Le XXIe siècle est une ère où l’acte cérémonial se compte sur les doigts d’une main. Si l’acte artistique est en soi, selon les genres, une libation aux divinités des temps anciens, ce soir sous la coupole « Nouvelienne » de la Salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris, nous avons assisté, non pas à une représentation, mais à une véritable renaissance.
La série « Licht« de Karlheinz Stockhausen est née à l’époque des manifestes et des idéaux. Quasiment un demi-siècle après la conception de ce cycle passionnant et immense, L’ensemble Le Balcon et son chef Maxime Pascal se préparent à conclure le retour tonitruant et fabuleux de cet « opéra monde » d’un des plus grands compositeurs du XXe siècle. Comme d’autres grands cycles, évidemment on pense au Ring, « Licht » apporte une pierre de touche à l’expression musicale dans une monumentalité qui n’est pas démunie de grâce et de grandes pages à la sensibilité débordante. Parce que derrière tout l’univers post-moderne de l’écriture de Stockhausen demeure tout de même l’aspect impondérable du rapport charnel à l’univers en tant que tout avec l’humain, ses rêves et ses croyances comme véhicule sensible et sensuel.
Silvia Costa – brillante metteuse en scène qui nous a récemment émerveillés avec une Damnation de Faust inédite au Théâtre des Champs-Elysées – signe dans Montag aus Licht une vision à la fois fidèle à l’esprit de l’œuvre et un regard rafraîchissant débordant d’idées et d’émotions. Si, dans La Damnation, l’aspect fantasmatique et onirique montrait Faust sous un regard fortement contemporain, dans ce Montag aus Licht, Silvia Costa prend à bras le corps les références enfantines de la mère originelle Eve, au cœur de ce premier volet du cycle. Associant les créations visuelles formidables de Nieto, la metteuse en scène nous transporte sur une plage aux couleurs enfantines et au phare caricatural. Mais que l’on ne se trompe pas, toute cette semblable simplicité forme partie d’une construction complexe où les symboles côtoient des tableaux à l’inoubliable beauté.
Pour faire de cet « opéra-monde » un véritable spectacle sans dénaturer son langage, il fallait un talent tel que celui de Silvia Costa. Parmi les grands moments qui nous ont particulièrement touchés, les premières minutes avec cette Eve-mater figurée par une comédienne enceinte et à la nudité hiératique, véritable Vénus originelle telles les friables sculptures des temps immémoriaux, quand l’humanité ne se parlait qu’en symboles. Un autre moment fantastique est la procession mystique du deuxième acte, les choristes des diverses Maîtrises (Radio France, Maîtrise de Paris…), parcourent la salle plongée dans le noir avec des jupons de tulle éclairés de vert, autant de feuillages qui composeront un cercle cérémoniel pour la nouvelle naissance d’Eve, un rituel qui nous rappelle que l’être humain est lié au divin par son corps et son esprit. Et la fin qui voit pointer l’astre vespertin qui guidera marins et migrateurs vers les grands voyages.
Le Balcon, compagnie à l’audace constamment renouvelée, s’est lancé dans la restitution de l’intégralité du cycle Licht depuis 2018. Phénomène unique dans le vaste paysage musical européen, Le Balcon réunit à la fois des musiciennes, musiciens, comédien.n.e.s, ingénieur.e.s du son et créatrices/créateurs visuels, pour ce Montag aus Licht : il est quasiment impossible de mettre en avant des individualités. Saluons néanmoins ce collectif qui, selon ce que semblait chercher Stockhausen, se réunit au public pour faire vibrer dans une incantation « célébratoire » le culte de nos origines sensorielles ou mystiques selon les goûts et les approches. Saluons évidemment l’héroïque Maxime Pascal avec sa direction impeccable d’une partition qui ressemble davantage à un plan ou une exposition de circuits dont le mécanisme seul un artiste tel que maestro Pascal sait restituer la formidable beauté en un geste.
Sortir de Montag aus Licht dans la nuit tumultueuse de Paris nous a révélé un aspect enfoui de notre âme. D’aucuns pourraient parler d’un élan primitif, d’autres d’un extase philosophique. Dans notre cas, et humblement, quand l’on tourne les yeux aux cieux nocturnes de novembre, l’étoile d’Astarté semble chanter encore et encore la géométrie astrale de Stockhausen, par dessus les halos des réverbères et l’asphalte mouillé tel le dos d’un immense léviathan endormi…
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CRITIQUE, opéra. PARIS, Philharmonie de Paris, le 29 novembre 2025. STOCKHAUSEN: Montag aus Licht. M. Takahashi, C. Barbier Serrano, M. Picaud, F. Baffi, E. Massignat… Silvia Costa / Maxime Pascal. Crédit photo © Denis Allard





