Compte rendu critique, opéra. Massy, Opéra, le 20 avril 2016. Janacek : La Petite renarde rusée. Arcal. Louise Moaty, Laurent Cuniot

arcal janacek petite renarde rusee le renard à lunettesAu coeur des champs et des forêts, lorsque l’habitation humaine cède aux pâturages, aux arbres et aux coteaux boisés, nul doute pour le promeneur alerte qu’il est observé. Le parti pris de passer son chemin et ne pas s’arrêter ne permettra jamais de se soucier si sous la voûte des arbres se trouve le verdoyant pivert et son oeuvre de menuiserie; le perspicace geai bavard et coloré; le perçant autour aux ailes d’airain ou derrière l’ombre d’un chêne, la silhouette fuyante d’un chevreuil alerte. Et dans les champs, l’éclair roux d’un goupil que les fabliaux du Moyen-Âge ont décliné en vers et chants de geste. C’est au XXème siècle qu’un visiteur inattendu a repris le flambeau de la voix animale, Leos Janacek, parcourant les forêts de Bohème et de Moravie, s’élance dans une vibrante contemplation, une ode aux valeurs profondes de la nature, la liberté et la régénération.

L’animal est un homme comme les autres

Tout comme Rostand dans son Chantecler (1910), Janacek offre à l’animal une voix et une sensibilité bien plus profonde que certains humains lourds de cuistrerie dans son opéra. Contrairement à Chantecler, tirade de basse-cour aux accents révanchards, La Petite Renarde Rusée est une porte ouverte à la compréhension profonde de la nature. En effet on arrive beaucoup plus vite à comprendre par cette narration le cycle de la vie que finalement, l’homme par sa maladresse et sa ladrerie brise.

Pour cette production L’ARCAL, compagnie lyrique aux projets passionants dirigée par Catherine Kollen, propose une lecture extrêmement fine et puissante d’une oeuvre que l’on a si souvent bâclée. En effet dans des productions passées, l’animal est grimé par des accessoires à foison et force maquillage qui lui ôtent toute humanité et donc la pertinence du manifeste de Janacek, auteur du livret. Catherine Kollen réunit autour d’elle une équipe artistique d’un niveau d’excellence et offre aux artistes le terreau parfait pour épanouir leur indéniable talent.

arcal janacek petite renarde petiterenarde4-362x436-78887La retranscription de cette contemplation est dévolue à Louise Moaty. En reprenant des techniques issues de son spectacle magique de la Lanterne, qui poursuit sa route de succès, et mêlées à l’inspiration cinématographique de la Belle Epoque, Louise Moaty réveille les points les plus sensibles de cette rêverie. On réussit à s’identifier à l’animal, à excuser au chasseur balourd et être transporté dans les champs avec les insectes, les oiseaux et les créatures du bois. Grâce à Louise Moaty, l’oeil du renard nous transmet des sentiments qui nous touchent, la langue tchèque devient intelligible et révèle les profondes beautés de la musique. La Petite Renarde, dans le regard de Louise Moaty révèle sa véritable renaissance comme un chef d’oeuvre d’humanité et un captivant témoignage de l’importance de l’environnement pour notre propre évolution. De plus, lors de la scène phare de l’opéra, le mariage de la Petite Renarde, le public porte une paire d’yeux incarnant les regards des animaux de la forêt dans la nuit, le public devient aussi animal et scelle son lien avec la nature. Louise Moaty nous offre encore une fois un moment, un rêve, un instant captivant qui interroge notre propre humanité, à travers l’oeil de l’animal qui nous observe tapi dans sa liberté.

Côté solistes, nous sommes gâtés avec des voix indéniablement marquantes et touchantes. Philippe-Nicolas Martin, campe un Garde-Chasse maladroit mais attaché avec ferveur à la nature qui l’appelle vers un désir de liberté au coeur des bois. Il développe tout du long les nuances dans sa voix d’un grave velouté.

Avec autant d’assurance, la protagoniste aux agilités tels des bonds de renard, la soprano japonaise Noriko Urata éveille ainsi toute la sensibilité et la soif de liberté de la Renarde. Espiègle et rêveuse Noriko Urata réussit à nous attacher à son personnage avec une pertinente sensibilité.

Aussi profonde est la poésie de Caroline Meng, incarnant le Renard. A la fois tombeur à la fourrure mordorée et amoureux transi de sa belle rouquine, la mezzo-soprano ne démérite pas dans les accents et le lyrisme de son chant.

