ENTRETIEN avec Miguel SERDOURA, luth, Ă  propos du luth en France au XVIIĂšme

yisrael-miguel-luth-xvii-582-594-actualites-1_Miguel-Yisrael,-lutenist(c)Jean-Baptiste-MillotENTRETIEN avec le luthiste Miguel SERDOURA, Ă  propos de son nouveau cd : ” Les Rois de Versailles “. En dĂ©diant son nouvel album aux Rois du luth Ă  Versailles, en particulier les compositeurs et luthistes sous Louis XIII et Louis XIV, Germain Pinel et Robert de VisĂ©e, Miguel Serdoura souligne l’Ăąge d’or du luth au XVIIĂš en France : un instrument soliste qui incarne le goĂ»t, l’Ă©ducation, la perfection du style et des maniĂšres, reconnu et adoptĂ© alors par le Souverain, les Reines et leurs proches. Mais Miguel Serdoura fait plus aujourd’hui que dĂ©voiler l’art si difficile et virtuose, poĂ©tique et contemplatif d’un instrument lĂ©gendaire : le jeune luthiste, l’un des meilleurs Ă©lĂšves d’Hopkinson Smith, entend aussi grĂące Ă  son propre projet restituer au luth, sa notoriĂ©tĂ© et la fascination qu’il exerçait au temps de sa gloire… L’artiste n’est pas qu’un subtil interprĂšte, c’est dĂ©sormais un entrepreneur ambitieux porteur d’une nouvelle aventure pour le luth. Entretien exclusif avec Miguel Serdoura Ă  propos de son nouveau disque : ” Les Rois de Versailles “. nouveau cd Ă  paraĂźtre le 1er dĂ©cembre 2014.

 

 

 

Pourquoi avez-vous choisi Germain Pinel et Robert De Visée ? Que nous apprennent-ils du goût de Louis XIII et quelle esthétique leur mise en regard, révÚle-t-elle ?

yisrael-miguel-une-home-actualites-582-594Nous n’avons Ă  ce jour que trĂšs peu de disques de musique française concernant le luth baroque. Cela est dĂ» Ă  notre mĂ©connaissance de la vie des luthistes français du XVIIĂšme siĂšcle ainsi que du style de leur musique. Le choix de ses deux compositeurs est d’abord d’ordre musicologique et historique : il s’agit de replacer le luth Ă  la place qui a toujours Ă©tĂ© la sienne au XVIIĂšme siĂšcle en France : l’instrument des Rois et le roi des instruments.
Depuis son enfance Ă  Florence, Marie de MĂ©dicis jouait du luth. Devenue reine de France, elle veille constamment Ă  s’attacher le service des luthistes Ă  sa suite.  Jean HĂ©roard, le mĂ©decin chargĂ© de s’occuper de façon permanente du petit Louis, le futur Louis XIII, dĂšs l’heure de sa naissance, nous rapporte de nombreuses anecdotes qui montrent l’importance de cet instrument dans la vie intime des rois de France. Ainsi, HĂ©roard raconte qu’un des premiers jouets du petit prince fut un luth. Il a trois ans en 1604. « Il demande son luth, le porte Ă  dix heures chez la Reine pour lui faire voir comme il en joue ». Un valet de chambre joueur de luth, Florent Hindret (ou Indret) fut, dĂšs la premiĂšre heure, chargĂ© de chanter et de jouer du luth pour endormir l’enfant-Roi. Deux ans plus tard, celui-ci « prend un grand luth, fait que Indret met ses doigts sur les touches et lui, il pince les cordes ».  AprĂšs que le jeune Louis XIII eĂ»t repris le pouvoir qu’accaparait sa mĂšre, il fit chasser les courtisans et courtisanes espagnoles qui entouraient son Ă©pouse pour les remplacer par des Français. C’est Ennemond Gaultier qui fut alors choisi pour enseigner le luth Ă  la jeune reine Anne d’Autriche, qui, jusqu’ici ne jouait que de la guitare, instrument typiquement espagnol. Par sa grande maĂźtrise du luth, il fut alors trĂšs en vue Ă  la cour.

