CRITIQUE, opéra. BARCELONE, Gran Teatre du LICEU, le 20 avril 2022. MOZART : Don Giovanni (version originale en 2 actes, 1787). Marc Minkowski / Ivan Alexandre.

CRITIQUE, opĂ©ra. BARCELONE, Gran Teatre du LICEU, le 20 avril 2022. MOZART : Don Giovanni (version originale en 2 actes, 1787). Marc Minkowski / Ivan Alexandre.  C’est un beau challenge que se sont fixĂ©s Marc Minkowski et Ivan Alexandre en mettant en scène la trilogie de Lorenzo Da Ponte. Cette triple production, crĂ©Ă©e au Slottsteater de Drottningholm, et prĂ©sentĂ©e quatre fois (du 8 au 24 avril 2022) au Gran Teatre del Liceu de Barcelone, sera reprise Ă  l’OpĂ©ra Royal de Versailles et au Grand-Théâtre de Bordeaux en juin 2022. DirigĂ©es par le chef passionnĂ©, voire fulgurant, qu’est Marc Minkowski, ces trois Ĺ“uvres n’en paraissent qu’une. C’est la vision orchestrale d’époque proposĂ©e par le directeur musical, Ă©minent spĂ©cialiste du rĂ©pertoire mozartien, qui en est l’atout majeur afin de percevoir le théâtre musical dans ce siècle, dont il dĂ©ploie les couleurs et l’Ă©tonnante justesse.

 

 

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Pour cette 3ème reprĂ©sentation de Don Juan, constatons que cette version est assez Ă©loignĂ©e du drame de Molière, tirant plutĂ´t son synopsis du conte populaire vĂ©nitien d’origine. Dans une atmosphère facĂ©tieuse, proche de la comĂ©die, le sybarite impĂ©nitent, Ă  l’allure presque dĂ©bonnaire, se rĂ©alise dans une stratĂ©gie lĂ©gère d’outrages et de sĂ©ductions, voire mĂŞme lors de sa propre chute dans un stoĂŻcisme imperturbable. Sans artifice propre Ă  sa condition de seigneur, il pactise avec son valet, une sorte de double libertaire qui s’approprie sournoisement son identitĂ©.

La scĂ©nographie originale et efficace propose justement cette idĂ©e de théâtre dans le théâtre. UnitĂ© de lieu, de temps et d’action oĂą se joue un drame joyeux plus Buffo que Seria ! Dans un dĂ©cor unique d’Antoine Fontaine, les scènes se dĂ©versent en continue autour d’une maison sur pilotis dont les rideaux amovibles de brocarts, tels des parchemins prĂ©cieux, redessinent sans cesse la configuration. Les personnages dĂ©ambulent dans ce théâtre de bois Ă  l’intĂ©rieur du vaste plateau du Liceu avec des costumes d’Ă©poque sans fards, piochant Ă  tout va dans une grosse malle Ă  malices d’oĂą il sort les farces et attrapes nĂ©cessaires Ă  l’action.

Alors que la mise en scène prĂ©sente un Don Juan dĂ©mystifiĂ©, volcanique mais allègre, dĂ©pourvu d’artifices, il eut fallu toute la voix d‘Alexandre Duhamel pour donner Ă  son personnage l’autoritĂ© nĂ©cessaire du seigneur libertin. Malheureusement, les salves de vent glaciales balayant la Rambla et la ligne meurtrière des platanes en fleurs ont eu raison de son instrument. Sa prestation assurĂ©e avec un professionnalisme incroyable fut saluĂ©e avec force par un public de connaisseurs. A la limite du crash vocal, il sauva çà et lĂ  quelques rĂ©citatifs mordants, un legato renversant au fil de sa sĂ©rĂ©nade, et des piani suraigus divins.