Incarnant le malheureux Instituteur, Paul Gaugler anime son timbre ciselé de ténor avec une verbe et une véritable excellence. On retrouve avec plaisir une expressivité solaire et herculéenne qui sculptent la partition de Janacek sans perdre les nuances du texte.

Wassyl Slipak offre à ses multiples incarnations à la fois les accents du bourru chez le Blaireau et la barbarie de Harasta. A la fois excellent acteur et puissante basse, il réveille dans le combat avec la Renarde un semblant d’inquiétude.

Françoise Masset nous offre une belle prestation dans plusieurs rôles, Sylvia Vadimova émeut et nous déploie une voix pleine de contrastes et de couleurs. Dans les rôles des animaux de la forêt, coryphées de la fable de la Renarde, on retrouve des voix aux accents touchants, Sophie-Nouchka Wernel et Joanna Malewski.

En fosse, reprenant une version réorchestrée pour 16 musiciens, Laurent Cuniot mène avec adresse et une précision rythmique sans pareil son talentueux ensemble TM+. En effet l’ensemble de Nanterre, propose une lecture touchante, alerte et richement multicolore de la partition de Janacek. De ce fait, malgré la réduction, l’orchestre est beaucoup plus maléable aux murmures de la nature que Janacek a semblé retranscrire dans sa partition. TM+ nous renouvelle un voeu de restitution fraîche et la Petite Renarde ici semble retrouver une jeunesse créative sans pareil.

Après cette représentation, alors que la nuit perlée de pluie embrasse la ville de Massy, on commence par se demander si, derrière les haies qui bordent les autoroutes, quelques bêtes aux yeux alertes ne nous observent avec une certaine curiosité, mais toujours avec la bienveillance des êtres en éternelle découverte, ivres de la liberté au coeur des coffres verts des campagnes et des bois. La musique de Janacek fit son oeuvre, germant dans les coeurs la conscience que l’animal n’est que bête par rapport à notre propre maladresse. La rêverie bucolique accompagna Janacek jusqu’à Brno, où, près d’un monument à sa gloire, nulle statue, nul buste, mais un rocher sur lequel la belle Renarde de bronze veille farouchement sur celui qui lui offrit non point la parole humaine, mais l’immortalité de la musique et du chant.

La Petite Renarde Rusée à l’Opéra de Massy, le 20 avril 2016.

Noriko Urata, soprano : Renarde
Caroline Meng, soprano : Grillon, Coq, Renard
Philippe-Nicolas Martin, baryton : Garde-Chasse, un animal de la forêt
Wassyl Slipak, basse : Blaireau, Curé, Harasta (Le Vagabond)
Sylvia Vadimova, mezzo-soprano : Lapak (Le Chien), une poule, Aubergiste, Pic-vert, un animal de la forêt, un renardeau
Françoise Masset, mezzo-soprano : Femme du Garde-Chasse, une poule, Chouette, un animal de la forêt, un renardeau
Paul Gaugler, ténor : Moustique, Instituteur, un animal de la forêt
Sophie-Nouchka Wemel, soprano : Crapaud, Frantik, Geai, une poule, un animal de la forêt, un renardeau
Joanna Malewski, soprano : Sauterelle, Pepik, Poule Huppée, un animal de la forêt, un renardeau
version réorchestrée à 16 musiciens par Jonathan Dove
TM+ ensemble orchestral de musique d’aujourd’hui – Laurent Cuniot, direction

Direction artistique : Arcal - Catherine Kollen
Mise en scène : Louise Moaty
Conception vidéo et conseil : Benoît Labourdette
Collaboration scénographie et costumes : Adeline Caron & Marie Hervé
Lumière : Nathalie Perrier
Maquillage : Elisa Provin
Conseil musical et linguistique : Irène Kudela
Chef de chant : Nicolas Jortie
Collaboration à la mise en scène : Florence Beillacou
Construction du décor et régie générale : Stéphane Holvêque
Fabrication des marionnettes : Marie Hervé
Fabrication des costumes et accessoires : Julia Brochier et Louise Bentkowski
Conception et régie vidéo : Philippe André
Conception vidéo et direction technique : Nicolas Roger

Compte rendu, opéra. Lille. Opéra de Lille, le 28 janvier 2014. Janacek : La petite renarde rusée. Elena Tsallagova, Oliver Zwarg, Derek Welton… Orchestre national de Lille. Franck Ollu, direction. Robert Carsen, mise en scène.