luth_1652Germain Pinel (c. 1600-1661) fut non seulement luthiste Ă  la Cour de Louis XIII, mais il eut le privilĂšge d’avoir Ă©tĂ© choisi pour enseigner le jeune Dauphin, futur Roi Soleil, de ses 9 ans Ă  ses 18 ans. Pinel a ensuite travaillĂ©, jusqu’a sa mort, Ă  la Cour de Louis XIV, aprĂšs la mort de Louis XIII.
Jusqu’au programme que j’ai choisi d’enregistrer pour ce disque, il n’existait que quelques enregistrements Ă©pars des Ɠuvres de Pinel. Comment est-il possible, que l’un des luthistes les plus essentiels du baroque français, celui qui a occupĂ© l’un des postes les plus importants Ă  la Cour des rois de France, ait pu ĂȘtre ainsi ignorĂ© de nos jours ? AprĂšs quelques semaines d’étude approfondie sur sa musique, la rĂ©ponse est devenue une Ă©vidence : Pinel n’est pas comme les autres, il est diffĂ©rent. Comprendre sa musique demande une immersion profonde dans son style, jusqu’ici ignorĂ© par la plupart des luthistes qui ne l’ont jamais jouĂ©. Sa musique ne ressemble en rien Ă  celle de ses contemporains (les Gaultier par exemple). Les 3 PrĂ©ludes non mesurĂ©s enregistrĂ©s dans mon disque en sont l’exemple le plus marquant. La musique de Germain Pinel est probablement la plus raffinĂ©e et la plus Ă©litiste de tout ce qui fut Ă©crit pour le luth baroque français. Chaque note n’a de sens que si elle s’impose aprĂšs analyse globale du son et du style de la piĂšce. Je donnerai un exemple littĂ©raire moderne afin qu’on puisse mieux comprendre la complexitĂ© de cette musique: Pinel est Ă  la musique française pour luth baroque ce que Jorge Luis Borges est Ă  la littĂ©rature contemporaine : d’ une extrĂȘme sophistication, jouant d’une grande profusion de rĂ©fĂ©rences, affirmant un style inimitable et complexe. Les codes sont immenses, parfois confus, mais ils ont toujours un sens profond. Ainsi en est-il de la musique de Germain Pinel.
LUTH 1650Concernant Robert De VisĂ©e (c. 1665-1732/3), tout est bien plus prosaĂŻque : sa musique est d’une grande beautĂ©, trĂšs inspirĂ©e des plaisirs du Ballet qu’adorait alors Louis XIV. Musique directe, Ă©lĂ©gante ; c’est certainement beaucoup plus aisĂ© pour l’auditeur de la comprendre. Pour le luthiste, c’est une musique « facile » mais on peut tout autant s’en dĂ©lecter tellement elle est bien Ă©crite (nous n’avons qu’a Ă©couter les 2 Tombeaux enregistrĂ©s dans mon disque).
Pour rĂ©sumer, les deux compositeurs rĂ©sument le rĂšgne, le style, l’esprit de Louis XIII et de Louis XIV : le premier, Louis XIII, intime, trĂšs profond, spirituel, rĂ©servĂ© et discret, trĂšs intĂ©riorisĂ©, demeure modeste dans ses faits et gestes ; le second, Louis XIV, amoureux de lui-mĂȘme, aimant les plaisirs faciles, est un mĂ©galomane et un joueur de guitare. Louis XIII est Pinel, Louis XIV est De VisĂ©e. Et ils sont tous Les Rois de Versailles !

Quel instrument jouez vous ? Quels sont ses qualités propres ?

Depuis plusieurs annĂ©es, je poursuis des recherches sur la lutherie, les diffĂ©rentes sortes de luths baroques (français, allemands, etc
), afin de m’approcher au plus prĂšs de ce qu’auraient pu faire les grands luthistes parisiens du XVIIĂšme. Je suis moi-mĂȘme Parisien, je me suis donc prĂȘtĂ© au jeu en me plaçant dans leur peau. Je suis donc arrivĂ© aux textes musicologiques qui nous expliquent que les luthistes français allaient Ă  Bologne, en Italie, au dĂ©but du XVIIĂšme siĂšcle, pour y acheter de vieux luths fabriquĂ©s par Laux Maler, celui que plus tard Ernst Gootlieb von Baron, grand compositeur et musicologue Allemand du XVIIIĂšme siĂšcle, prĂ©sente comme le pĂšre de tous les luthiers. J’ai donc commandĂ© 2 luths de Laux Maler Ă  deux luthiers diffĂ©rents (il n’existent aujourd’hui dans le monde que 5 luths originaux de Laux Maler). Je joue sur ce disque un luth Ă  11 rangs de Laux Maler construit en 2012, Ă  Princeton (États-Unis), signĂ© Cezar Mateus, mon luthier de toujours et le seul qui arrive Ă  transformer dans la matiĂšre, mon idĂ©al esthĂ©tique sonore.

