Pour lancer la saison 25/26 de l’Opéra national de Paris, les splendeurs mordorées du Palais Garnier ont accueilli la reprise de la production 2023 d’Ariodante de G. F. Haendel. Oeuvre de maturité du Caro Sassone, Ariodante s’inspire directement d’un épisode du Roland Furieux de Ludovico Ariosto. Créé en 1735 dans un contexte de concurrence acerbe avec l’Opera of Nobility et ses Hasse, Porpora et Farinelli, Ariodante dépeint dans une Ecosse médiévale, une intrigue à la palette gothique étonnante. Si le livret d’Antonio Salvi puise son langage dans la féérie renaissante on a l’impression d’une dramaturgie shakespearienne voire Sturm und Drang. En effet l’Ecosse de Salvi montre à la fois des instants de grande passion mais aussi une contemplation d’une nature sauvage et omniprésente dans les moments de désespoir. Händel adapte une version du livret qui donne libre cours à cet aspect solitaire et mélancolique, certaines de ses plus grandes pages sont dévolues à la méditation poétique et déchirante d’Ariodante. Contrairement à ses contemporains tels Pollarolo, Sarro ou même Vivaldi, la version de Haendel regarde avec modernité et dépouillement un avenir qui se concrétisera chez Mayr et même Méhul !
Comme certaines partitions merveilleuses de cette période de la carrière de Haendel, Ariodante n’aura pas le succès mérité. Malgré une distribution de grande qualité, la pression infâme de la concurrence Farinellienne et commerciale de l’opéra concurrent draineront le public vers la maison rivale de Covent Garden. Sic transit opera mundi ? – Même au XXIème siècle il suffit d’un nom dans le vent pour que la bourrasque emporte le plus belles frondaisons et abatte les grands chênes dans un vacarme assourdissant.
Heureusement que le destin d’Ariodante n’a pas cédé face à l’injustice de la postérité et que la partition est désormais reprise régulièrement et enregistrée avec des solistes et ensembles qui ont fait honneur à l’écriture inventive du maître de Halle. Parce qu’il faut dire qu’en matière d’interprétation la musique de Haendel nous semble déjà un poncif baroque aisément abordé, alors qu’il n’en est guère. L’écriture haendelienne a été profondément louée par des compositeurs tels que Mozart, Schumann ou Beethoven pour ne citer qu’eux. Tous s’accordent à dire que Haendel était un maître absolu dans les « effets », c’est à dire dans la transcription musicale des émotions, du théâtre et de la subtilité dramatique. Ariodante n’en manque pas, c’est un drame au sens le plus pur du terme. Tout comme Rodelinda, Floridante, Arminio, Siroe, Radamisto ou Tolomeo, Haendel utilise les couleurs les plus sombres de sa palette pour souligner les émotions et les épreuves dans un univers aux prises avec une nuit sans fin où seul l’espoir final sauve un héros aux prises avec sa morale et ses tourments.
Ce soir dans l’univers tamisé et feutré du grandiose Palais Garnier tout nous promettait une soirée où le drame allait dérouler sa traîne avec faste et émerveillement. Un plateau vocal d’un équilibre bouleversant, une mise en scène inventive et l’entrée en fosse d’un chef et son ensemble parmi les plus célébrés de la nouvelle génération. Cependant, plusieurs accrocs ont terni cette soirée dont certaines promesses n’ont ouvert que sur la vacuité et une interprétation en grisaille.
Robert Carsen a proposé une adaptation rien de moins qu’à Balmoral, la résidence écossaise de la famille royale britannique. Eussions-nous souhaité qu’il ait été davantage influencé par les récits touchants de la reine Victoria plutôt que par une glose caricaturale de la série The Crown avec force tabloïds et sensationnalisme à l’appui. Ce qui convenait tout à fait à Semele du même Haendel, dans Ariodante semble factice en surjouant d’un humour déplacé dans certaines caractérisations. Or tout n’était pas dépourvu d’à propos. Le bal de l’Acte I reconstitue quasi à l’identique les réels et les gigues des traditionnels bals des gillies était tout à fait réussi, ainsi que l’ambiance surannée des traditions des « royals » en goguette. Nous regrettons toutefois une sorte de verticalité du décor, pratiquement rien en rapport à cette nature indomptée qui va être le témoin du drame. Aussi nous sommes perplexes face à la fâcheuse habitude de faire que les solistes se traînent par terre pour simuler le désespoir ou la dépression. Malgré ces quelques réserves, globalement la mise en scène de Robert Carsen ne manque pas de panache et d’intérêt. La scène des songes funestes et des songes agréables qui clôt le deuxième acte est particulièrement réussie avec quelques accessoires et une écriture chorégraphique rappelant les plus beaux moments de la Rusalka que Carsen a signé pour l’Opéra national de Paris naguère.