Lille, Opéra. Janacek: La petite renarde rusée, jusqu’au 7 février 2014. Début d’année étincelant à l’Opéra de Lille ! La maison lilloise nous accueille pour la première de La Petite renarde rusée (1924) de Janacek dans une mise en scène d’une fraîcheur particulière signée Robert Carsen. Le chef Français Franck Ollu dirige un Orchestre National de Lille tonique et une distribution de chanteurs talentueuse et investie, avec Elena Tsallagova dans la meilleure des formes pour le rôle-titre.

Hymne à la nature et à la vie
L’histoire de la petite renarde vient d’un roman illustré de Rudolf Těsnohlídek et Stanislav Lolek, à l’origine parue dans un journal auquel Janacek était abonné. Elle raconte l’existence, l’amour, la vie et la mort de la renarde Finoreille. Le Tchèque en fait un hymne à la nature et à l’humanité d’une poésie palpitante. Un opéra comique pourtant émouvant, sa dernière scène a été jouée pendant les funérailles du compositeur.
La mise en scène de Robert Carsen a une beauté complexe, stimulant les sens et l’intellect. Les décors et costumes de Gideon Davey sont visuellement saisissants. La forêt est omniprésente et le passage du temps et des saisons se réalise de façon naturelle, tellement efficace et réussie, en une telle synchronicité avec l’orchestre que nous remarquons à peine les personnes réalisant les changements de décors sur scène. Les humains et les animaux sont vêtus des habits à la beauté plastique indéniable. Les animaux en particulier affichent leur côté sauvage aussi avec des costumes plus évocateurs que descriptifs, à l’exception peut-être du coq, le plus littéral, mais aussi des plus comiques. La vision de Carsen s’accorde donc à l’œuvre avec intelligence et sincérité. Il évite tout pathos et sentimentalité, et donne autant d’importance aux actions représentées qu’aux états d’âmes des personnages.

LA PETITE RENARDE RUSEE CARSEN LILLE

Il est évident que la distribution de chanteurs/acteurs adhère au concept, tellement elle est investie physiquement et vocalement. La soprano Ellena Tsallagova est une Finoreille énergique. Elle habite le rôle avec facilité et ravit le public avec sa présence maline, piquante, rusée. A ceci s’ajoute son chant tonique, du mordant, une belle projection et une impressionnante maîtrise du rythme. Quelques effets théâtraux colorent la voix et un lyrisme distinct sustente son langage corporel. L’équilibre achevé est envoûtant. Son renard est interprété par la mezzo-soprano Jurgita Adamonyte avec panache. Les voix se marient bien et leur duo de la déclaration à la fin du deuxième acte est un véritable tour de force théâtrale. C’est l’un des morceaux les plus « animalier » de l’oeuvre, ici Finoreille brille par sa coquetterie et le renard par son ardeur démesurée. Les autres animaux mis en musique sont autant investis, que ce soit les renardeaux, les oiseaux ou encore les insectes à la présence fugace.

Les humains « coexistent » dans l’ouvrage et s’ils sont plus sérieux, moins libres  ; ils offrent pourtant des caractérisations éloquentes et touchantes. Le rôle le plus riche humainement reste celui du Garde-forestier, interprété par le baryton Oliver Zwarg. Son mélange de tendresse et de rudesse révèle une immense humanité. Son chant est riche en émotion et sa prestation a un je ne sais quoi de spirituel qui fonctionne bien. Lorsqu’il chante son monologue à la fin de l’opéra, l’élan lyrique s’instaure avec une voix saine et un orchestre somptueux. Les autres humains pimentent l’histoire avec leurs individualités. Le curé de Krzysztof Borysiewicz comme le maître d’école d’Alan Oke, exploitent la verve comique de l’œuvre avec vivacité. Remarquons le Harasta de Derek Walton, qui n’a pas de monologue, mais qui brillet tout autant par la beauté de son instrument généreux au timbre chaleureux.

Le chef Franck Ollu se montre maître en dirigeant l’Orchestre National de Lille avec un sens de l’articulation et du coloris alliant dynamisme et imagination. Protagonistes de l’oeuvre avec de nombreux interludes et passages symphoniques, l’orchestre impressionne dès le prélude lyrique et dansant, tout à fait spectaculaire, jusqu’à la coda maestosa du finale aux sonorités inouïes. La nature est en permanence évoquée avec une grande originalité et les morceaux d’inspiration folklorique sont joués avec la vivacité qu’ils requièrent. Du grand art sans prétention mais avec beaucoup d’intentions à l’Opéra de Lille. Un début d’année d’une fraîcheur joviale il est difficile de rester insensibles. A voir encore à l’affiche de l’Opéra de Lille les 4 et 7 février 2013.