LUTH-home-dossiers-Jean-de-Reyn-luth-582-826-Lute-Player-about-1640La particularitĂ© des luths de Laux Maler est Ă©vidente, si on les compare aux autres luthiers : la caisse est trĂšs allongĂ©e (un peu comme une larme) ; surtout, le dos de la caisse est trĂšs plat, alors que tous les autres luthiers font des caisses plus profondes. Si les luthistes français prisaient tellement ses luths, au point de payer des fortunes (les italiens se plaignaient Ă  l’époque car ils soupçonnaient les acheteurs de spĂ©culer sur les prix des luths tellement ils les voulaient pour leur musique), c’est qu’ils goĂ»taient particuliĂšrement leur grande clartĂ© de son laquelle Ă©tait due, selon moi, au fait que la caisse Ă©tait trĂšs aplatie. Une caisse moins profonde fait que le son sort de la caisse plus vite. La musique française est faite de subtilitĂ©, surtout de beaucoup d’agrĂ©ments. Il faut donc une grande clartĂ© et une grande rapiditĂ© d’exĂ©cution. La musique française pour luth baroque est, on le sait depuis de nombreuses annĂ©es, l’équivalent de la rhĂ©torique. Un discours capable de convaincre son auditeur n’est pas un discours prononcĂ© fort ni avec beaucoup de mots ; c’est un discours de clartĂ© et de prĂ©cision. VoilĂ  ce que j’essaie d’obtenir dans mes recherches organologiques, musicologiques et techniques. Mais il y a d’autres aspects comme le choix des bois (le meilleur Ă©tant toujours l’érable, comme cela nous est rapportĂ© dans des traitĂ©s comme le « The Burwell Lute Tutor » publiĂ© au XVIIĂšme siĂšcle ; la position du chevalet, etc
, Mary Burrell nous explique aussi que les français achetaient les luths anciens de Laux Maler non seulement pour les raisons dĂ©jĂ  Ă©voquĂ©es mais aussi en raison du grand Ăąge du bois de ses instruments.

 

 

 

Pourquoi jouer un luth est-il diffĂ©rent voire plus difficile que jouer le thĂ©orbe ou l’archiluth, ces derniers instruments Ă©tant plus frĂ©quents en concert aujourd’hui
?

En 1899, dans un article intitulĂ© « Notes sur l’histoire du luth en France », Marie Bobillier Ă©crit que ” les amateurs se lassaient des difficultĂ©s du luth; ils se portaient vers le thĂ©orbe [et/ou l’archiluth en Italie], le clavecin et la basse de viole “. DĂ©jĂ  en 1660, Nicolas Fleury publia une MĂ©thode pour apprendre facilement Ă  toucher du thĂ©orbe sur la basse continue. Ainsi en moins de 10 annĂ©es, des dizaines d’autres mĂ©thodes du mĂȘme genre, ont vu le jour, rĂ©pondant au nouveau goĂ»t, comme Ă  la vanitĂ© (paresseuse) des amateurs. La plupart, reculant devant des Ă©tudes sĂ©rieuses et profondes tenaient cependant Ă  paraĂźtre habiles dans l’art de la musique; ils « renonçaient Ă  jouer seuls des piĂšces », comme le renard de la fable renonce aux raisins inaccessibles. « On leur demande, dit un auteur en 1701, pourquoi ils ont abandonnĂ© le luth, cet instrument si vantĂ© et si harmonieux, et qui dans trente ans ne sera plus connu que de nom: ils rĂ©pondent qu’il est trop difficile ».

