CD. Vladimir Ashkenazy : Rachmaninov. Complete works for piano (11 cd Decca)

Rachmaninov ashkenazy_coffret_decca_complete works for piano Decca piano vladimir ashkenazyCD. Vladimir Ashkenazy : Rachmaninov. Complete works for piano (11 cd Decca). Vladimir Ashkenazy a fêté les 50 ans de sa collaboration exclusive avec Decca en 2013. Ce coffret Rachmaninov vient souligner en 2014 une vocation personnelle à exprimer les langueurs et tourments de l’expatrié si lyrique et tendre à la fois, – passionné mais résolument classique et post romantique – Rachmaninov. Elève de Lev Oborin au Conservatoire Tchaikovsky de Moscou, Vladimir Ashkenazy a remporté le second prix au Concours Chopin de Varsovie en 1955, puis le Premier en 1962 (cofinaliste avec John Ogdon) ; le pianiste se montre souvent puissant mais aussi éloquent, articulé, et d’une carrure plûtot toujours très équilibrée; les 10 cd de ce coffret présentant l’intégrale des oeuvres pour piano de Serge Rachmaninov (+ 1 cd ” bonus “) concentrent le métier très sûr d’un interprète visiblement en affinité avec son sujet et dont les talents reconnus et engagés de chef d’orchestre apportent aussi leur sens de la structure et certainement une vision approfondie et synthétique des oeuvres. De quoi nourrir encore le bénéfice de lectures jamais neutres ni systématiques.

Le piano roi de Rachma

A l’aune des romantiques Chopin et Tchaikovski, Rachmaninov édifie une arche flamboyante que le lutin Ashkenazy sait éclairer d’un feu original, pétillant, doué d’une très belle activité intérieure.  Comme Chopin, Rachma fait chanter le clavier : un art du bel canto que le pianiste russe sait évidemment porter sans le schématiser. Du grand art. La clarté et l’équilibre deux de ses qualités majeures savent aussi revêtir de superbes couleurs intérieures dans les mouvements plus crépusculaires et rêveurs (Andante, Largo, Adagio sostenuto, Intermezzo) des Concertos dont le souffle sous la direction de Haitink, atteignent véritablement un sommet de plénitude active, souvent irrésistible (Concertos pour piano 1-4, avec le Concertgebouw Amsterdam, propres aux années 1984-1986). Même enthousiasme pour la fantaisie concertante menée avec ivresse et embrasements multiples : Rhapsody sur un thème de Paganini opus 43 (crépitements dansant de Haitink (1987).
Parmi les opus très aboutis, les Danses Symphoniques dans leur versions autographes pour deux pianos (ici avec André Prévin, enregistré à Londres en 1979); évidemment les Préludes (1974-1975), et les Etudes Tableaux opus 39 (l’un des plus anciens enregistrements de 1963… proposé dans le cd ” bonus ” 11). Ici ne paraissent pas les oeuvres chambristes et les mélodies, le fil conducteur et fédérateur restant essentiellement le piano comme instrument soliste. D’un tempérament sûr, de belle assise comme d’une articulation infiniement moins percussive comme beaucoup de ses successeurs nouveaux champions de l’école russe, Vladimir Ashkenazy paraît bien ici tel un interprète incontournable pour Rachmaninov. Son métier de chef lui assure dans les concertos par exemple une entente complice, idéalement calibrée, équilibrée avec l’orchestre. Incontournable.

Vladimir Ashkenazy, piano. Intégrale des œuvres pour piano de Serge Rachmaninov. 11 cd Decca. 478 6348. Parution : mars 2014.

Compte rendu, concert. Paris. Théâtre des Champs Elysées, le 8 janvier. Philharmonia Orchestra. Vladimir Ashkenazy, direction. Vadim Repin, violon. 

TchaikovskiLe Théâtre des Champs Elysées marque le début de 2014 avec deux concerts dédiés à Tchaikovsky. Le pianiste et chef d’orchestre Vladimir Ashkenazy dirige le Philharmonia Orchestra, ce soir accompagnés du violoniste virtuose Vadim Repin. Vladimir Ashkenazy est une des figures de la musique classique qui n’a pas besoin de présentation. En tant que pianiste subtil, ses enregistrements de la musique russe sont nos favoris intemporels, mais pas seulement. Son art s’exprime avec autant de cÅ“ur dans les concertos de Mozart (enregistrés avec le Philharmonia Orchestra dirigé au piano), ou encore Brahms. Il s’initie à la direction d’orchestre pendant l’essor de sa carrière pianistique, et se partage toujours entre la direction d’orchestre et le piano, pour le grand bonheur de ses admirateurs.

