cédé à un autre et qu’un enfant est né de cette courte union… au deuxième acte, ce n’est plus l’enfant prodigue mais un homme triste, jaloux et colérique qui vit à côté des autres villageois, mais pas avec eux (il ne s’approche que parce qu’il est dérangé par leurs cris) et qui noie son chagrin dans l’alcool sans parvenir à oublier celle qu’il aime toujours. Lorsqu’il revoit Amalia, Pedrito se montre d’abord froid et méprisant, mais l’annonce de la mort de l’enfant de la Cabrera est un choc qu’il ne peut supporter. Il perd ses moyens, plaide la folie, promet à Amalia de prendre soin d’elle après avoir réclamé son pardon cherche à retrouver son amour « d’autrefois », illusion que le sort ne permettra pas.
Avec un regard actuel sur ce qui est écrit, il paraît d’abord difficile de défendre le personnage tant son discours semble égocentré : il est le centre de l’attention et il le sait, il ne parle que de lui, se présente toujours de façon valorisante, que ce soit dans des souvenirs romantiques de son temps passé en mer ou lorsqu’il se pose en victime face à Amalia. Lorsqu’il parle aux autres, c’est le plus souvent pour commander. (« où sont tes petites amies » = « je veux voir les filles » ; « Du rivage, on entend vos cris ! » = « Taisez-vous » ; ou encore à Amalia, plus directement : « dis-moi, tu n’étais pas sincère en m’accusant ? Pitié ! Ah, Pardonne-moi ! ») Se pose alors la question de comment défendre ce personnage, puisqu’il est dans tous les cas, central dans cet opéra et que se limiter à une vision archétypale d’un homme autoritaire et imbu de lui-même nous priverait certainement, auditeurs comme interprètes, de bien des aspects de cette œuvre. J’ai choisi trois axes pour travailler dans ce sens :
La musique tout d’abord : elle est prenante, sublime et sert remarquablement Pedrito tout au long de l’œuvre. Les phrases sont d’une ampleur et d’un élan qui méritent d’être donnés sans arrière pensée, avec franchise et un grand naturel. Cela rejoint d’ailleurs mon deuxième axe : Pedrito est naturel et ne ment pas, il réagit avec vigueur aux émotions qui le traversent, avec un langage direct, quotidien. Il me paraît important de rester dans cette réalité de l’instant, d’être en tant qu’interprète le « metteur en vie » des émotions du personnage et de respecter la véracité de ces émotions, tout en veillant à ce que le sous-texte qu’on est tenté d’ajouter lorsqu’on connaît la fin de l’histoire n’assombrisse ni ne vieillisse le personnage prématurément.
Mon troisième axe est l’importance du regard des autres sur le couple d’Amalia et Pedrito : il conditionne grandement le comportement de Pedrito, dans les moments heureux comme dans ceux où il se montre inique. Il me semble que l’opinion publique est un thème que Gabriel Dupont et Henri Cain ont souhaité mettre en avant, tant les autres personnages pointent les protagonistes du doigt tout le long de l’œuvre et commentent leurs moindres faits et gestes. Pedrito n’analyse pas plus les faits que ses émotions, il réagit à son environnement en fonction des codes sociaux mis en place et de son éducation : il est un homme, un fils aimé, un héros, être trompé et perdre son honneur sont pour lui la pire des hontes parce qu’il perd son rang au sein de la société. La première insulte qu’il jette à la figure d’Amalia, en la qualifiant de « fille perdue » met en avant sa préoccupation principale : elle est perdue pour lui, pour les autres, c’est la déchéance avant tout qu’il ne supporte pas.
J’ai donc souhaité présenter Pedrito comme un homme simple, régit par ses émotions, capable du meilleur lorsqu’il écoute son amour et du pire lorsqu’il pense à sa place dans la société. Un homme de son temps et du nôtre, en somme.
CLASSIQUENEWS : La partie vocale vous a-t-elle fait penser à d’autres personnages de l’opéra français ? Lesquels ? Sur quels plans ?