artemisia-gentileschi-joueuse-de-luth-autoportrait-luthLe thĂ©orbe et l’archiluth sont des instruments d’accompagnement (l’archiluth ne fut utilisĂ© que pour la musique Italienne, jamais pour la musique Anglaise, Française ou Allemande) ; ce ne sont pas des instruments de rĂ©pertoire soliste (malgrĂ© quelques Ɠuvres, rares, Ă©crites pour eux). Cela Ă©tĂ© vrai Ă  son Ă©poque, et cela reste vrai aujourd’hui. Techniquement, le thĂ©orbe et l’archiluth sont des instruments plus  accessibles car ils sont cordĂ©s aujourd’hui toujours avec des cordes simples, comme une guitare classique. A l’époque cela ne fĂ»t souvent pas le cas car on cordait ces instruments avec des doubles choeurs (parfois pas les basses, etc). Mais aujourd’hui personne ne le fait, justement pour rendre l’instrument encore plus simple et facile d’exĂ©cution. Le luth, lui, est cordĂ© toujours, Ă  l’époque, mais aussi aujourd’hui, avec des cordes doubles. C’est justement lĂ  qui dĂ©coule toute la beautĂ© et le raffinement de ses instruments. Aussi, et comme dans tout domaine de la musique classique, la musique de chambre est en gĂ©nĂ©ral moins exigeante que la musique soliste (sauf rares exceptions oĂč le compositeur Ă©crit une partie obligato). La basse continue l’est encore moins (du point de vue technique et de l’interprĂ©tation) puisque il ne s’agit que de rĂ©aliser des accords, ou de jouer une simple ligne de basse pour soutenir un chanteur ou un violoniste. Dans un orchestre, on constate que le thĂ©orbe ou l’archiluth ne servent aujourd’hui pas Ă  grande chose puisqu’on ne les entend jamais (orchestres trop bruyants, salles trop grandes, effectifs trop petits, souvent 1 seul joueur de thĂ©orbe ou d’archiluth
). A l’époque, on faisait appel Ă  plusieurs thĂ©orbes, archiluths ou autres guitares baroques pour rĂ©soudre le problĂšme. Mais cela ne se fait presque plus du tout aujourd’hui (la faute en incombe aux organisateurs de concerts et aux chefs d’orchestre qui prĂ©fĂšrent sacrifier deux ou trois luthistes et en garder un seul pour l’esthĂ©tique visuelle, au nom des contraintes financiĂšres)… La basse continue permet donc aux continuistes joueurs de thĂ©orbe, archiluth et guitare baroque, de se fondre dans toute sorte d’ensemble, et il y a une demande croissante (ce qui est trĂšs positif). Comme les organisateurs sont souvent plus enclins Ă  la musique d’ensemble, car cela attire l’oeil et les masses, il est naturel de voir beaucoup de concerts de basse continue, et rarement de concerts avec des solistes (en ce qui concerne le luth).

Le luth solo (prĂ©cision qu’il y a plus de rĂ©pertoire Ă©crit pour le luth solo que pour tout autre instrument
 avant le piano moderne) demande non seulement une grande exigence technique et musicale de la part de l’interprĂšte (nous parlons d’un instrument qui est probablement le plus dĂ©licat, fragile et raffinĂ© de tous les instruments du monde occidental) mais il rĂ©clame aussi une toute autre attention de la part de l’auditeur. Lors d’un rĂ©cital de luth, il n’est pas rare de vivre de vrais moments de mĂ©ditation et de pure contemplation. C’est la force du luth et de sa musique : conduire l’auditeur dans une expĂ©rience trĂšs personnelle et intime avec le son et avec soi-mĂȘme. Aucun autre instrument Ă  ma connaissance a cette capacitĂ©. A ce propos, le traitĂ© du XVIIĂšme siĂšcle de Mary Burwall dit « De tous les arts que je connaisse, aucun n’engage plus l’inclination des hommes que le luth, pour rĂ©jouir l’ñme par l’ouĂŻe et la vue d’une part et par la rapiditĂ© et l’habiletĂ© de tous les doigts, d’autre part ». On y lit encore : « en effet, il semble que le luth ait Ă©tĂ© uniquement inventĂ© pour l’ñme, parce que l’ñme se rassasie et se fatigue rapidement de tout, sauf du luth. Et si l’on observe tous les mĂ©tiers et artisanats du monde, on n’en trouve aucun oĂč tous les doigts des deux mains soient autant nĂ©cessaires qu’au luth».

 

 

 

Comment expliquez-vous le peu d’intĂ©rĂȘt actuel pour le luth ? Ni festivals, ni concerts, ni organisateurs de rĂ©citals ne prennent le risque de programmer les luthistes solistes ? Est-ce liĂ© au volume sonore de l’instrument, taillĂ© pour de petits cercles d’auditeurs Ă  une Ă©poque on l’on recherche surtout Ă  remplir des salles de plus en plus grandes ?

luth portrait luthiste 1661Plusieurs aspects sont Ă  prendre en compte : la pratique du luth est encore peu gĂ©nĂ©ralisĂ©e car ceux qui dĂ©sirent en jouer ont encore Ă©normĂ©ment de difficultĂ© Ă  se procurer des instruments bon marchĂ© et de bonne qualitĂ©, 
 sans compter qu’il leur faut attendre 2 ou 3 ans pour qu’un luthier leur en construise un. Comment ouvrir de nouvelles classes, dĂšs le plus jeune Ăąge, si vous n’avez pas d’instruments de qualitĂ©, disponibles Ă  l’achat ou Ă  la location ? Aussi, il n’y a que trĂšs peu d’éditeurs qui commercialisent les partitions pour le luth (tout est encore dans les bibliothĂšques, en version facsimilĂ©, … et de surcroĂźt rempli d’erreurs).
On peut ajouter Ă  cela, le fait que beaucoup de programmateurs de concerts aujourd’hui, et les petits labels indĂ©pendants, ne font plus vraiment de direction artistique mais du commerce (sans grand succĂšs, d’ailleurs) et forcent le public Ă  Ă©couter toujours les mĂȘmes oeuvres de Vivaldi ou de Bach.

