Vogt versus Kaufmann: 2 ténors wagnériensKlaus Florian Vogt, Jonas Kaufmann chantent Wagner (Sony, Decca)

actualité cd (Sony, Decca)
Match Klaus Florian Vogt / Jonas Kaufmann

Vogt versus Kaufmann

2 ténors wagnériens au disque

L’année Wagner produit ses premiers effets. Deux majors éditent simultanément en février 2013, deux nouveaux récitals lyriques mettant en avant les qualités de leur champion respectif: Sony classical sans traduction française dans le livret (anglais et allemand essentiellement) célèbre le beau chant élégiaque voire rien qu’angélique de Klaus Florian Vogt, tandis que Decca joue la carte du bad boy (lumière jaune, frontale et bilieuse sur sa face diabolisée) avec l’immense Jonas Kaufmann: la parution des deux récitals titres est d’autant plus passionnante qu’il s’agit là de deux styles diamétralement opposés.
Cependant les deux interprètes, chacun dans deux styles différents, partagent ce goût, ce style, cette finesse souvent absentes des performances wagnériennes. La comparaison quant à elle s’impose dans le choix des morceaux retenus : on y retrouve Rienzi et Siegmund, ici et là bien présents, diversemment défendus.

Chacun écrit et rééclaire à sa façon l’histoire du chant wagnérien, finalement peu connu et souvent schématisé jusqu’à la caricature, où les décibels l’emportent sur toute intonation et nuance. Ici le studio aidant, la ciselure prosodique en gagne un relief et une nouvelle précision: chant articulé, chant surtout intimiste que les conditions aléatoires des salles de théâtres ou de concerts ne réalisent pas toujours. Le studio et l’enregistrement rétablissent donc le chambrisme proche du texte, révélant la qualité de diseur plutôt que celle du stantor. L’un Vogt, par la clarté du timbre illumine le texte de Wagner s’intéressant apparemment moins à la situation dramatique ; le second aspire, concentre, intériorise toute la force dramatique du personnage, n’hésitant pas a contrario de son collègue, la noirceur, les couleurs les plus brumeuses de sa tessiture…
de baryténor ?

VOGT WAGNER (Sony classical, Bamberg 2012)

Apothéose du chant extatique et clair, voire d’angélisme blanc… Klaus Florian Vogt s’impose surtout dans le rôle qui lui va naturellement, et qu’il a chanté en 2012 à Bayreuth, celui de Lohengrin dont il exprime la grâce active, comme la caresse du héros élu par sa mission salvatrice, cultivant cette couleur adolescente voire garçon du personnage chevaleresque: le texte n’a jamais été aussi limpide, les aigus précis, l’accentuation juste, l’intensité déclamatoire sans excès, et cette couleur ineffable mais bien présente d’une langueur mélancolique qui n’appartient qu’à Wagner (et que les D’Indy, Franck, Chasson, Vierne sauront si justement adapter la gravité tragique, le poison substantiel, en produire d’autres parfums sans en perdre l’esprit).
Rôle touché par la compassion, plus complexe et moins lisse que Lohengrin, Parsifal ne met pas plus en difficultés le ténor allemand. La blessure qui affleure, celle essentiellement de Amfortas mourant, paraît dans un chant frappé par la vérité comme le mystère. Le chant devient passion lacrymale: acte d’une révélation et d’un accomplissement d’une superbe clarté d’émission. La musicalité du timbre sa finesse est à l’opposé du texte touché par l’expérience de la douleur et de la souffrance ; de ce contraste naît la forte expressivité et l’impact de Vogt: voix transparence et cristalline pour chant ardent et embrasé. Jamais en force et toujours nuancé, Vogt réforme évidemment notre idée reçue du chant wagnérien. Il s’inscrit évidemment dans la tradition des diseurs habités, d’une céleste grâce, élégant jusque dans les affres de la passion la plus délirante ou traumatique, celle d’un Helge Brilioth, si proche du texte, déniché et mis en lumière par Karajan dans sa Tétralogie absolument incontournable.
Avec Rienzi, Wagner élabore sa première vision du héros providentiel: un être marqué par l’abnégation et le sacrifice vertueux pour le bien collectif mais comme Lohengrin, Siegfried, soit trop parfait ou trop naïf, condamné à l’échec. Seul Parsifal, être suprasensible et fraternel, réussit où tous ont échoué.
Difficile de résister à la langueur suspendue du duo central du II de Tristan, ici chanté avec Camilla Nylund… dont le timbre de KF Vogt souligne et relance la vapeur étirée, comme un oratorio d’amour pur.