L’Ensemble Pygmalion est un orchestre et un ensemble vocal intégré par des musiciennes, musiciens et artistes des chœurs parmi les meilleurs du secteur des musiques de patrimoine. Chaque pupitre brille par la qualité de ses interprètes, on sent une énergie aguerrie et une expérience qui n’a rien à démontrer sauf l’immense désir de rendre justice aux partitions où ces artistes s’engagent. Mentionnons notamment la justesse des cordes menées par Louis Creac’h, Ravenna Lipchik, Marta Paramo et Antoine Touche. De même, ajoutons une mention spéciale aux fabuleux bassons d’Evolène Kiener, Javier Zafra et Josep Casadella dont la voix puissante a déchiré le silence telle un cri du coeur dans « Scherza infida« . Et que dire du continuo formidable et alerte de Pierre Gallon dans les récits!
Las ! Cet orchestre composé par la fine fleur des instrumentistes a manqué cruellement d’une direction. Célébré comme un des meilleurs chefs de sa génération, Maestro Pichon a sans doute créé un langage propre dans les œuvres sacrées de Johann Sebastian Bach ou dans ses réalisations Mozartiennes. Or, dans sa première incursion dans un opéra de Haendel, le résultat reste confus et insuffisant. Nous remarquons un enthousiasme affiché dans la battue, cependant une retenue volontaire et incompréhensible dans une telle musique ne nous semble pas une « idée » mais une faute. Haendel a fourni un matériau musical riche en situations, bouleversant dans les conflits et le dramatisme. Raphaël Pichon se contente de polir un diamant déjà taillé et serti de merveilles, sa direction rejette les contrastes et la dynamique opératique de l’œuvre en souffre, tout devient très « élégant » mais atrocement ennuyeux. Haendel et son Ariodante méritent bien mieux qu’une copie de bon élève, nous attendions bien plus d’un chef dont la créativité enthousiasme son public. En revanche, Raphaël Pichon veille toujours à une balance parfaite entre la fosse et la scène, malgré la fadeur de sa direction, les solistes semblent tout à fait à l’aise et dans une grande liberté d’interprétation.
Cette production est portée par un plateau vocal de haut vol. Jacquelyn Stucker en Ginevra/Kate Middleton, ne cesse pas de nous éblouir avec un timbre riche et agile que nous avions déjà remarqué lors de l’Exterminating Angel à l’Opéra Bastille, son jeu est juste et remarquable dans la monumentale et déchirante fin de l’Acte II. Avec un talent équivalent, Cecilia Molinari campe un Ariodante avec toute une énergie non démunie d’une richesse musicale essentielle à ce rôle conçu pour le redoutable Carestini. Cependant Mlle Molinari parfois paraît gauche dans le jeu mais c’est sans doute dû à la mise en scène quelque peu statique pour le rôle titre.
L’incomparable Sabine Devieilhe est une Dalinda de légende, jamais ce rôle conçu pour l’iconique Cecilia Young-Arne n’a été interprété avec une telle justesse tant vocale qu’histrionique. De même le Lurcanio de Ru Charlesworth est stylistiquement et théâtralement parfait. La voix de M. Charlesworth est ciselée avec raffinement tant dans l’élégiaque « Del mio sol vezzosi rai » que dans les coloratures redoutables. Inénarrable en Polinesso, Christophe Dumaux semble un prince Andrew mâtiné de l’impertinence grivoise d’un Billy Connolly. La voix est précise et fabuleusement agile pour une telle incarnation, un grand moment de musique et de théâtre. Luca Tittoto campe sa gracieuse majesté le roi Duncano avec force tweed et vestes Prince de Galles, malgré une affabilité affichée, Luca Tittoto ne démérite pas du tout dans ses airs et nous propose une incarnation splendide d’un rôle trop souvent hiératique.
Ariodante, héros chevaleresque baroque porte en oriflamme la morale du « vincer se stesso« . Pourrait-on, au-delà des propositions inégales de cette soirée se « vaincre soi-même » et s’attacher aux réelles beautés de cette production? A la fin, c’est le propre du spectacle vivant que de nous faire communier dans l’émotion et ses mille et une nuances et non pas dans la froide perfection qui flatte et rassure mais ne séduit jamais.
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CRITIQUE, opéra. PARIS, Palais Garnier, le 24 septembre 2025. HAENDEL: Ariodante. C. Molinari, J. Stucker, S. Devieilhle C. Dumaux… Robert Carsen / Raphaël Pichon. Crédit photographique (c) OnP