L’argument des organisateurs sur l’aspect intime du luth et de son volume moindre, Ă©tant associĂ© Ă  la non programmation des rĂ©citals de luth ou de petits ensembles autour du luth, montre non seulement un grand manque de culture mais aussi un manque de vision d’un monde musical plus riche culturellement que celui qui consiste Ă  faire du bruit et Ă  parler plus fort que son voisin. Le silence est le signe de l’éducation, du raffinement et d’une recherche spirituelle. Le luth est l’un des rares instruments de musique du monde occidental capable de rĂ©pondre aux grands chantiers de l’ñme, et nous devons tout faire pour partager cette beautĂ© avec le plus grand nombre. D’ailleurs, Je travaille sur un trĂšs grand projet (en France et aux Etats-Unis), avec des dizaines de musiciens mais aussi des chefs d’entreprise, originaires du monde entier : ce projet sera rendu public dans deux ou trois mois ; il va bouleverser la rĂ©alitĂ© du Luth, des guitares anciennes et des mandolines anciennes aujourd’hui, je le souhaite, d’une façon dĂ©cisive. Mais je ne peux pas en dire plus pour l’instant.

Au XVIIÚme, comment expliquez-vous la faveur pour le luth ? Comment ce manifeste cette faveur et ce goût spécifique ?

cd miguel yisrael luth les rois de VersaillesEn France, en dehors du cercle intime de la famille royale, le luth Ă©tait fortement prisĂ© par l’aristocratie, par les lettrĂ©s mais aussi par la bourgeoisie aisĂ©e. Les puissants du royaume entretenaient toujours un joueur de luth dans leur grande ou petite cour. Jouer du luth Ă©tait un gage de rĂ©ussite auprĂšs des grands de ce monde. À la toute fin du XIXe siĂšcle, Marie Bobillier rapporte que « C’est pour se distinguer d’une façon quelconque que le comte de Fiesque entreprend, malgrĂ© d’assez mĂ©diocres dispositions musicales, l’étude du chant et du thĂ©orbe qui lui coĂ»tent des peines infinies ; c’est pour flatter Anne d’Autriche que tous les gens de cour, Ă  commencer par le plus puissant du royaume, le cardinal de Richelieu, veulent jouer du luth ».  Elle nous dit encore que les « femmes, en particulier, se piquent toutes de connaĂźtre la tablature, de toucher l’instrument en vogue, ou tout au moins de le chĂ©rir et de l’admirer ». C’est dans les salons parisiens tenus par des femmes de la bonne sociĂ©tĂ©, comme Mme de Rambouillet, Mlle de ScudĂ©ry, Mme de la SabliĂšre ou la belle Mme Scarron – une trentaine d’annĂ©es plus tard, elle Ă©pousera secrĂštement Louis XIV et deviendra Mme de Maintenon – qu’Ă©clĂŽt la prĂ©ciositĂ©. Recherchant un raffinement extrĂȘme du comportement, des idĂ©es et du langage, les PrĂ©cieuses affectionnaient la subtilitĂ© de la pensĂ©e, les jeux de l’esprit, les discours sur l’amour. Ces salons mondains furent aussi musicaux, et, comme dans les cours de Marie de MĂ©dicis et d’Anne d’Autriche, le dĂ©sir de s’élever au-dessus du commun passa par le jeu du luth et la maĂźtrise de sa technique. Les dispositions de Ninon de L’enclos, encore enfant, lui permirent d’acquĂ©rir une grande renommĂ©e, et Mademoiselle Paulet s’y distingua par son chant qu’elle accompagnait de son luth. Charles Mouton, dont les compositions marquent peut-ĂȘtre l’apogĂ©e du luth Français, Ă©tait lui aussi, frĂ©quemment invitĂ© Ă  les jouer chez les Scarron.