Tchaikovsky à fleur de peau, ma non troppo…

D’abord le célèbre poème symphonique intitulé Roméo et Juliette : Ouverture-fantaisie. La pièce d’une vingtaine de minutes commence avec une tension particulière sous la baguette d’Ashkenazy. Si nous trouvons les cordes du Philharmonia plutôt légères (et pas forcément brillantes), la performance des vents est, elle, révélatrice. Les cuivres sont puissants comme attendues et les bois, vraiment prodigieux. Le thème d’amour générique de l’opus interprété avec candeur par le cor anglais et la flûte est d’une beauté redoutable. Nous remarquerons également les percussions, assez sollicitées et toujours à la belle présence.
Ensuite vient le non moins célèbre Concerto pour violon et orchestre en ré majeur op. 35, avec le soliste virtuose Vadim Repin. Dès l’allegro moderato initial nous sommes sensibles à la sonorité de l’instrument. L’interprétation est cependant riche en curiosités. Le tempo est un peu ralenti mais Repin accélère pendant certains moments pyrotechniques, peut-être dans le but de réaffirmer sa technique … excellente. Pourtant, l’effet est plus extravagant qu’extraordinaire. Il compense avec une cadence brillante et musicale (bien heureusement). La canzonetta qui suit est tout à fait charmante. La performance du soliste correcte mais superficielle. Le Philarmonia sous la direction d’Ashkenazy accompagne avec un mélange d’élégance et caractère. Chef et orchestre sont davantage présents dans l’allegro vivacissimo qui clôt le concerto. Il s’agît du mouvement le plus réussi et équilibré entre le soliste et l’orchestre, mais nous avons toujours l’impression que Vadim Repin, ce soir en tout cas, a très peu de nuances dans son jeu. Et ce malgré les interventions sur le tempo. Le public est tout de même conquis par la musique de Tchaikovsky : il remplit la salle de bravos et d’applaudissements. Vadim Repin s’est peut-être rendu compte lui-même que son interprétation n’a pas été à la hauteur de son talent et de sa trajectoire ; il décide de ne pas faire de bis, contre l’ardent désir de l’auditoire.

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Après l’entracte , place au point d’orgue de la Symphonie n°4 en fa mineur op.36. Pour le compositeur cette symphonie est une imitation de la Cinquième de Beethoven, pas dans la forme mais dans le fond, c’est-à-dire l’appréhension du destin. Les deux compositeurs n’ont pas la même vision ni la même attitude envers le destin, certes, mais c’est ici, dans le premier mouvement, qu’apparaît le thème du destin. Le mouvement commence avec une fanfare aussi féroce que mélancolique. L’effet est très puissant. Les cordes pleines de brio sont exaltantes, les bois toujours à la vive candeur. Ashkenazy nous offre une version magistralement nuancée, faisant preuve de brio et de sensibilité pendant les 4 mouvements. Le deuxième est d’une beauté paisible non sans une grande nostalgie. Le troisième aux cordes jouant exclusivement en pizzicato a quelque chose de mondain et populaire, qui rappelle aussi Mahler. Dans le Finale, nous retrouvons le thème du destin transfiguré, véritable tour de force instrumental, interprété de façon maestosa et avec panache par les musiciens du Philharmonia. Fortement ovationnés, ils nous offrent un bis inattendu : Snowdrop du recueil pour piano solo de Tchaikovsky « Les saisons », dans un arrangement pour grand orchestre réalisé par l’un des instrumentistes. Un bis délicieux, où la belle clarinette se distingue, très présente et enchanteresse.

Ainsi se termine la série des deux concerts Tchaikovsky du Philharmonia Orchestra au Théâtre des Champs Elysées, sous la baguette toujours animée, chaleureuse de Vladimir Ashkenazy.

Illustration : Vladimir Ashkenazy © Sasha Gusov/Decca