Compte rendu, opéra. Versailles. Opéra Royal, le 5 avril 2014. Haendel : Tamerlano. Max-Emanuel Cencic. Il Pomo d’Oro

Max-Emmanuel-Cencic3Après avoir subjugué le public de l’Opéra Royal mi-mars avec une reprise de la production phare de l’année 2012 de l’Opéra National de Lorraine, Artaserse, le contre ténor Max-Emanuel Cencic est revenu ce soir au Château pour la première de sa toute nouvelle production avec Parnassus ARTS Production (disque à venir) :  Tamerlano de Haendel.

 

Tamerlano de rêve

Disons le tout de suite, même si le temps lui donnera plus de rondeur et de fluidité, la distribution réunie pour le CD et ici, sa version concert, est tout simplement superlative.

La soirée a toutefois débuté par coup de théâtre qui aurait pu troubler musiciens et chanteurs si ces derniers n’avaient su réagir avec un grand professionnalisme, afin d’offrir au public une soirée inoubliable. Un spectateur victime d’un malaise a nécessité une interruption du concert, alors qu’il venait tout juste de commencer et l’intervention réactive et efficace des pompiers du Domaine, dont il faut saluer la présence active et le travail tout au long de l’année sur le site.

Donné pour la première à Londres au King’s Theatre, le 31 octobre 1724, Tamerlano repose sur une histoire, qui se situe à une période plus récente, que les sujets antiques plus classiques dans le répertoire de cette époque. Le livret de Niccolò Francesco Haym s’inspire de celui qu’Agostino Piovene avait écrit en 1711 pour Gasperini. Livret qui trouve sa source dans une tragédie française que l’on doit à un auteur aujourd’hui totalement oublié et qui tenta de copier Racine, Jacques Pradon. L’action est resserrée autour de six personnages aux caractères profondément marqués. La véritable tragédie ici est portée non par Tamerlano, un ancien berger devenu un perfide et amer guerrier mais par le personnage de Bajazet, prisonnier du premier et dont la mort est le moment phare de l’opéra.

La fille du roi prisonnier, Asteria est amoureuse d’Andronico. Mais Tamerlano a jeté son dévolu sur la jeune fille, tandis que son amant, dans un premier temps accepte de devenir l’allié de ce nouveau roi lorsque celui-ci lui propose le trône de Byzance, se voyant au passage attribué la main d’Irène, jusqu’alors promise à Tamerlano.

Ce qui marque dans cet opéra de Haendel, et ce malgré la beauté des airs, c’est le sens dramatique déployé par le Caro Sassone. C’est une véritable perle noire, qu’il nous offre où les récitatifs accompagnés se multiplient pour mieux poser un sentiment étrange de profond désespoir, jusqu’au suicide de Bajazet. Et si le lieto fine intervient, il n’en souligne que plus fortement l’irrémédiable fatalité ou l’incroyable légèreté du destin.

C’est en version concert que Tamerlano nous a été donnée ce soir. Réunissant autour de lui, la distribution la plus idoine qui soit, Max-Emanuel Cencic, réussit une fois de plus à nous convaincre du premier de ses talents, et il en a beaucoup d’autres, celui d’un porteur de projets souvent inédits ou renouvelants notre regard sur les œuvres proposés et réunissant autour de lui un casting de rêve.

C’est au ténor anglais John Mark Ainsley que revient le rôle redoutable et le plus difficile écrit pour un ténor par Haendel de Bajazet. D’une grande justesse dramatique, la beauté de son timbre qui nous rappelle qu’il fût un magnifique Orfeo, donne au suicide de Bajazet tout le pathétique souhaité. Le dernier souffle du Roi est un murmure bouleversant.

Dans le rôle-titre du tyran, Tamerlano, Xavier Sabata traduit à merveille toute l’ambiguïté du rôle. Son timbre acidulé, son phrasé vif et clair, fait ressortir la palette de l’équivoque avec brio : mélange de perversité, de cynisme, dominateur et séducteur.

Dans le rôle d’Andronico, Max-Emanuel Cencic se montre d’une délicatesse et d’un charme incomparable. Dès son premier lamento, accompagné par un violoncelle virtuose, il nous fait ressentir, par la beauté de son timbre, ses graves au velours soyeux, les tourments d’un personnage qui n’ose aimer au grand jour et qui se laisse un temps fasciner par un tyran qui lui offre des rêves de gloire. Les vocalises, la technique ici prennent âme, celle d’un personnage dévoré par une sensibilité à fleur de peau.

La superbe basse russe Pavel Kudinov ferme ce quatuor masculin avec une fermeté, une assurance scénique et vocale, qui offre à Leone, rôle secondaire, une présence incontestable.

Le duo féminin est un duo harmonieux. Sophie Karthauser donne à Asteria tout son héroïsme, qui cache ses failles par une fière constance. Vaillante dans les airs virtuoses, elle se montre touchante dans « Cor di padre ». Tandis que Ruxandra Donose est une Irène fascinante et déterminée, au timbre rond et chaud d’une grande beauté. La direction dansante, bondissante et enthousiaste d’un jeune chef russe que l’on découvre à cette occasion, Maxim Emelyanychev, galvanise l’ensemble italien Il Pomo d’Oro. Une bien belle soirée, magnifiquement servie par des interprètes sachant s’investir de tout leur cœur.

Versailles. Opéra Royal, le 5 avril 2014. George Frideric Haendel(1685 – 1759) : Tamerlano, opéra en trois actes sur un livret de NiccolòFrancesco Haym d’après Agostino Piovene. Tamerlano, Xavier Sabata ; Androcino, Max-Emanuel Cencic ; Bajazet, John Mark Ainsley ; Asteria, Sophie Karthaüser ; Irène, Ruxandra Donose. Leone, Pavel Kudinov. Il Pomo D’Oro, Maxim Emelyanychev, direction.

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