devisee pinel luth miguel yisrael les rois de versailles louis XIIILe luth Ă©tait aussi l’instrument de prĂ©dilection d’un « honnĂȘte homme ». L’honnĂȘte homme est un modĂšle d’humanitĂ© qui est apparu au XVIIe siĂšcle sous la plume des moralistes et des Ă©crivains de l’époque. L’honnĂȘte homme est un ĂȘtre de contrastes et d’équilibre. Il incarne une tension qui rĂ©sulte de cette recherche d’équilibre entre le corps et l’Ăąme, entre les exigences de la vie et celles de la pensĂ©e, entre les vertus profanes (plus proche des mondanitĂ©s des PrĂ©cieuses) et les vertus spirituelles. L’honnĂȘte homme, dans cette adaptation continuelle, doit avoir la nature pour guide. Tout son comportement rĂ©pond Ă  cet impĂ©ratif fondamental. Il proscrit l’affectation, ne cherche pas Ă  paraĂźtre ce qu’il n’est pas, s’efforce d’ĂȘtre simple, refuse l’exagĂ©ration, dĂ©fend les positions du juste milieu. La conception que l’honnĂȘte homme a du savoir est une consĂ©quence directe du rĂŽle qui est le sien. La diversitĂ© des milieux qu’il frĂ©quente l’oblige Ă  dominer un vaste champ de connaissances. Il possĂšde des lumiĂšres sur tous les sujets. La modĂ©ration du volume du luth mais aussi l’incroyable versatilitĂ© dans le discours musical possible avec cet instrument nous fait comprendre maintenant pourquoi il fĂ»t si apprĂ©ciĂ© et respectĂ© au XVIIĂšme siĂšcle en France, mais aussi partout en Europe.

 

 

 

Propos recueillis par Alexandre Pham en novembre 2014.

approfondir

LIRE notre présentation du cd Les Rois de Versailles par Miguel Serdoura, luth.

LIRE notre dossier L’histoire du luth en France au XVIIùme : un ñge d’or de la perfection musicale

 

READ our interview with Miguel Serdoura lutenist about his new cd : The Kings of Versailles / Les Rois de Versailles (english version)

 

 

 

Dossier. Le luth en France au XVIIĂšme

devisee pinel luth miguel yisrael les rois de versailles louis XIIIVersailles avant Versailles : la retraite de Louis le juste
  A l’occasion de la sortie de son dernier cd (intitulĂ© « les rois de Versailles »), le luthiste Miguel Yisrael, Ă©lĂšve virtuose d’Hopi (Hopkinson Smith) dĂ©die son nouveau programme aux maĂźtres du luth Ă  l’époque de Louis XIII et de Louis XIV, Germain Pinel et Robert de VisĂ©e. Outre la rĂ©surrection de Suites inĂ©dites, l’instrumentiste ajoute aussi un Ă©clairage singulier et d’autant plus saisissant sur l’époque oĂč le luth fut estimĂ© tel le roi des instruments, ou l’instrument des rois, rĂ©servĂ© Ă  l’intimitĂ© de la Couronne, celle du Roi Ă©videmment et de ses proches (famille, ministres, favoris…)
 Dans cette Ă©vocation spĂ©cifique, le luth, Versailles composent une Ă©quation emblĂ©matique du goĂ»t de Louis XIII, souverain raffinĂ© et solitaire, dont la faveur pour la musique fut aussi importante que celle de son fils, et davantage encore tournĂ© vers le raffinement tendre et noble, portĂ© par la maĂźtrise du luth… C’est Henri IV qui fait aimer Versailles au jeune dauphin, futur Louis XIII : Ă  6 ans, le garçon accomplit sa premiĂšre chasse : le souvenir en sera indĂ©lĂ©bile. Versailles sera son domaine privĂ©, intime mĂȘme : inaccessible Ă  sa mĂšre, Ă  son Ă©pouse. Ainsi le pavillon de chasse qu’il Ă©difie en 1623. Auquel succĂšde en 1631, le chĂąteau brique et pierre qui est le cƓur du palais de son fils Louis XIV. Mais quel est donc le secret de Versailles ? Contre toute attente et Ă  rebours des cĂ©lĂ©brations fastueuses qui ont cours Ă  prĂ©sent, l’idĂ©e d’un temple de l’intimitĂ©, du repli entre hommes, est le vrai message de ce disque enchanteur et totalement visionnaire. Outre le rĂ©pertoire dĂ©fendu, qui se soucie du luth aujourd’hui ? Louis XIII de son vivant le considĂ©rait comme le lieu de sa retraite, oĂč ni Marie de MĂ©dicis ni Anne d’Autriche, la mĂšre et l’épouse, ne furent acceptĂ©es pour y coucher. EmblĂšme de son tempĂ©rament solitaire voire saturnien, le luth retient l’intĂ©rĂȘt du roi, incarne mĂȘme au plus prĂšs son goĂ»t le plus personnel. Excellent luthiste, offrant pour ses intimes des concerts privĂ©s, Louis XIII n’autorisait pas les femmes, trop bavardes, trop inattentives
 il y invite d’excellents joueurs de luths tels M. de Mortemar et M. de Schomberg.