Cet impondĂ©rable permit, pour une fois, Ă  un valet, Robert Gleadow, de supplanter son maĂ®tre et de jouir des honneurs. D’une allure dĂ©gingandĂ©e et d’un sex-appeal fĂ©roce, balayant sa longue chevelure avec dĂ©sinvolture, Leporello est l’archĂ©type du bouffon, couard et revanchard. Très Ă  l’aise dans son Ă©mission de basse, le canadien soutient les ensembles avec puissance dans le grave. En habituĂ© des plateaux mozartiens, le prĂ©dateur survoltĂ© parvient mĂŞme Ă  entretenir un ton pĂ©remptoire dans le mĂ©dium, tout en dĂ©ployant une sensualitĂ© vocale et physique envahissante. Presque nu, il inflige Ă  Elvire, au-delĂ  du dĂ©cent, le catalogue de conquĂŞtes qu’il s’est tatouĂ© !

 

 

 

Un air de champagne sans bulles
malgré le Leporello de Robert Gleadow, libertaire et triomphant…

 

 

 

La belle surprise de la soirĂ©e est l’Elvire d’Arianna Vinditelli. D’une allure farouche, la soprano romaine campe un personnage audacieux, faisant fi des manigances infamantes qui l’entourent. La violence dramatique de son « Ah fuggi, il traditore… », en pleine complicitĂ© avec la direction, fut un moment saisissant de cette soirĂ©e. ConcentrĂ©e sur sa propre quĂŞte, elle exploite son timbre solaire dans une projection vocale ardente, dĂ©fendant son propos avec une force de vie remarquable. L’Anna de Iulia Maria Dan, plus dĂ©licate, possède Ă©galement de grandes qualitĂ©s de jeu et insuffle un rythme d’Ă©mission ressenti Ă  ces rĂ©citatifs. MalgrĂ© une bonne prestation, il semble que son allure plus aĂ©rienne et la clartĂ© diaphane de ses aigus couronnant le haut de la tessiture manquent de relief dans les ensembles.
En Don Ottavio, François Julien Henric assure sa prise de rôle avec constance, développant une ligne de chant miroitante et subtile, très appréciée dans son air « Il mio tesoro ».
Alix le Saulx est une Zerline au timbre chaleureux et ambrĂ©. Très persuasive, elle livre un adorable duo, ambiguĂ« et lascif, au bras d’un Don Juan, charmeur et fourbe. Enfin, Alex Rosen, en Masetto, fringuant Ă  souhait, est une jeune basse prometteuse qui alterne une articulation vibrante et chaleureuse, Ă  une forme de maturitĂ© vocale linĂ©aire sans en forcer l’Ă©mission, notamment dans son second rĂ´le statique de Commandeur.

Dans la fosse, Minkowski impose avec panache sa vision impétueuse de l’œuvre. Il ne manque pas d’air, vit chaque rôle avec intensité, respirant même plus fort que la musique, et soumettant ainsi l’équipe vocale à sa convenance. Son interprétation alterne la poésie câline des tempi à des salves cinglantes. Dès le début, le chef établit un équilibre sonore remarquable, rendu d’une part par le pianoforte qui donne un élan irrésistible aux récitatifs, et d’autre part, par la subtilité d’une formation allégée des cordes et de l’implication incisive des solistes de la phalange catalane. Cette pâte orchestrale offrant quelques moments de grâce comme celui de l’air « Batti, batti… », proche d’un simple duo entre Zerline et l’excellent violoncelliste solo tricotant sa ritournelle.

Le finale l’emporte avec un auditoire heureux, rassasié de vivacité et de joie par cette version scénique ludique et sans heurt. Le valet a remplacé le seigneur, un Leporello libertaire triomphant ayant capté le regard de tous. Il n’en reste pas moins qu’il manquait l’essentiel, la grande voix sombre, puissante et enjôleuse de Don Juan. Un air de champagne sans bulles !

 

 

 

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CRITIQUE, opĂ©ra. BARCELONE, Gran Teatre del LICEU, le 20 avril 2022. Wolfgang Amadeus MOZART : Don Giovanni (Version originale en 2 actes, 1787). Marc Minkowski / Ivan Alexandre – Photo : DR.