Toulouse. Halle aux Grains, le 12 décembre 2009. Schubert, Bruckner. Orchestre Philharmonique de Radio France. Myung-Wun Chung, direction

Myung-Wun Chung,
Passeur vers le Cosmos

Il est bien réconfortant pour le public de percevoir dès l’annonce d’un programme qu’il va vivre un moment rare. Tout dans ce concert aura été marqué du sceau de l’excellence. D’abord un programme d’une intelligence fulgurante. Deux symphonies frappées d’inachèvement écrites par deux grands compositeurs romantiques viennois excellents symphonistes, Schubert et Bruckner. Un chef, Myung-Wun Chung qui dépassant les marges des cultures semble les embrasser toutes et un orchestre, l’Orchestre Philharmonique de Radio France, qui lui est acquis depuis des années. Le public toulousain de la Halle aux Grains tout comme celui de Paris la veille, Salle Pleyel, est sorti transformé de ce concert dont nous allons essayer d’analyser les éléments de la réussite, dont l’un des plus marquant est de nous convaincre qu’il ne manque pas une note à ces deux chefs-d’œuvre !

Myung-Whun Chung est musicien jusqu’au bout des ongles. Fin pianiste soliste, chambriste accompli il dirige avec un charisme rare les plus grands orchestres symphoniques. Il est porteur d’un message d’humanité reconnu dans le monde entier et souvent récompensé. Il est directeur musical de l’Orchestre Philharmonique de Radio France depuis 2000. Les 141 musiciens de l’orchestre sont presque tous présents pour la 9° symphonie de Bruckner. Cette symphonie testamentaire requiert en plus du quintette d’un orchestre à cordes usuel, des vents par trois (flûtes, clarinettes, hautbois, basson), des cuivres complexes, huit cors (en fa et en si bémol), les cors n° 5 à 8 alternant avec 2 tubas wagnériens ténors et basses, trois trompettes en fa, trois trombones (alto, ténor et basse), un tuba basse et des timbales qui ne sont pas en reste. Tous font une confiance absolue à leur chef pour aborder tous les répertoires. Ce soir, la perfection instrumentale d’une des plus belles phalanges française a atteint des sommets d’expressivité dans cette si difficile symphonie de Bruckner et ont offert une splendeur sonore inhabituelle dans la symphonie inachevée de Schubert jouée normalement avec un effectif bien plus réduit.

La musique de Bruckner est porteuse en son sein d’éléments sublimes et repoussants à la fois. Elle déclenche autant de vénération que d’absolus rejets. L’évidence ce soir est qu’elle nécessite un véritable passeur pour pouvoir être aimée sans retenue. La religiosité de clocher, la grandiloquence de longueurs vaines, la revendication feutrée d’un humble qui cherche l’appui de Dieu pour faire accepter sa dernière symphonie aux hommes, les innombrables et interminables retouches de ses œuvres pour plaire à ses contemporains confinant au doute obsessionnel incompatible avec le génie, cette tendance à la religiosité paysanne et la soumission infantile au modèle Wagnérien peuvent irriter. Rien de tout cela ne sera perceptible dans cette version. Elle se révèle donc idéale pour une première plongée dans l’univers Brucknérien sans retenue possible. Le concert a été enregistré la veille il a été diffusé sur France Musique et peut être donc être réécouté durant un mois.

Myung-Wung Chung dirige par cœur tout le concert. Il a donc une sorte de vision intérieure de la partition qui lui permet de communiquer en direct avec chaque instrumentiste. Sa battue est d’une précision absolue de la main droite prolongée par la baguette, mais si la main gauche, celle du cœur intervient peu, c’est pour demander des inflexions fulgurantes, des arrêts précis et parfois elle fait un poing démiurgique (quelle capacité à habiter les silences !). La direction du chef Coréen est unique en sa spiritualité assumée et sans limite. Il prend à bras le corps l’immense orchestre convoqué par Bruckner pour en faire une entité au service d’un voyage à travers le cosmos. Le « bon Dieu » évoqué par Bruckner lui-même en sa frilosité peu consciente de son génie, est largement dépassé par cette interprétation qui assume la composition orchestrale appuyée sur une solidité héritée de le pratique de l’orgue. Tous les pupitres font des merveilles, chaque instrumentiste approche la perfection au plus près. La splendeur des cordes aux phrasés subtils, capables du plus beau moelleux comme de la plus grande désespérance (le début de l’adagio !), les bois aux sonorités rondes sans la moindre acidité (quel hautbois !), les cors aux attaques pianissimo impeccables, les cuivres (les fulgurants cors wagnériens !), les timbales imperturbables … il faudrait citer un à un chaque musicien ! L’ampleur des phrasés du premier mouvement (solennel et mystérieux) n’a d’égal que la précision diabolique du scherzo, voyage inhumain aux Abymes du vide existentiel. L’adagio final est abandon du monde après les luttes de la vie. Les nuances dynamiques méritaient les longues descriptions d’une palette aux infinies variétés. Les Pianissimi si impalpables sont prolongés par une gamme de Mezzo-Forte d’une gradualité réservée à la maturité des plus grands orchestres, les Forte au grand jamais ne saturent. La lisibilité reste totale même dans les moments fréquents de la plus grande complexité.
Cette partition cosmique en trois mouvements composés entre 1887 et 1893 défie l’analyse. Ce soir, les portes de l’infini nous ont été ouvertes et le voyage a été spirituel, sensuel et intellectuel, tour à tour angoissant ou permettant de croire au sublime repos du lâcher-prise final.

En première partie la version proposée par ces mêmes artistes (l’orchestre en très grand nombre) de la Symphonie inachevée de Schubert prépare l’entrée dans le cosmos. La solidité de la construction est plus germanique que viennoise. Les passerelles entre les deux compositeurs sont subtilement installées et restent étonnantes pour l’un comme pour l’autre. Nous étions loin de Vienne et d’un esprit faussement léger. Point de Ländler, de vision pastorale, mais au contraire une symphonie à l’ardent lyrisme, au pathétisme souterrain et constitutionnel. Les dynamiques prennent sous la direction de Myung-Wun Chung une imposante profondeur. Comprendre tout ce que Bruckner doit à Schubert tient de la révélation de correspondances secrètes bienvenues. Dès les premières mesures la légèreté des cordes et la beauté surnaturelle du chant du hautbois et de la clarinette unis met la barre très haut. Jamais elle ne s’abaissera durant ce concert qui prouve la qualité d’un orchestre et d’un chef dont l’association depuis près de dix ans arrive à une maturité sereine. Ce répertoire symphonique si exigeant leur semble évident. Ils proposent aujourd’hui probablement la plus belle manière de comprendre le génie complexe et controversé de Bruckner tout du moins en France.

Toulouse. Halle aux Grains, samedi 12 décembre 2009. Franz Schubert (1797-1828) : Symphonie n° 8 en si mineur, « Inachevée » D.759 ; Anton Bruckner (1824-1896 ): Symphonie n° 9 en ré mineur, A 124. Orchestre Philharmonique de Radio France ; Direction : Myung-Wun Chung.

illustrations: Myung-Wun Chung © Jean-François Leclercq

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