FESTIVALS. Pierre AUdi, nouveau directeur d’Aix en Provence en 2018

AUDI Pierre 888024-pierre-audiFESTIVALS. Pierre Audi, nouveau directeur d’Aix en 2018. Il porte le nom d’une importante marque de voiture, des berlines principalement, de bonnes routières, renommée pour leur tenue de route et leur élégance… De fait, le metteur en scène franco-libanais Pierre Audi (58 ans, né en 1957 à Beyrouth) et actuel directeur général de l’Opéra national des Pays-Bas (depuis 1988), réoriente son itinéraire sur une autre voie, celle prestigieuse, et un rien élitiste, du Festival d’Aix en Provence, dont il prendra la direction au 1er septembre 2018. On lui connaît des mises en scène épurées, parfois austères, où le sens du théâtre supplante la musique, mais sert toujours la situation dramatique. Pierre Audi succède ainsi à l’organiste belge Bernard Foccroule, directeur à Aix depuis 2007. En 2018, l’année de la passation, Foccroule fêtera ainsi en juillet, les 70 ans d’Aix, et Audi à Amsterdam, ses 30 ans de carrière. Il sera intéressant de suivre les nouvelles orientations de Pierre Audi à Aix en Provence.

 

Compte-rendu, opéra. Paris, Théâtre des Champs-Elysées, le 18 mai 2016. R. Wagner : Tristan und Isolde. Pierre Audi, mise en scène. Daniele Gatti, direction musicale.

Dans une interview du Maestro Daniele Gatti, retranscrite dans le programme de salle, celui-ci affirme Ă  propos de cette (nouvelle) production de Tristan und Isolde au Théâtre des Champs-ElysĂ©es : « Avec Pierre Audi, nous avons choisi de nous engager dans une direction chambriste ». Une production chambriste donc, intime, recentrĂ©e, dans un théâtre de dimension humaine : c’est le vrai atout de cette production de Tristan, qui cherche ainsi Ă  dĂ©barrasser Wagner de son dĂ©corum lourd, de l’image massive de son Ĺ’uvre.

Tristan

 

 

Le drame intime est donc sur scène. Exit les vaisseaux, la nature luxuriante et les châteaux moyenâgeux. Tout sur scène respire la simplicité et l’épuration absolue. Le plateau est recouvert d’un plancher noir. En arrière scène, un demi cercle blanc vient clôturer l’espace. Celui-ci est donc fermé et les personnages ne parviennent qu’à entrer sur le plateau que par une trappe disposée en fond et sous la scène. Pas d’échappatoire possible ni à cours ni à jardin. C’est dans cet espace clos que le drame intime va prendre racine. Au premier acte, des grands panneaux métalliques viennent symboliser le bateau. Au II, des troncs d’arbres morts symbolisent la nature et viennent rendre le lieu terriblement inquiétant. Enfin, au III, une simple cabane et des rochers viennent occuper l’espace.

Si ce dispositif scénique permet de confronter les spectateurs à l’essentiel et à retranscrire justement l’inéluctable accomplissement du destin, force est de constater que la proposition a également les défauts de ses qualités. A l’esthétique épurée se plaque un statisme dangereux. Le soucis de ne pas montrer les choses pose notamment problème lors de l’acte deux où le duo d’amour montre les héros assis dos à dos presque quarante-cinq minutes durant. Quand les chanteurs ne sont pas statiques, la direction d’acteurs semble se limiter à un enchaînement de postures fixes aux quatre coins du plateau.

Pour Emily Magee initialement annoncĂ©e, c’est finalement la soprano britannique Rachel Nicholls qui endosse les habits de la princesse irlandaise. Si le timbre n’est pas d’une sĂ©duction immĂ©diate et que certains aigu accusent quelques stridences, ils Ă©mergent cependant sans peine au-dessus de l’orchestre wagnĂ©rien, avec une puissance et une prĂ©cision qui montrent que n’est pas rĂ©volu le temps des grandes Isolde. Elle arrive par ailleurs au Liebestod – cela mĂ©rite qu’on le souligne – sans le moindre signe de fatigue. Grand habituĂ© du rĂ´le de Tristan, le tĂ©nor allemand Torsten Kerl en possède aussi bien le lyrisme que l’Ă©clat, la voix ayant gagnĂ©e en rondeur, puissance et projection ces derniers temps. En plus d’une diction exemplaire, il est dotĂ© d’une intelligence musicale inouĂŻe, et affirme bien, autant physiquement que dramatiquement, la stature requise. Kerl fait preuve ce soir d’une infaillible vaillance, se montrant par ailleurs bouleversant dans le dĂ©lire extatique qui s’empare du hĂ©ros au moment des retrouvailles avec Isolde.

