Quelle soirée mémorable à l’Opéra Berlioz de Montpellier ! La version de concert d’Alcina de Georg Friedrich Haendel, sous la direction fiévreuse de Philippe Jaroussky placé à la tête de son Ensemble Artaserse, a offert une expérience lyrique d’une intensité rare. Savoir que Jaroussky, qui chantait le rôle de Ruggiero ici-même voilà une décennie, dirigeait cette fois le chef d’oeuvre de Haendel, ajoutait une touche de magie supplémentaire à ce début de tournée européenne, qui mènera l’équipe artistique à Paris et Barcelone
A tout seigneur tout honneur, c’est avec un aplomb vocal stupéfiant que la soprano américaine Kathryn Lewek incarne le rôle-titre. Les seuls moments de fébrilité sont ceux requis par son personnage, ces moments de fêlures où la magicienne voit son monde d’illusions s’effondrer. Et vocalement, Lewek sait ce que signifie battre un trille, ornementant ses arias avec un goût irréprochable. D’une belle puissance et agile à la fois, sa voix s’avère totalement contrôlée, ce qui lui permet d’offrir au public des piani sur le fil d’une douloureuse beauté dans les airs « Ah, mio cor » et « Ah, Ruggiero crudel ». Elle récolte un triomphe personnel amplement mérité au moment des saluts ! L’autre triomphateur de la soirée est sans conteste le contre-ténor italien Carlo Vistoli (qui avait déjà brillé en Tolomeo dans Giulio Cesare à Montpellier il y a quelques saisons). Avec un instrument d’une rare puissance pour un contre-ténor, il incarne un Ruggiero partagé, mais d’égale vigueur entre son double amour. La qualité des piani dans « Mi lusingha » déclenche les premiers applaudissements et l’irrésistible aria « Sta nell’Incarna », grâce à ses embardées acrobatiques d’une vélocité hardie, les plus immédiates acclamations. Et scéniquement, avec sa haute stature et sa forte projection, il offre à son personnage toute l’insolence bravache du primo uomo infatué.
Tout aussi stupéfiante est la virtuose Morgana de la jeune Lauranne Oliva. D’une agilité à couper le souffle (renversant « Tornami a vagheggiar »), d’une délicatesse rare (« Credete al mio dolore »), d’une mélancolie contagieuse (« Ama, sospira »), la soprano franco-catalane se hausse au même niveau d’excellence que sa collègue. Dans le rôle de Bradamante, la superbe mezzo serbe Katarina Bradic n’est pas en reste. Avec une voix de velours, elle instaure un climat rassurant face aux effusions enjôleuses des deux sœurs magiciennes, et son « Mio bel tesoro » brise le cœur par sa confondante spontanéité. Le personnage de Melisso tombe plutôt bien dans la voix sévère et patriarcale de l’excellente basse française Nicolas Brooymans : son moraliste « Pensa a chi geme » ballote l’auditoire entre remords, stupeur et nostalgie. Enfin, l’incontournable ténor américain Zachary Wilder (Oronte) s’avère capable de vocaliser sans alléger à outrance son timbre à la fois ferme et frémissant. Regrettons cependant que le personnage d’Oberto – à l’image des ballets et des parties confiés au choeur – soit passé ici à la trappe…
L’Ensemble Artaserse, fondé par Philippe Jaroussky lui-même il y a une vingtaine d’années maintenant, a une fois encore prouvé qu’il était une référence absolue dans l’interprétation de la musique baroque. La complicité entre le chef et ses musiciens était évidente, créant une base rythmique et expressive à la fois vivante et délicate. La vigueur réactive du continuo (violon solo de Raul Orellana, violoncelle solo de Ruth Verona, théorbe de Miguel Rincon Rodriguez) et autres soli des violons ou violoncelles ont été particulièrement salués pour leur performance et leur charisme, rivalisant avec celui des chanteurs.
Cette cohésion a insufflé à la partition de Haendel une vitalité qui a captivé le public de Montpellier. Et à l’issue de la représentation, l’auditoire de l’Opéra Berlioz a réservé une ovation chaleureuse et méritée aux artistes et à l’ensemble musical. Ce succès n’est que le premier acte d’une aventure européenne, et le public parisien puis barcelonais a un rendez-vous magique avec cette envoûtante production !
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CRITIQUE, opéra (en version de concert). MONTPELLIER, Opéra Berlioz, le 3 nov 2025. HAENDEL : Alcina. K. Lewek, C. Vistoli, L. Oliva, Z. Wilder… Ensemble Artaserse, Philippe Jaroussky (direction musicale). Crédit photo (c) OONMO