 

Louis XIIIVersailles avant Louis XIV : le goĂ»t de Louis XIII Souvent malade, Louis XIII avoue sa rĂ©signation et son usure dans l’exercice du pouvoir : il appelle de ses voeux l’aptitude de son jeune fils Ă  lui succĂ©der au plus vite, afin de retrouver son cher Versailles, retraite espĂ©rĂ©e, attendue, chĂšre Ă  son coeur pour le repos de son esprit, pour l’Ă©quilibre et la santĂ© de son corps Ă©prouvĂ© : «  
 et je me retirerai Ă  Versailles avec quatre de vos PĂšres, pour m’entretenir avec eux des choses divines et pour ne plus penser de tout qu’aux affaires de mon Ăąme et de mon salut ». Louis XIII n’eut-il comme baume au coeur que son cher luth ?  Le roi des instrument rĂšgne de facto Ă  la cour de France dĂšs Henri IV. Le mĂ©decin chargĂ© de la santĂ© du jeune Louis XIII prĂ©cise la place de l’instrument auprĂšs du souverain : premier « jouet » qui lui est offert (en 1604, pour ses 3 ans!), le luth est le centre de toutes les attentions. Le petit Louis qui s’endort aux sons de la voix de son valet Florent Hindret qui joue du luth Ă©videmment pour s’accompagner, montre Ă  sa mĂšre la Reine rĂ©gente l’avancement de ses progrĂšs. Marie de MĂ©dicis, joueuse de luth elle aussi, embauche Robert Ballard, son maĂźtre en la matiĂšre. A ce dernier se joint le pĂšre de Ninon de l’Enclos, Henri de L’Enclos, autre professeur de luth pour la Reine mĂšre. Nombre de musiciens compositeurs tous joueurs de luth assurent le fonds sonore de l’éducation du prince, futur Louis XIII. Ainsi, Jean Mesnager et RenĂ© Saman comme Gaultier de Lyon (dit aussi le vieux Gaultier ) paraissent dans les tĂ©moignages de l’époque.

 

 

 

 

Le luth à la cour de France


luth_1652En 1615, Louis XIII Ă©pouse l’espagnole Anne d’Autriche : les deux ados ĂągĂ©s de 14 ans pendant leur nuit de noces, se manquent, ratent une union pourtant espĂ©rĂ©e. Le roi dĂ©laisse vite son Ă©pouse et prĂ©fĂšre de toute Ă©vidence la compagnie virile. Anne d’Autriche prolonge en France, au cours de ses dĂ©placements du Louvre Ă  Fontainebleau ou au ChĂąteau de Saint-Germain-en-Laye, les us de la cour ibĂ©rique oĂč rĂšgnent les guitaristes.  A la mort de Louis XIII (1643), le dauphin futur Louis XIV n’a que 4 ans : Ă  8 ans, miraculĂ© Ă  la suite d’une variole aiguĂ«, le jeune Louis reçoit ses premiĂšres leçons de
 luth grĂąces aux soins de Germain Pinel. Le musicien enseignera ainsi au souverain jusqu’à ses 18 ans.  10 annĂ©es d’un apprentissage fastidieux et formateur. Ce lien qui le rattache au souvenir de son pĂšre, se concrĂ©tise aussi pour l’amour de Versailles dont il fera sa rĂ©sidence royale et le palais le plus fastueux de l’Europe baroque.

Pour parfaire l’éducation et les qualitĂ©s de la reine Anne d’Autriche (qui ne jouait que la guitare), Ennemond Gaultier est nommĂ© pour lui enseigner le luth. Puis les Bataille, Gabriel pĂšre et fils, sont maĂźtres de musique auprĂšs de la Reine Anne d’Autriche quand le jeune luthiste Pierre de Nyert, remarquĂ© par Louis XIII, devient son valet de la garde robe, puis celui qui lui chanta au luth des motets de dĂ©votion sur son lit de mort.

 

luth_1653Le luth, instrument aristocratique. Miroir des coutumes royales, les cercles aristocratiques adoptent tout autant le luth dont la maĂźtrise est l’insigne d’une haute Ă©ducation et d’un raffinement prestigieux. LettrĂ©s, intellectuels, bourgeois aisĂ©s partagent cette affection qui flattent leur statut et renforce leur dignitĂ© : Richelieu comme Louis XIII se dĂ©lasse en Ă©coutant son musicien favori, Michel Lambert, chanter des mĂ©lodies de sa composition en s’accompagnant au luth. Dans les salons parisiens, Mme de Rambouillet, Mlle de ScudĂ©ry, Mme de la SabliĂšre ou la belle Mme Scarron – futur Madame de Maintenon, seconde Ă©pouse de Louis XIV-, cultivent elles aussi le goĂ»t du luth. Les PrĂ©cieuses – Ă©pinglĂ©es dans leurs travers par MoliĂšre entre autres, favorisent jeux et joutes poĂ©tiques, divertissements musicaux oĂč poĂ©sie et luth sont Ă©troitement associĂ©s. Ninon de L’enclos et Mademoiselle Paulet gagnent une notoriĂ©tĂ© enviable. Charles Mouton, compositeur Ă  la mode, assure l’Ă©clat des soirĂ©es chez les Scarron.