Le mezzo sud-africaine Michelle Breedt se rĂ©vèle une solide Brangäne. Bien timbrĂ©e, la voix fait montre d’une puissance et d’une projection tout Ă  fait satisfaisantes. Satisfecit total pour le baryton canadien Brett Polegato qui incarne un Kurwenal d’une bouleversante humanitĂ©. Son jeu expressif et son chant racĂ© en font tout simplement un serviteur de Tristan exceptionnel. DĂ©ception, en revanche, pour le Roi Marke de la basse amĂ©ricaine Steven Humes, Ă  cause d’un timbre trop clair, d’une carence de puissance et de graves, et d’une prĂ©sence scĂ©nique trop discrète pour rendre pleinement justice son personnage. Dans les rĂ´les secondaires, Andrew Rees est un Melot correct, Francis Dudziak un Timonier efficace et Marc Larcher, un Berger de bonne tenue.

Mais la plus grande satisfaction de ce « drame intime » se trouve en premier lieu dans la fosse, oĂą Daniele Gatti subjugue par une direction d’une incroyable richesse. Ă€ tĂŞte d’un Orchestre National de France des grands soirs, le chef italien alterne entre direction chambriste et vĂ©ritable exaltation symphonique. La proposition est d’une incroyable urgence, d’une passion dĂ©bordante, vibrante et soutenue par des cordes magnifiquement homogènes. Les vents, et notamment le cors anglais, transportent et emportent toute l’adhĂ©sion. On reste Ă©galement saisi par l’équilibre parfait atteint entre la fosse et le plateau. La subtilitĂ© obtenue tout le long de l’ouvrage permet ainsi de rendre justice Ă  l’incroyable Ă©criture orchestrale de Wagner, un pari d’autant plus mĂ©ritant que Gatti dirige lĂ  son premier Tristan…

.

 

 

Compte-rendu, opéra. Paris, Théâtre des Champs-Elysées, le 18 mai 2016. R. Wagner : Tristan und Isolde. Torsten Kerl (Tristan), Rachel Nicholls (Isolde), Michelle Breedt (Brangäne), Steven Humes (König Marke), Brett Polegato (Kurwenal), Andrew Rees (Melot), Marc Larcher (Un pâtre, Un Jeune marin), Francis Dudziak (Un Timonier). Pierre Audi : mise en scène ; décors et costumes : Christof Hetzer ; éclairages : Jean Kalman ; vidéos : Anna Bertsch ; dramaturgie : Willem Bruls. Chœur de Radio France & Orchestre National de France. Daniele Gatti : direction musicale.

 

 

PARIS, TCE. Nouveau Tristan und Isolde par Pierre Audi

WAGNER EN SUISSEPARIS, TCE. Wagner : Tristan und Isolde. 12-24 mai 2016. Nouvelle production du Tristan de Wagner signĂ©e Pierre Audi. Après l’abandon (pour raisons personnelles) d’Emily Magee, initialement programmĂ©e, c’est la soprano Rachel Nicholls, habituĂ©e du rĂ´le d’Isolde qui reprend le flambeau de cette nouvelle production parisienne. En 1857, Wagner suspend la composition du Ring (Siegfried) : il ne se remet de sa passion brĂ»lante (consommĂ©e ou non) pour l’Ă©pouse de son protecteur Otto, Mathilde Wesendock qui l’obsède au delĂ  de tout (il est pourtant mariĂ© Ă  Minna): le couple de mĂ©cènes a installĂ© le musicien dans une petite maison situĂ© sur leur vaste propriĂ©tĂ© Ă  Zurich. Structurant finalement le matĂ©riau de cette tragĂ©die domestique, Mathilde n’est pas compatible avec lui et son statut de musicien errant, Wagner rejoint Venise, et s’installe avec son cher compagnon, son piano Erard, au dernier Ă©tage du Palazzo Giustiniani en s’emmurant lui-mĂŞme, capitonnant l’ensemble des pièces d’un Ă©pais velours pourpre qui l’isole totalement des bruits de la CitĂ© : Mathilde a prĂ©fĂ©rĂ© renouer avec son Ă©poux. Le compositeur Ă©prouve tous les tourments de l’âme Ă  Venise, songe au suicide, relit Shopenhauer… Pour conjurer sa solitude et sa souffrance, Richard conçoit un opĂ©ra de l’amour absolu, entier, exclusif, radical lui-aussi tout en dĂ©montrant bien que dans la rĂ©alitĂ© il est lui vouĂ© Ă  l’Ă©chec : amants maudits sur cette terre, Tristan et Yseult n’ont aucun chance de s’unir ici bas : la nuit est le suel cadre de leur Ă©panouissement et de leur possible fusion (d’oĂą l’enchantement crĂ©pusculaire de l’acte II). Ainsi Tristan est un opĂ©ra lagunaire et vĂ©nitien, flottant, suspendu sur des eaux lĂ©tales, jamais prĂ©cises, aux miroitements inachevĂ©s mais constants; la porte vers le rĂŞve et la surrĂ©alitĂ©. Plongeant au cĹ“ur d’une mĂ©lancolie absorbante et infinie. Wagner ne peut jouir et aimer sans passion et extase ultimale. On comprend que son rĂŞve d’amour n’ait aucune chance dans la rĂ©alitĂ©. Pourtant bientĂ´t après le traumatisme de son union / implosion avec Mathilde, se profile une autre amoureuse, la femme dont il a toujours rĂŞvĂ© : Cosima (nĂ©e Liszt).

