Saint-Saëns et l’élan de la danse
Etonnante Danse de la gipsy, aux accents d’une sensualité envoûtante et orientaliste (dans le style de Samson), extraite d’Henry VIII: et toujours quelque soit le climat et le sujet, cette élégance suave d’un Saint-Saëns, prodigue en mélodies caressantes et alliances de timbres opulentes et suggestives. Guillaume Tourniaire soigne une sonorité caractérisée, d’une onctuosité instrumentale souvent délectable (caractère plus élégiaque et tendre de la fête du houblon -en rien fanfaronne ni brutale comme son titre pourrait le faire penser, second extrait d’Henry VIII, 1883).
S’il admire Wagner, Saint-Saëns sait aussi se démarquer du Germanique par un style « français », mesuré et équilibré qui cependant ne suscite pas le succès d’un Massenent par exemple son rival plus chanceux à l’opéra. L’élégance serait sa marque la plus essentielle, restant sourd au modernisme inéluctable de Debussy ou des véristes italiens à l’aube du XXè.
La suite d’Ascanio (1890), ici interprétée intégralement comptant ses 12 tableaux/entrées à la façon des opéras ballets du XVIIIè) demeure résolument néoclassique voire néobaroque et même ramélienne; Saint-Saëns édite alors de nombreuses partitions de Rameau: même si le sujet d’Ascanio se déroule à la Cour bellifontaine au début du XVIè, l’élégie ressuscite à nouveau par des accents d’une fine ciselure (bois et vents), les rythmes baroques mais aussi de la Renaissance (entrée de Phoebus composée d’après l’Orchesographie de Thoinot Arbeau de 1588); l’évocation de Cupidon offre une alternative à la riche orchestration dans le style de Delibes (Coppelia); visiblement, dans ce drame où la duchesse d’Estampes est préférée par l’Amour et Psyché aux divinités de la mythologie, Saint-Saëns livre un cycle de danses irrésistibles, bel exemple de goût et d’élégance qui furent si admirés par Reynaldo Hahn, entre autres.
Epris de noble harmonie, Saint-Saëns se laisse même séduire par le sujet des Barbares (1900-1901), spectacle destiné au plein air du théâtre antique d’Orange! Tragédie historique, la pièce sur le livret de Victorien Sardou se déroule au début du Ier siècle avant JC et sous couvert du conflit Gallo-romain, évoque immanquablement les tensions franco-germaniques. Humiliée par 1870, la France se relève difficilement, surtout culturellement… Guillaume Tourniaire choisit le superbe Prologue de plus de 15 mn !: après un passage grave et sombre, se déroule le chant du violon solo (hymne à Vénus), puis la chanson de Livie (trompette solo)… Les Gaules doivent ici leur salut et le miracle d’être sauvées des Barbares grâce au sacrifice de la vestale Floria…
Assise des cordes, relief des bois et des vents, brillante volupté de la harpe, et dans l’ensemble, un feu dramatique qui sert et la veine narrative et la somptueuse orchestration (fièvre de la Farandole conclusive des Barbares), Guillaume Touniaire défend avec conviction l’écriture de Saint-Saëns, si boudée de son vivant, en particulier du milieu musical parisien. Le chef réussit avec le même scrupule les archaïsmes « néo » en particulier la Pavane d’Etienne Marcel (créé à Lyon en 1879) comme les valses purement modernes dont les caractères contrastent astucieusement d’une suite à l’autre.
L’engagement que lui réserve le label australien Melba est d’autant plus méritant qu’il reste injustement isolé. Les extraits des opéras Ascanio, Etienne Marcel, Les Barbares sont des premières au disque. Audacieux défrichement et bel accomplissement interprétatif.
Elan, musiques des ballets des opéras de Camille Saint-Saëns: Henry VIII, Ascanio. Premières discographiques: Etienne Marcel, Les Barbares. Orchestra Victoria. Guillaume Tourniaire, direction. 9 314574 113020 1 cd Melba. Février 2010