CD. Richard Strauss : Elektra (Evelyn Herlitzius, Thielemann, 2014)

CLIC D'OR macaron 200elektra strauss thielemann herlitzius papeCD, critique. Richard Strauss : Elektra (Evelyn Herlitzius, Thielemann, 2014). EnregistrĂ©e Ă  la Philharmonie de Berlin, en janvier 2014, voici la nouvelle rĂ©alisation Ă©ditĂ©e par Deutsche Grammophon pour fĂŞter l’annĂ©e Richard Strauss. Soulignons des noms dĂ©jĂ  remarquĂ©s dans cette distribution dresdoise qui compte avec celle aixoise de ChĂ©reau (juillet 2013) : l’Elektra embrasĂ©e d’Evelyn Hertzilius et le mezzo sombre, hallucinĂ© de Waltraud Meier dans le duo fille / mère, duo axial si capital dans le dĂ©voilement de chaque personnalitĂ© fĂ©minines, opposĂ©e, affrontĂ©e ; ici sans le support visuel du dvd et la fulgurante mise en scène du Français, les voix paraissent un rien “attĂ©nuĂ©es” : criarde, parfois laide mais si investie et expressionniste pour la première : – avec le recul, totalement engagĂ©e, prĂŞte Ă  prendre tous les risques, et mieux convaincante en seconde partie Ă  partir de sa confrontation finale avec sa sĹ“ur ChrysotĂ©mis puis surtout avec son frère Oreste, revenu en associĂ© de sa sĹ“ur pour leur acte vengeur : Evelyn Herlitzius nous rappelle un Luana de Vol, mĂŞme implication au delĂ  de la vocalitĂ©, d’une mĂŞme humanitĂ© brĂ»lĂ©e, capable enfin comme peu de nous rappeler combien l’opĂ©ra straussien est d’abord du théâtre, une formidable opportunitĂ© de caractĂ©risation qui passe autant par le corps que le voix ; Ă  ses cĂ´tĂ©s, petite et usĂ©e, parfois sans soutien Waltraud Meier (malgrĂ© un sens du texte digne du théâtre : verbe entâchĂ© de sang et de culpabilitĂ© de cette peur animale qui fait de l’immense Waltraud une Kundry et une Atride, ici, passionnante Ă  Ă©couter) ne peut masquer une voix qui a beaucoup perdu).

 

 

 

Passionnante Evelyn Herlitzius

 

Herlitzius evelynHeureusement l’Oreste de RenĂ© Pape est somptueux de noblesse mâle et droite : un loup tenu dans l’ombre prĂŞt Ă  porter le coup de la vengeance sous la chauffe de sa sĹ“ur extĂ©nuĂ©e, irradiante. En ChrysotĂ©mis, Anne Schwanewilms straussienne mĂ©ritante pourtant dans le rĂ´le entre autres de la MarĂ©chale du Chevalier Ă  la rose). reste terne et sans l’angĂ©lisme ivre du personnage (son rapport avec Elektra hurlante qui profère Ă  sa sĹ“ur pĂ©trifiĂ©e sa malĂ©diction est hĂ©las sans Ă©clat : la voix de ChrysotĂ©mis n’est pas assez caractĂ©risĂ©e et contrastĂ©e avec Elektra). Dommage.

L’orchestre quant Ă  lui en dĂ©pit de sa robe somptueuse, de sa sonoritĂ© rayonnante et si naturelle (historiquement) pour Strauss,  – avec des dĂ©tails jouissifs, … patine, fait du surplace. Il Ă©tonne par son dramatisme statique : la faute en incombe Ă  Christian Thielemann, trop Ă©pais, trop riche et voluptueux : pas assez tranchant, fluide et théâtral (tout le final est d’une pompe monolithique assez assommante). La direction de Salonen pour la production aixoise Ă©tait d’une toute autre fulgurance. Quant Ă  Karajan, il savait insuffler l’Ă©clair et la foudre qui manquent tellement ici. Mais tout n’est pas Ă  Ă©carter : les retrouvailles d’Elektra avec son frère est un grand moment, le meilleur assurĂ©ment, car les voix sont ici superbement habitĂ©es et Herlitzius profite en son rĂ©alisme embrasĂ©, du mĂ©tal fraternel d’un RenĂ© Pape de grande classe. Le baryton basse trouve exactement les couleurs sombres et lugubres, se faisant d’abord passĂ© pour mort, et finalement au nom rĂ©vĂ©lĂ© d’Elektra, confesse son identitĂ© princière et se rĂ©pand en compassion avant le fameux air en monologue, le plus bouleversant de l’opĂ©ra – oĂą la bĂŞte se fait humaine et aimante : C’est ici que Evelyn Herlitzius confirme que son incarnation est bien celle de toute sa carrière..; et que l’orchestre se montre rien que narratif, sans gouffres amères, sans lyrisme exsangue, sans troubles ni vertiges Ă©perdus. L’enregistrement vaut par ce dĂ©sĂ©quilibre, mais il reste intĂ©ressant voire captivant grâce aux deux chanteurs, le frère et la sĹ“ur. Pape, viril cynique, monstre tendre ; Herlitzius, incandescente, irrĂ©sistible mĂŞme en ses faiblesses vocales…  CLIC de classiquenews pour eux deux.

Richard Strauss:  Elektra. Evelyn Herlitzius (Elektra), Anne Schwanewilms (Chrysotemis), Waltraud Meier (Clytemnestre), Rene Pape (Oreste), Staatskapelle Dresden. Christian Thielemann, direction. 2cd Deutsche Grammophon 002890479 3387.