Le luth s’impose comme instrument soliste, dĂ©voilant son Ă©loquence secrĂšte et fascinante dans une sĂ©rie de Suite de danses qui lui sont spĂ©cifiquement rĂ©servĂ©es.  C’est Germain PInel qui Ă©crit alors les Suites les plus abouties, d’une rĂȘveuse austĂ©ritĂ©. A l’époque, le modĂšle le plus estimĂ© vient de Bologne et porte la signature du luthier Laux Maler (c’est un fac similĂ© de ce type que joue aujourd’hui Miguel Yisrael).

 

1730, la fin du luth en France
 RĂ©servĂ© Ă  la dĂ©lectation intime, dans le cercle restreint de quelques initiĂ©s et amateurs, le luth, roi des instruments et instrument des rois, perd peu Ă  peu son prestige et son rayonnement Ă  mesure que l’essor des concerts, et la reprĂ©sentation thĂ©ĂątralisĂ©e fixĂ©e par Lousi XIV Ă  Versailles, se dĂ©ploient. EmblĂšme de l’intimitĂ©, le luth ne se prĂȘte guĂšre Ă  la dĂ©monstration fastueuse et spectaculaire du pouvoir tel qu’il s’est dĂ©veloppĂ© dans le Versailles du Roi-Soleil (mĂȘme si ce dernier continue de le goĂ»ter dans l’intimitĂ© rĂ©servĂ©e de ses salons privĂ©s – certes le Roi-Soleil prĂ©fĂ©rera ensuite la guitare).

artemisia-gentileschi-joueuse-de-luth-autoportrait-luthDe fait, l’instrument polyphonique se retire peu Ă  peu Ă  mesure que l’orchestre et l’opĂ©ra de Lully s’imposent sur la scĂšne lyrique et officielle.  A mesure aussi que le clavecin, autre instrument Ă  cordes pincĂ©es se distingue alors dans le goĂ»t des nouvelles classes dirigeantes, suivant le modĂšle de Versailles.  A l’époque de Louis XIII, la musique est un exercice privĂ© ; avec Louis XIV, elle est l’élĂ©ment central de la propagande royale. Quand Rameau s’affirme Ă  l’opĂ©ra avec son premier opus Hippolyte et Aricie (1733) au dĂ©but des annĂ©es 1730, le luth est devenu hors d’ñge, un art du passĂ©. Son jeu se perpĂ©tua cependant grĂące aux Huguenots français qui l’avait cultivĂ© ; contraint Ă  l’exil dans les pays germaniques du nord, ils dĂ©veloppĂšrent bientĂŽt une Ă©cole particuliĂšre que l’Autriche sut aussi fĂ©conder jusqu’au plein XVIIIĂšme : c’est le sujet du cd  « Austria, 1676 », publiĂ© par Miguel Yisrael en 2012 qui y rĂ©vĂ©lait ainsi une prodigieuse Ă©cole du luth autrichienne, dont les compositeurs sont Wolff Jacob Lauffensteiner (1676-1754), Johann Georg Weichenberger (1676-1740).

CD. Les Rois de Versailles. Miguel Yisrael, luth baroque. Robert de Visée, Germain Pinel  (1 cd Brilliants classics). Parution : décembre 2014

lluth XVII 582 les cinq sens Abraham-Bosse-The-Five-Senses-Hearing

 

Abraham Bosse : allĂ©gorie des 5 sens : l’ouĂŻe (DR)

Le luth au XVIIĂšme : Roi des instruments, instrument des Rois

 

Portrait d’un luthiste français par Jean de Reyn, vers 1640

 

 

 

Approfondir

 

LIRE notre critique du cd Austria 1676 par Miguel Yisrael

LIRE notre entretien avec Miguel Yisrael Ă  propos du cd Austria 1676

LIRE notre grand entretien avec Miguel Yisrael à propos du luth baroque réalisé en 2010

LIRE notre grand entretien avec Miguel Yisrael Ă  propos du luth baroque en France au XVIIĂšme, Ă  l’occasion de la parution du cd Les Rois de Versailles (dĂ©cembre 2014), rĂ©alisĂ© en novembre 2014