Amours contrariés, opéra transcendé

Interceptant une lettre enflammĂ©e de Richard Ă  Mathilde, Minna menace de tout rĂ©vĂ©ler Ă  Otto ; ce qui du reste Ă  bien peu d’importance, vu qu’Otto et Mathilde… sont en rĂ©alitĂ©, sĂ©parĂ©s. Au mment oĂą Flaubert publie Madame Bovary, portrait acide et clinique d’un romantisme lui aussi avortĂ©, Wagner s’enferme dans une passion enflammĂ©e que la surenchère et la radicalitĂ© passionnelle (il est comme cela toujours dans l’excès), mène au drame de la frustration.
Tristan, hĂ©ros impuissant, condamnĂ© Ă  une langueur extatique, reflète comme un miroir intime, les forces souterraines irrĂ©sistibles qui le mettent Ă  l’agonie. Saisi par l’impossibilitĂ© de cet amour qui l’a Ă©reintĂ© et dĂ©truit, Richard conçoit un nouvel opĂ©ra amoureux d’une puissance musicale inĂ©dite. Tout l’ouvrage, par l’irrĂ©solution de l’harmonie tend Ă  la rĂ©vĂ©lation / libĂ©ration finale, quand Isolde rejoint dans la mort, Tristan qui a succombĂ©.

La mort inextinguible, l’amour inĂ©puisable, la nuit consolatrice… inspirent ici une musique des sentiments qui au moment de la crĂ©ation en 1865, confirme le gĂ©nie inclassable et rĂ©formateur de Wagner Ă  l’opĂ©ra. “Mystique de l’union”, rĂŞve et songe fusionnĂ©s, Ă©tirements illimitĂ©s et vagues d’une torpeur sensuelle et coupable, Tristan und Isolde est pour tout metteur en scène, un Everest qui dĂ©voile les vraies visions dramaturgiques et visuelles… celle dĂ©fendue par Olivier Py Ă  Genève et pour Angers Nantes OpĂ©ra fut une expĂ©rience inoubliable, choix esthĂ©tique et accomplissement dramatique et lyrique de premier plan. Qu’en sera-t-il Ă  Paris sous la direction de Pierre Audi qui a dĂ©jĂ  rĂ©alisĂ© Ă  Amsterdam, un Ring sans beaucoup de souffle? RĂ©ponse du 12 au 24 mai 2016.

 

 

 

 

PARIS, TCE. Wagner : Tristan und Isolde
Nouvelle production
5 reprĂ©sentations, les 12, 15, 18, 21 et 24 mai 2016 – 15h, 18h

Daniele Gatti,  direction

Pierre Audi,  mise en scène

Willem Bruls,  dramaturgie

 

Torsten Kerl, Tristan

Rachel Nicholls, Isolde

Michelle Breedt,  Brangaine

Steven Humes, Le Roi Marke

Brett Polegato, Kurwenal

Andrew Rees, Melot

Marc Larcher Un berger, un jeune marin

Francis Dudziak, Un timonier

Orchestre National de France

Chœur de Radio France
(Stéphane Petitjean, direction)

INFOS & RESERVATIONS : visiter le site du TCE, Théâtre des Champs-Elysées, PARIS