Ne jamais mourir au désir
A Dijon, l’Auditorium est un vaisseau à la démesure pharaonique. Vous devez gravir un escalator pour rejoindre le niveau de l’accueil et de la billetterie, pour descendre encore deux volées d’escalators afin de rejoindre le parterre… Un défilé préliminaire de montée et de descentes qui prélude idéalement à la machinerie de la mise en scène d’Olivier Py dans Tristan: les héros au I empruntent les coursives étagées d’un immense porte-containers qui défile continûment de jardin à cour.
Tout l’acte II reste ainsi mémorable, et aussi le délire final de Tristan au III où le chevalier se remémore l’ancienne mélodie qui lui apprit la mort de sa mère et celle de son père: activité de la psyché dévoilée, où souvenirs, nostalgie du petit enfant, réitération des blessures secrètes et lointaines refont surface, jaillissent à nouveau dans le chant superlatif du ténor russe Leonid Zakhozhaev. Même s’il montre quelques signes d’usure et des aigus affaiblis, le chanteur incarne un être détruit mais accompli que l’amour porte jusqu’à la mort. « Il ne faut jamais mourir au désir« , rappelle Tristan dans cette scène capitale qu’Olivier Py inscrit sur une eau léthale et surnaturelle, fantastique et onirique, propice aux apparitions fantomatiques… La voix semble vaciller à chaque fin de phrase comme si elle était au bord du gouffre: linguistiquement perfectible mais vocalement juste, le ténor nous offre une leçon de chant d’une tenue bouleversante.
Quant au Marke de la basse finnoise qui a déjà chanté à Bayreuth, Jyrki Korhonen, il reste de la même veine que lors de ses prestations antérieures à Angers et à Nantes: clair, puissant, articulé, son chant souverain sait aussi marquer la blessure profonde qui l’accable. En lui, pour chacune de ses interventions, résonne sans réponse, l’interrogation adressée à Tristan: ce « pourquoi » m’as-tu trompé, toi que j’aimais tant… C’était sans compter la violence supérieure de la passion partagée. Celle qui submerge jusqu’aux principes de loyauté d’un Tristan qui a fait son choix.
Une passion sublime qui, si elle est magistralement portée par le ténor, n’est pas sans susciter a contrario quelques réserves s’agissant de la soprano Elaine McKrill. A Angers et à Nantes, le rôle était superbement tenu par la soprano allemande Sabine Hogrefe: voix puissante et finement timbrée, d’une projection naturelle offrant un art sincère et humain. Ici, à Dijon, la conception et le caractère sont autres: timbre étroit et nasalisé, et pourtant articulation sans faille, mais et c’est un travers systématique, vibrato envahissant en particulier dans les aigus. Au I, le style passe car il est assimilé à la figure de la princesse d’Irlande excédée et trahie, humiliée et furieuse, prête à mourir plutôt que d’épouser Marke sans une claire explication avec Tristan. Son chant qui réclame l’expiation du chevalier pour effacer une faute ancienne trouve une belle intensité expressive. Mais ensuite, l’incarnation dérape, perd de son impact, et sa vibration excessive écrase toute nuance sur le texte. Nous sommes aux antipodes d’un Wagner chambriste, pourtant plus passionnant. Cependant, comme si les tableaux précédents n’étaient gérés que pour mieux le préparer, son Liebestod suit agréablement l’élan vertical du tableau visuel, et la soprano sait polir des aigus claironnants, dans l’ultime chant de mort qui est surtout un hymne de délivrance et d’élévation spirituelle.
S’agissant des vertus poétiques de la mise en scène, nous invitons le lecteur à consulter notre compte rendu des représentations à Angers Nantes Opéra (complétées par notre reportage vidéo de Tristan und Isolde d’Olivier Py, dont un entretien avec le directeur d’Angers Nantes Opéra, Jean-Paul Davois). Dans la vaste boîte de l’Auditorium de Dijon, la mécanique imaginée par Olivier Py, servie par une fosse suractive, délivre sa puissante magie. Le spectateur suit sans rien perdre de chaque moment clé, les avatars de l’action: passion et fureur d’Isolde au I, métamorphose imprévue des amoureux sous l’activité du philtre d’amour délivré par Brangäne; ivresse amoureuse du II où la puissance du sentiment se fait aussi source d’une interrogation philosophique sur la vie (vanité centrale pour laquelle Isolde devient Madeleine devant un crâne), avant la trahison de Melot qui jaloux, dénonce les retrouvailles des amants à Marke; enfin, délire mais détermination, puis mort de Tristan, au III auxquels correspond la formidable ascension d’Isolde au sommet d’un phare éblouissant…
Preuve est donnée quoiqu’il en soit que les meilleures productions passent aussi en province. Il faudra attendre encore quelques années pour voir ce spectacle inouï à Paris. La nouvelle saison 2009-2010 de l’Opéra de Dijon promet de prochaines surprises et découvertes dont classiquenews se fera bientôt l’écho.
Dijon. Auditorium, le 17 juin 2009. Richard Wagner: Tristan und Isolde (1865). Avec : Isolde, Elaine McKrill. Tristan, Leonid Zahozhaev. Brangäne, Martina Dike. Le Roi Marke, Jirky Korhonen. Kurwenal, Alfred Walker. Un jeune marin, un berger, Christophe Berry. Un pilote, Eric Vrain. Melot, Eric Huchet. Orchestre et Choeur de l’Opéra de Dijon. Daniel Kawka, direction. Olivier Py, mise en scène.
Illustrations: © G.Abegg Opéra de Dijon 2009





