Verbier (Suisse). Festival de Verbier (Suisse), mardi 24 juillet 2012.Alexandre Tharaud, piano, Debussy, Scarlatti . Verbier Festival Chamber Orchestra , dir. Gabor Takacs-Nagy : Schulhoff, Bruch, Schubert

3e jour de présence festivalière : un récital tout en nuances et subtilité du pianiste Alexandre Tharaud en poésies debussyste et scarlattiennes. Et le soir, ponctué par le Sturm und Drang d’un orage inattendu, le beau travail du Verbier Chamber, dirigé par Gabor Takacs-Nagy : un concerto de Schulhoff, écho de la soirée Terezin, un autre, néo-romantique de Max Bruch. En finale, une « Jeune Fille et la Mort » , Schubert « agrandi » par Mahler, où des aînés prestigieux entraînent leurs cadets en exaltation instrumentale.


Le je ne sais quoi et le presque rien

Quelles belles visions de la musique, et le terme s’applique bien à la 1ère partie de ce bref concert de « midi le juste » ! Les images debussystes post-titrées par l’auteur, selon son habitude de suggestion ironique, « flottent dans l’air (d’avant le) soir ». Et surtout, leur interprétation n’est jamais mieux accomplie que par un art raffiné, qui se « souvient » de tout ce qui a été rapporté sur l’art de son auteur au piano, et « applique» dans l’esprit les annotations de partition, « en retenant , encore plus lointain et retenu, murmuré, perdendosi, en s’effaçant »… jusqu’à ce « presque( plus) rien », frère du « je ne sais quoi » dont le philosophe de la musique V.Jankelevitch fit catégorie esthétique : « Le prélude est l’avant-propos éternel d’un propos qui jamais n’adviendra »…. Et puisque de suggérer il s’agit, selon la recommandation mallarméenne – contre le « nommer » trop réaliste-, Alexandre Tharaud est ici le pianiste idéal, dont l’imaginaire et la transparente qualité d’âme « ouvrent » la partition, et en prolongent l’enchantement pour l’auditeur. Dans cette connivence avec soi-même qui rend lisible l’interrogation subsistant au-delà des notes, sans dévier un instant d’une règle morale qui proscrit toute tentation d’impudicité, A.Tharaud célèbre d’abord six moments du 1re Livre des Préludes.


Poème du tourment et piano-espace

Calme harmonie des Danseuses de Delphes, leur atticisme de bas-relief blond du Ve athénien,
à l’infatigable pure lumière bleue et stable, en accord avec le beau temps enfin retrouvé de Verbier…. Ambiguïté des Voiles – signes blancs et mouettes sur l’étendue liquide ? présence et dévoilement d’un symbole et langage ? -, la quasi-dramaturgie à tendance symphoniste qui anime la suite du mouvement incline vers ce « davantage- philosophique », devenue certaine dans le voyage du Vent d’ouest. La 7e pièce, le pianiste en fait un poème du tourment, avec de grands accords-cris lancés à la surface de la terre, ce « vent qui raconte l’histoire du monde », que le visuel du tableau n’arrive pas à « montrer » (sauf ses effets sur les eaux, les plantes et les arbres) et dont le sonore de la musique exalte le récit dans le temps-vitesse. Quant à la Cathédrale engloutie, le pianiste la fait vraiment surgir des profondeurs où elle gît – fonds liquides et légende à la fois -, puis la hausse au spectacle donné par une sorte de piano-orgue (« piano-espace », selon la formule du compositeur-interprète Michael Levinas), enfin la soustrait par l’équivoque temps suspendu de sa coda mystérieuse. Un cran au dessous du Debussy de ces splendeurs, on s’amuse avec le lutin shakespearien Puck puis les déhanchés jazzy et music-hall des Minstrels.


Bonheur kaléidoscope

Et sans coupure – en un raccourci et retour en arrière qu’eût aimé Debussy -, voici la liberté de 10 exemples dérobés au trésor des 555 de Domenico Scarlatti. L’imprévu capricant ( cet Italien hispagnolisé fut-il chèvre en une première existence ? ) ne cesse d’y alterner avec la boîte à musique précautionneusement ouverte par un pianiste en quête du double sens des épanchements, revient à l’infatigable allant de la danse sublimée (J.S.Bach, autrement), et puis – une des merveilles du parcours , K.132 -, la question posée sur le tourment qui affleure, et que le visage si mobile du pianiste « accompagne » entre sourire et inquiétude…Des folies de contrastes avec chromatisme descendant (K.3), un petit air de chasse dans la très fréquentée K.380, un bondissement fou et des approches dissonantes (K.29), une essence de rêverie expansive (K.481), et une sonnerie glorieuse, des étagements sonores (il n’y a pourtant qu’un clavier sur le Steinway !), des densités subtiles… En ce bonheur-kaléidoscope, le public heureux ne peut qu’implorer le post-scriptum : Bach paisible et orant, donc, un Rameau en écho du légendaire 1er disque, et retour à l’effusion classique de celui qui inventa 555 fois l’instant suspendu : au revoir et bénédiction de midi le Juste sur la montagne….