Pour autant, Tristan frappé par une superbe intensité, son Siegmund dans la Walkyrie paraît trop lisse, presque terne proche de l’asthénie, précautionneux : (et c’est là que la comparaison avec Kaufmann se présente, incontournable dans ” Ein Schwert verhieß mir der Vater”…): Vogt prend le texte avec une élocution minutieuse qui freine tout épanchement expressif, comme distancié et désincarné, plus narratif que sujet traversé par une ardeur croissante ; puis, dans le second extrait de La Walkyrie, il est vrai que Nylund partage ce manque de fièvre, plus vaporeuse et d’une ligne plus inégale que celle de son partenaire: le duo Sieglinde/Siegmund est l’un des plus poignants jamais écrit à l’opéra, et certainement l’expression de l’humanisme wagnérien à son sommet. Le serment et l’évocation de l’épée Notung sonne étrangement appliqué et pincé: le rôle ne sied pas à KF Vogt. Hélas l’orchestre de Bamberg même impliqué, s’agite plus qu’il n’articule le texte symphonique, contredisant de facto l’élocution transcendante du ténor à son meilleur (Lohengrin, Parsifal, Rienzi…).


KAUFMANN WAGNER (Decca, Berlin 2012)

Kaufmann apporte un tout autre souffle à l’interprétation wagnérienne: on ne lui connaît pas de prédécesseur à ce jour: sauf peut-être John Vickers; son timbre cuivré, traversé par la passion volcanique apporte le sanguin et le latin dans le chant germanique. En témoigne, le premier air, “Ein Schwert verhieß mir der Vater“, également sélectionné par Klaus Florian Vogt, et qui dans le récital de Jonas K, ouvre le récital: couleurs sombres, à la fois schubertiennes et weberiennes, le ténor aborde l’air à la façon d’une incantation infernale où l’effort pour se libérer du poison de la malédiction s’exprime avec ardeur.
A l’heure où les Siegfried manque terriblement, capables d’un chant de force, héroïque mais aussi émotionnel et subtil, Kaufmann montre à quel point dans le second air, il est prêt pour chanter le rôle: le héros vainqueur du dragon Fafner, s’ouvre miraculeusement aux sons de la nature, révélant sous l’armure du preux valeureux, la pureté d’une âme sensible dont la fragilité secrète s’exprime dans la quête des origines (qui était sa mère?). La richesse des nuances, l’ambivalence expressive de l’incarnation, le sens du texte (et lui aussi, quel fabuleux diseur qui sait son Bach et son Schubert) promet l’un des Siegfried les plus captivants à écouter bientôt sur la scène.

Plus généreux que Vogt dans son récital Sony, Kaufmann nous offre Allmächt’ger Vater de Rienzi, dans tout son développement: l’occasion sur la durée de pénétrer dans ce premier portrait de figure admirable: Wagner y aborde pour la première fois, avant Lohengrin, Siegfried et Parsifal, l’homme providentiel, sujet d’une irrésistible carrière au service de la vertu politique à laquelle répond inéluctablement son pendant tragique et noir: sa solitude, son exil, sa mort finale. Donal Runnicles et l’Orchestre der Deutschen Oper de Berlin savent à l’exemple du soliste, affiner et colorer dans la subtilité le lyrisme pluriel de la musique (superbe entrée par l’orchestre)… Voilé, brumeux, flou mais terriblement présent comme le chant d’une âme maudite aspirant à la perfection, le style de Jonas Kaufmann s’impose à nous dans sa force, sa justesse, sa touchante vérité. Son Lohengrin moins lisse que celui de Vogt, porte toutes les tempêtes endurées: le fils de Parsifal s’y déverse en rancœur, frustration, imprécation, telle une transe émotionnelle qui en impose par ses teintes et ses nuances expressives. Un immense acteur, interprète accompli se dévoile à nouveau ici.

Lyrique selon une sélection choisie, le récital de Kaufmann gagne davantage de poids encore dans sa seconde partie, d’autant qu’il est accompagné par un orchestre aux accents et nuances complices, d’une richesse poétique exemplaire.
Diseur embrasé et halluciné même, chantre de l’âme romantique qui en terres germaniques fait surgir ses accents Sensucht, entre nostalgie et mystère impénétrable, le ténor relève encore le niveau dans les 5 mélodies d’après Mathilde Wesendonck, l’amour inaccessible de Wagner… alors en pleine crise. S’il ne devait rester qu’un seul titre, la 3è s’impose, préfiguration de Tristan: Wagner est alors le héros qui s’efface, détruit par une langueur amoureuse inguérissable, emprisonné tragique à la douleur d’une passion avortée… à la fois sombre et magnifiquement articulé, le chant de Jonas Kaufmann demeure irrésistible.

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