FABIEN HYON : J’ai beaucoup pensé à Massenet, notamment à son opéra Sapho dont le livret a également été écrit par Henri Cain, avec le concours d’Arthur Bernède. Je trouve des similitudes dans l’écriture vocale de Pedrito pour La Cabrera et de Jean pour Sapho, en plus du naturel avec lequel ils s’expriment. On sent aussi l’influence de Manon avec Des Grieux, le début a quelque chose du Vincent de Mireille de Gounod, le duo formé par Amalia et Pedrito n’est pas sans rappeler un certain opéra de Bizet dont l’action se situe également en Espagne, où la meneuse de chèvres est cigarière et le marin sur la terre ferme, mais toujours soldat… Il me semble cependant que Gabriel Dupont n’avait pas que des références françaises en tête : la mort d’Amalia et les lamentions de Pedrito ne sont pas sans rappeler la mort de Mimi…
À propos d’écriture vocale, il faut saluer une grande particularité de l’opéra français à laquelle notre Cabrera ne déroge pas, c’est cet art de faire évoluer la ligne tout au long de l’œuvre, de la faire changer d’état, de réagir à l’histoire et à ce que le personnage traverse. L’écriture va souvent en se densifiant et on passe d’une écriture lumineuse, aérienne, à une matière de plus en plus lyrique et, à la fin, plus dense, emportée, dramatique. Voyez par exemple les différences de ton et de couleurs entre les airs du Chevalier Des Grieux dans Manon, ou dans Carmen, entre les duos de Mickaela et José au premier acte et de Carmen et José au quatrième. C’est pour cela qu’il n’est pas rare d’entendre qu’il faudrait deux ou trois chanteurs pour interpréter un rôle dans son entier. Même si on retrouve cela dans quelques pages venues d’ailleurs, c’est une vraie caractéristique du style français, qui en fait quelque chose d’unique.
CLASSIQUENEWS : A propos de l’orchestre de Dupont et sa conception du drame musical, quel est votre regard sur cette œuvre ?
FABIEN HYON : L’orchestration de Dupont est impressionnante de richesse harmonique, c’est d’ailleurs ce qui lui a valu, je crois, de remporter le prix du concours Sonzogno. Peut-être ce contexte de compétition justifie-il ce foisonnement de couleurs, de dynamiques, ces évocations de tant de compositeurs de l’époque et même d’avant (on passe de Massenet à Puccini, à Saint-Saëns, puis d’un coup un chœur de marins nous emmène dans le folklore d’un chant populaire comme Joseph Canteloube adorera les capturer…) ; en tout cas cette musique a des ailes immenses et c’est un vrai bonheur que de les déployer. J’ai aussi admiré le talent d’orchestrateur du compositeur, il sait répartir la matière pour la mettre en valeur sans la faire déborder, c’est un trait généreux mais jamais outrancier.
CLASSIQUENEWS : Quels sont vos prochains rôles à l’Opéra d’ici juin 2026 ?
FABIEN HYON : En ce début d’année, j’aurai la joie d’entamer une véritable résidence artistique à l’Opéra National du Capitole de Toulouse, puisque j’y suis invité pour trois opéras, dans des styles très variés : je serai Normanno dans Lucia de Lamermoor de Donizetti, Narraboth dans Salome de Richard Strauss et je terminerai cette saison en incarnant Don José dans Carmen de Bizet, avant de retrouver les festivals d’été et notamment Mozart et Così fan tutte, aux côtés de Pierre Dumoussaud à la direction et Alexandra Courquet & Adrien Ledoux à la mise en scène.
Propos recueillis en décembre 2025
Visitez aussi le site du ténor FABIEN HYON : https://www.fabienhyon.fr/
critique
LIRE aussi notre critique de La Cabrera de Gabriel Dupont, recréation mondiale le 9 déc 2025 : https://www.classiquenews.com/caen-le-9-dec-2025-gabriel-dupont-la-cabrera-orchestre-du-conservatoire-de-caen-nicolas-simon-direction/
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