jeudi 15 octobre 2026

CRITIQUE, concert lyrique. PARIS, Opéra Garnier, le 14 novembre 2025. HAENDEL / GLASS – Gala Lyrique avec Anthony Roth Costanzo… Orchestre de l’Opéra national de Paris, Karen Kamensek (direction)

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Il est des soirées où l’on perçoit d’emblée l’intention de bâtir un objet scénique total, un geste artistique où les arts dialoguent avec une cohérence presque architecturale. Ce grand Gala Lyrique autour d’Anthony Roth Costanzo en fait partie : le chanteur, figure phare du « contre-ténoriat » contemporain, a réuni autour de lui toutes les forces de l’Opéra national de Paris – orchestre, danseurs, décors multimédia – pour faire naître une proposition plus large qu’un simple récital, presque un rituel. L’ambition est palpable, la tenue est réelle, et pourtant, malgré la beauté des formes, quelque chose demeure subtil, presque imperceptible, entre retenue et pudeur, empêchant la soirée de franchir le seuil de l’inoubliable. Dès lors que le « branché » se glisse dans un art, ça devient davantage un « événement » instagram plutôt qu’une idée, un rêve éveillé. 

 

Car Anthony Roth Costanzo possède indéniablement cet éclat vocal que le public, fidèle, reconnaît : un timbre lumineux, d’une pureté presque liquide, qui s’inscrit dans l’espace avec précision. Sa projection, assurée, jamais forcée, donne aux lignes musicales une clarté d’émail. On admire cette manière de faire affleurer l’émotion sans l’appuyer, ce sens musical rare, fruit d’une esthétique assumée, presque classique dans sa tenue. Mais ici, paradoxalement, cette maîtrise devient limite : on aurait espéré, çà et là, un fragilité, une crudité, une faille émotionnelle qui vienne déchirer la surface impeccable du chant. Son implication reste entière, mais l’incandescence dramatique demeure en filigrane, jamais pleinement embrasée. Peut-être c’est aussi le choix des airs de Georg Friedrich Haendel, tous des tubes qui ne surprennent pas, aussi la plupart sont des airs lents, pas très contrastants les uns avec les autres. Pourquoi n’a-t-il pas choisi des airs dans Il Giustino (air du sommeil), dans Floridante (air de la prison), Poro, Re delle Indie (« Senza procelle ancora« ) ou même dans Theodora (« Kind Heav’n »)? 

Face à lui – ou plutôt autour de lui tels des esprits lépidoptères -, les danseurs prolongent cette esthétique du contrôle. Sublimes de finesse physique, parfaitement synchronisés, ils tracent un ballet de lignes pures, de gestes beaux mais sans message. La chorégraphie, parfois presque picturale, séduit par ses équilibres, ses contours, ses respirations. On y lit un hommage à la beauté du corps, à la mécanique gracieuse du mouvement. Pourtant, là encore, la « perfection » finit par lisser le vertige : où est le risque ? Où est l’irréparable ? Une certaine distance, élégante certes, mais un peu glacée, se glisse entre danse et émotion. Quelques moments s’embrasent néanmoins, lorsque les corps retrouvent un grain plus organique, une tension plus sauvage – fugaces lueurs d’un théâtre du geste que l’on aurait aimé plus impétueux. Est-ce qu’à vouloir entrer trop dans le conceptuel ou l’esthétisant, ce gala cherche plus à plaire à une niche de « glitteraty » plutôt qu’à un public sensible ? 

L’orchestre enfin, discret mais indispensable partenaire, soutient l’ensemble avec une intelligence musicale incontestable. Les couleurs sont soignées, les textures ciselées, les dynamiques subtilement structurées notamment grâce à la direction de Karen Kamensek. On y perçoit un sens du détail, une écoute mutuelle, cette capacité à ne jamais couvrir le chant, mais à l’envelopper, comme un taffetas sonore. La cheffe dirige avec la juste noblesse du geste, jamais emphatique, jamais décoratif. Toutefois, là aussi, une certaine prudence domine : les éclats restent mesurés, les déflagrations tenues en respect. La beauté est là – incontestable – mais derrière une vitre, à distance. Par contre, dans les pièces de Philip Glass, on n’aurait pas pu rêver mieux que cette interprétation…

Ainsi se dessine le portrait d’une soirée singulière, haute en raffinement, splendide dans sa forme, irréprochable dans sa facture. Une célébration du style, de la maîtrise, et de l’alliance des disciplines. Et pourtant, l’émotion, la vraie – celle qui vous bouscule, vous désarme – reste en périphérie… Le spectacle touche, séduit, impressionne même… mais n’étreint jamais tout à fait. Il donne à voir des artistes à leur meilleur niveau technique, mais encore bridés par une retenue qui, si elle préserve l’élégance, freine l’abandon. Une soirée marquée par la beauté, la hauteur, la pensée – mais où l’on repart en rêvant à ce qu’elle aurait pu être, si chacun avait osé franchir le seuil de la pure maîtrise pour entrer dans le territoire plus périlleux, plus incandescent, de la vérité scénique et se laisser aller à la vérité imparfaite de l’expression humaine.

 

 

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CRITIQUE, concert lyrique. PARIS, Opéra Garnier, le 14 novembre 2025. HAENDEL / GLASS. Gala Lyrique avec Anthony Roth Costanzo… Orchestre de l’Opéra national de Paris, Karen Kamensek (direction). Crédit photo (c) Droits réservés

 

 

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