Wagner: Tannhäuser. Stig AndersenFriedmann Layer, Kasper Holten (2 dvd Decca)

Copenhague, décembre 2009. Il y a du Faust assurément dans le Tannhäuser de Wagner: ici le poète héros (Trouvère de Thuringe au XIIIè) désespère de perdre tout salut dans la caverne à plaisirs de l’irrésistible Vénus. Si tout créateur a bien besoin d’être titillé par le poison de la passion et des brûlures et vertiges sensuels, il lui faut aussi penser au salut de son âme… Comment concilier ses pulsions (dyonisiaques) nécessaires à la création et sa quête de perfection morale? Le divin, le démoniaque: telles sont les deux extrêmités qui s’affrontent comme chez Liszt, dans l’esprit de l’artiste… C’est donc au début de l’opéra un être gavé et comblé, voire repu et dégoûté même, qui recherche la pureté spirituelle qui pourrait l’amender… On voit bien le parallèle ici entre Tannhäuser, chantre d’une exigence nouvelle pour le poète critique, et Wagner lui-même, tenu à l’écart des milieux officiels artistiques, interdits même depuis sa partitcipation auprès des mouvements révolutionnaires… et qui souhaite se racheter auprès des milieux bourgeois tout en ne niant rien de son engagement esthétique.


Convaincant et juste

En définitive, déjà avant Les Maîtres Chanteurs, Tannhäuser devant les juges lors du Concours de chant au II, c’est Wagner lui-même examiné (surtout conspué) par ses contemporains. Au spirituel/démoniaque, se joint aussi le rapport conflictuel anciens contre moderne: destination finale du héros qui a fauté (tant de fois dans la grotte de Vénus d’où l’ample ballet dit Venusberg, qui ouvre le I, forme ajoutée pour la version parisienne de l’oeuvre destinée à l’Opéra impérial de Paris (représentations scandaleuses de 1861), le sort final de Tannhäuser, en être purifié, est permis grâce au sacrifice d’une jeune femme dont la loyauté répond à l’exigence de Tannhäuser/Wagner: Elizabeth. Comme Senta, voici la figure éloquente de la femme salvatrice, a contrario de Elsa dans Lohengrin. Ajoutons encore une 3ème lecture, activée dans l’opposition du chrétien et du païen, du racheté et du pêcheur: parce qu’il a été adepte de la luxure, le Trouvère doit se purifier par un pèlerinage à Rome… D’abord maudit, le réprouvé obtient in extremis son absolution…
L’opéra souhaite apporter une réponse humaine à un déchirement métaphysique: l’homme peut-il être le réceptacle apaisé de ses pulsions contradictoires? Il est réellement le divin et le diabolique: voilà ce que nous dit Wagner par le chant de Tannhäuser.
La confrontation entre héros et société prend même un tour spectaculaire dans la scène du Concours où Tannhäuser résiste à l’hypocrisie très Second Empire du Landgrave et des acolytes, pétrifiés jusqu’au ridicule par le sexe ! Mais il finisse tous par nuancer leur verdict (grâce à l’intercession d’Elizabeth), et le coupable, rongé par le remords de ses fautes passées, devra faire repentir parmi les pèlerins jusqu’à Rome…
La réalisation à l’Opéra danois réussit idéalement cette scène capitale du social dans l’ouvrage: les multiples plans rapprochés sur certains choristes acteurs, la position des caméras sur la scène en plus des visions générales de face ajoutent à la “réalité” d’un tableau où s’opposent les visions et les esthétiques… Puritanisme des notables déjà ennuyés par cette parade décorative, agitation et transe de l’agitateur Tannhäuser, électrisé par une Vénus agacée, jusqu’à ce que vienne son tour… Seule Elizabeth, tout en rouge séditieux (couleur de la lutte dans une foule en noir et blanc si conforme) a bien conscience de la signification du Concours, le dévoilement des forces secrètes, celles qui nourrissent l’artiste, cet homme militant pour la société moderne.
La mise en scène dès le début suit la vision des antagonismes sociaux: dans la première scène, le rêve familial et bourgeois du poète (auquel participe Elizabeth) s’effrite quand la demeure polissée se fait antre des orgies orchestrées par Vénus: les serviteurs se transforment en créatures déhanchées, acteurs principaux du ballet du Vénusberg. Ici, Tannhäuser est vêtu et maquillé comme Wagner: l’assimilation du héros au compositeur n’est donc plus implicite. Dans la fosse, Friedmann Layer déploie une belle activité (pour le duo amoureux du II en particulier: Tannhäuser/Elizabeth), mais aussi les redoutables parties collectives et chorales qui concluent le II quand le procès de Tannhäuser s’accomplit et qu’il doit partir à Rome. Dommage cependant que les protagonistes peinent à convaincre totalement: Stig Andersen compose un Trouvère certes parfaitement tiraillé, mais parfois usé, même si son retour de Rome possède de purs accents sincères: le récit de son entrevue avec le pape et le salut qui lui est refusé, le plongeant dans une rancoeur amère parfaitement restituée, distingue l’engagement du chanteur: globalement le III est vocalement mieux tenu car son invocation vénusienne lors du Concours souffre d’aigus souvent tirés et courts.
L’Elizabeth de Tina Kiberg ne manque pas de vérité parvenant souvent à l’expression de la pureté morale. Le point de vue scénographique respecte le profil des communautés en présence et le tiraillement sincère du Trouvère, comme la présence récurrente de la culpabilité chrétienne. Kasper Holten auquel l’opéra danois doit l’une des tétralogies wagnériennes les plus intéressantes de ces dernières années, réussit une lecture cohérente et aboutie de la partition: il en éclaire les nombreux conflits mêlés.
Tout va en se bonifiant dans une production qui reste jusqu’à la fin claire et intelligente dans ce cheminement du poète chanteur, entre désir et spiritualité. Et l’orchestre redouble de souplesse suggestive pour exprimer la métamorphose qui s’opère dans le coeur du repenti. Elizabeth ne sera pas morte pour rien. Convaincant et globalement juste.

Wagner: Tannhäuser. Stig Andersen, Tannhäuser. Tina Kiberg (Elizabeth)). Susanne Resmark (Vénus), Stephen Milling (Hermann), Wolfram (Tommi Hakala)… Choeur et orchestre de l’Opéra Royal Danois, Royal Danish Opera. Friedemann Layer, direction. Kasper Holten, mise en scène. Sortie: le 4 juillet 2011

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