Fracas tambourinant de la pluie d’orage

Mais sur Verbier, il existe des soirs annoncés sans nuages – le bulletin local météo du Festival avait été formel -, et puis, l’orage tournoyant d’après-midi finit par s’abattre, ça gronde, ça craque, ça éclaire. Et surtout l’averse crépite sur la toile en technologie pourtant renforcée des Combins. On s’offre un suspense d’entracte prolongé par les caprices d’Ouranos. Ce déluge mal prévu ne manquait évidemment pas d’à-propos – cela fût-il fort perturbant envers de jeunes musiciens qui se montrèrent remarquablement stoïques dans l’adversité sonore -, pour souligner une dramaturgie d’histoire personnelle (Schubert) ou collective (Schulhoff), dominante de ce programme fort mélangé. Et certes par moments, les fracas tambourinants de la pluie (grêle un peu, aussi ?) et les ponctuations du tonnerre distrayaient l’attention, mais pas au point qu’on oublie le travail magistral d’orchestre du Verbier Festival, sous la direction ardente – on devrait dire : paternelle, mais sans trace de paternalisme autoritaire : fraternelle, plutôt – du sage Gabor Takacs-Nagy – qui porte à haute densité d’inspiration les jeunes instrumentistes dont il est le mentor estival. Et cela se sent aussi bien dans la partition moderniste-mais-pas-trop d’Erwin Schulhoff que dans celle, post-romantique, de Max Bruch.


Des solistes engagés

Après des splendeurs chambristes révélées dans le concert Theresienstadt de l’avant-veille, on attendait impatiemment le Concerto Doppio du musicien éliminé par le système concentrationnaire nazi. Et certes il s’agit avec cette partition – dont fâcheusement la notice de programme ne donnait pas la date – d’une solide écriture, savante, bien construite avec ses trois mouvements détachés selon perspective néo-classique. L’allegro fait alterner des robustesses rythmiques, des échos folklorisants et des tendresses pianistiques ; l’andante émeut par son caractère recueilli ; le finale de tendance héroïque un rien massive, est éclairci par des virtuosités impressionnantes du violon et une coda furiosa de bel effet. Un peu de Bartok et du jeune Chostakovitch, par échos ? On en profite pour saluer la vigilante, l’étourdissante présence de Daniel Hope – maître d’œuvre du Mémorial de Terezin -, aux côtés de la pianiste Simone Dinnerstein, elle aussi très engagée. C’est encore D.Hope qu’on retrouve, rayonnant, et complice une fois encore de l’altiste Lawrence Power, dans un Double Concerto – comme son « rival », le Double de Brahms, celui-là mêlant violoncelle et violon, ou la si belle Concertante, K.364, de Mozart -, une oeuvre marquée par la générosité d’écriture, sinon l’originalité de pensée. Un très beau moment d’unanimité, en tout cas…


Vertus paradoxales du surlignage

L’orage est à son climax quand Renaud Capuçon dirige – et joue en grande bravoure soliste – le Rondo D.438 d’un Schubert qui sacrifie (il a 19 ans…) aux charmes de la virtuosité violonistique – mais si, mais si, tout n’est pas sublime ni même essentiel dans l’œuvre déraisonnablement immense du « petit Franz »… -, un concerto « agrandi » qui ne fait pas trop regretter que Schubert n’ait guère sacrifié au genre. Le violoniste français entraîne ensuite ses jeunes camarades en pleine fureur de vivre pour un arrangement orchestral ( Gustav Mahler) du 14e Quatuor, alias La Jeune Fille et la Mort. Ce couronnement de concert pose la passionnante question des adaptations : Mahler, outre sa science romantique, apporte-t-il vraiment par le « surlignage » au génie tragique de Schubert en solitude ? Même sans avoir les mêmes « modalités », c’est le problème posé par les transpositions, apparemment « réductrices », de Liszt « popularisant » les lieder de l’autre Franz….Si le 1er mouvement du 14e trouve de réelles valeurs en cette amplification d’orchestrateur, on est moins convaincu par l’andante, qui a besoin de sa terrible austérité pour bouleverser totalement, et on n’adhère pas tout à fait aux mouvements terminaux. Même si la Jeune Fille ici ne rencontre pas vraiment la Mort, et si le côté « Roi des Aulnes » du finale n’a pas la terrifiante brièveté de son modèle implicite, on reste emporté par l’extraordinaire force que les quatre mousquetaires (R.et G.Capuçon, D.Hope, L.Power), « primi inter pares », communiquent à leurs jeunes compagnons du Verbier Orchestra (formation de chambre). Sans aucun esprit de domination ni de leçon donnée en public, se fondant en aventure collective, et là le petit Franz eût aimé ! L’orage est fini quand on sort, il y a encore de grandes enclumes nuageuses comme constructions fantastiques à l’horizon, ainsi va le monde à Verbier….

Festival de Verbier (Suisse), mardi 24 juillet 2012. Alexandre Tharaud, piano : Debussy, D.Scarlatti.
Verbier Festival Orchestra, dir. Gabor Takacs-Nagy. Solistes: R. et G.Capuçon, D.Hope, L.Power, S.Dinnerstein, J.Ferree, D.Sullivan. E.Schulhoff, M.Bruch, F.Schubert.

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