vendredi 2 octobre 2026

CRITIQUE CD événement. RAMEAU / BAILLEUX : Pigmalion. Mathias Vidal, Catherine Trottmann, Apolline Raï-Wesrphal… Il Caravaggio, Camille Delaforge (direction) – 1 CD Château de Versailles Spectacles (mai 2025)

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Ce nouvel enregistrement du label Château de Versailles Spectacles réunit deux joyaux du XVIIIᵉ siècle français autour du mythe de Pigmalion. L’acte de ballet de Jean-Philippe Rameau (1748) – considéré comme son œuvre la plus parfaite dans ce format – est associé à la cantatille inédite d’Antoine Bailleux (c. 1760), compositeur énigmatique dont la postérité n’avait retenu que quelques pièces de chambre. Sous la direction visionnaire de Camille Delaforge, placée à la tête de son ensemble Il Caravaggio, cet album transcende l’exercice de restitution pour devenir une méditation sur l’acte créateur, où la frontière entre l’inerte et le vivant s’estompe.

 

Camille Delaforge approche ces partitions avec une double casquette d’archéologue et d’architecte. Sa reconstruction de l’œuvre de Bailleux relève de l’enquête musicologique, tant les sources étaient fragmentaires. Elle comble les lacunes avec une rigueur historiquement informée tout en assumant des choix interprétatifs audacieux. Chez Rameau, elle cisèle la matière orchestrale avec une richesse exceptionnelle : les contrastes dynamiques (comme le crescendo précédant « D’où naissent ces accords ? »), les échos spatialisés dans « L’Entrée du peuple », ou les ornements des danses finales révèlent une compréhension organique de la partition. L’ouvrage de Bailleux, composé vers 1760, témoigne de l’influence durable de la Querelle des Bouffons en France. Son écriture lyrique – fluide et directe – contraste avec la complexité harmonique de Rameau. Le récit tragique (Pigmalion échouant à animer sa statue) est porté par Catherine Trottmann avec une dramaturgie sobre et poignante. Le traitement orchestral (cordes enveloppantes, basse continue dépouillée) préfigure le classicisme naissant.

Son ensemble Il Caravaggio (fondé en 2017) fait preuve d’une énergie juvénile maîtrisée – alliant la vitalité rythmique des tambourins à la délicatesse des sarabandes – tout en cultivant des couleurs typiquement ramistes : bois chantants, cordes grainées et continuo inventif (théorbe et clavecin en dialogue).

L’équipe vocale incarne avec brio la métamorphose du mythe, à commencer par Mathias Vidal (Pigmalion) qui livre une magnifique performance. Son « Fatal amour, cruel vainqueur » fuse comme une plainte sculptée dans le marbre, où chaque mot est travaillé en orfèvre. Son vibrato ultra-contrôlé et sa capacité à traverser les vocalises de « Règne, Amour » sans effort apparent font de lui l’interprète idéal du rôle. Catherine Trottmann campe un Amour espiègle chez Rameau (« Jeux et ris » pétillant de malice), puis incarne chez Bailleux la narratrice tragique d’un « Air. Amour, quelle cruelle flamme » aux accents déjà “grétryens”. Son timbre cristallin et sa diction parfaite servent deux siècles de style. Le Chœur de l’Opéra Royal impose une présence monumentale dans « L’Amour triomphe », alliant rigueur polyphonique et engagement dramatique.

L’enregistrement (réalisé du 23 au 25 octobre 2024 dans l’acoustique de l’Opéra Royal) est un modèle du genre : équilibre entre les pupitres restitue la transparence baroque sans sacrifier la rondeur des basses, tandis que la spatialisation permet d’entendre les dialogues entre le continuo et les vents, ou les échos entre groupes instrumentaux. Et l’extrait final du Mariage forcé de Lully (interprété par Apolline Raï-Westphal) offre une respiration apaisante après l’intensité des deux Pigmalion.

Plus qu’une simple juxtaposition d’œuvres, ce disque construit un dialogue transgénérationnel. Delaforge y affirme sa vision : sculpter le son comme matériau vivant. Si l’interprétation du Rameau surclasse nombre de versions antérieures par son intelligence dramatique et son éloquence, la résurrection de Bailleux consacre Il Caravaggio comme ensemble passeur de répertoires oubliés. Un album qui redonne vie au marbre musical, littéralement touché par la merveilleuse baguette de Camille Delaforge !

 

 

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CD disponible sur le site de Château de Versailles Spectacles (CVS 182). Durée : 55’29

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