COMPTE-RENDU, critique, opéra. TURIN, le 15 juin 2019. CASELLA : La Giara / MASCAGNI : Cavalleria rusticana. Orchestre du Teatro Regio, Andrea Battistoni

COMPTE-RENDU, critique, opĂ©ra. TURIN, le 15 juin 2019. CASELLA : La Giara / MASCAGNI : Cavalleria rusticana. Orchestre du Teatro Regio, Andrea Battistoni. C’est une excellente idĂ©e du Regio de Turin d’avoir associĂ©e la sur-reprĂ©sentĂ©e Cavalleria rusticana Ă  la rare Giara de Casella, compositeur turinois, dont on a pu voir, il y a deux ans, la magnifique Donna serpente. Si les diffĂ©rences – de genre, d’esthĂ©tique – sont nombreuses, la thĂ©matique littĂ©raire, populaire sicilienne, les rapproche avec pertinence. Au final, la « comĂ©die chorĂ©graphique » de Casella en ressort vainqueur.

Sacre du printemps sicilien

 

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InspirĂ©e d’une nouvelle de Pirandello, la « comĂ©die chorĂ©graphique » La Giara fut reprĂ©sentĂ©e au ThĂ©Ăątre des Champs-ÉlysĂ©es en novembre 1924, avec des dĂ©cors et des costumes de Giorgio De Chirico (dont Turin prĂ©sente en ce moment-mĂȘme une trĂšs belle rĂ©trospective). Si Cavalleria est un opĂ©ra, la Giara est un ballet dramatique non chantĂ© (Ă  part un air de tĂ©nor chantĂ© derriĂšre les coulisses). La thĂ©matique sicilienne populaire sert de fil conducteur aux deux Ɠuvres, mais l’esthĂ©tique est radicalement diffĂ©rente, alors que les deux compositeurs voulaient forger, en musique, une nouvelle identitĂ© nationale, et que trente-quatre ans sĂ©parent les deux chefs-d’Ɠuvre.
Casella s’inscrit dans l’esthĂ©tique moderne de l’avant-garde europĂ©enne et son ballet rappelle plus d’une fois le Sacre stravinskien (crĂ©Ă©, rappelons-le, dans le mĂȘme thĂ©Ăątre parisien) et plus globalement l’esthĂ©tique des Ballets russes de Diaguilev. La Sicile volcanique sert de toile de fond aux deux Ɠuvres, mais lĂ  oĂč Mascagni exacerbe les passions, fait couler un magma de pathos, Casella mise sur la pulsation tellurique, ouvrant d’infinies perspectives. Son ballet, relativement court (Ă  peine quarante minutes), est admirable dans sa maniĂšre de varier les effets, d’insĂ©rer une mĂ©lodie populaire (dans le prĂ©lude), de la dĂ©ployer dans toute son infinie douceur, puis d’y adjoindre une danse sicilienne entraĂźnante, avant de changer radicalement de rythme, donnant ainsi le signal Ă  une succession de sĂ©quences qui Ă©grĂšnent le dĂ©roulement dramatique de l’intrigue (le chaudronnier Zi’ Dima est chargĂ© de rĂ©parer une grande jarre appartenant au colĂ©rique Don LollĂČ, mais finit par se retrouver coincĂ© Ă  l’intĂ©rieur, avant que les paysans, opposĂ©s Ă  l’irascible propriĂ©taire, ne finissent par le dĂ©livrer en brisant la jarre en mille morceaux).

Sur scĂšne, un vaste cercle lĂ©gĂšrement inclinĂ© suggĂ©rant le contour de la jarre sert de cadre dans lequel se dĂ©ploie le ballet. Les onze danseurs de la compagnie ZappalĂ  sont extraordinaires de prĂ©cision ; leurs mouvements, tour Ă  tour voluptueux et d’une mĂ©canique virtuositĂ©, dessinent avec grĂące la trame narrative de la nouvelle pirandellienne transposĂ©e. Les costumes bariolĂ©s de Veronica Cornacchini et de Roberto ZappalĂ  Ă©voquent Ă  la fois le folklore sicilien des charrettes typiques de l’üle et l’esthĂ©tique des masques de la Commedia dell’Arte que bon nombre de compositeurs nĂ©o-classiques reprenaient Ă  leur compte dans le premier tiers du XXe siĂšcle. L’intermĂšde chantĂ©, en sicilien, par le tĂ©nor Francesco Anile, dans la coulisse, crĂ©e une soudaine impression d’irrĂ©alitĂ©, accentuĂ© par le contraste entre le discours chorĂ©graphiĂ© et la non-prĂ©sence visible de l’interprĂšte sur scĂšne, alors mĂȘme que cet air populaire est censĂ© nous ramener Ă  la rĂ©alitĂ© « vĂ©riste » de l’intrigue. Une mention particuliĂšre doit ĂȘtre faite Ă  la direction Ă©lectrisante du jeune chef Andrea Battistoni qui dirige la phalange turinoise en soignant les contrastes et en valorisant la puissance sourde de l’orchestration de Casella.

La rĂ©alitĂ© « vĂ©riste » est en revanche au cƓur du cĂ©lĂšbre melodramma de Mascagni, premier succĂšs d’un jeune compositeur de vingt-sept ans qui fit immĂ©diatement sa gloire aux quatre coins du globe. Sur scĂšne, un dĂ©cor de pierres volcaniques encadrĂ© de deux bandes lumineuses rouges au premier plan et en fond de scĂšne, reprend la mĂȘme symbolique sicilienne qui fonctionne parfaitement : tout y est, dĂ©cors et costumes rĂ©alistes, la charrette et le cheval vivant, mĂȘme si ce rĂ©alisme est tempĂ©rĂ© par le mĂ©lange d’une pointe d’Arcadie, de mĂ©lodrame et de folklore artificiel, y compris dans le domaine religieux (voir la procession qui obĂ©it aux codes les plus convenus du mysticisme dix-neuviĂ©miste. On peut mĂȘme s’interroger sur la prĂ©tendue modernitĂ© de l’Ɠuvre – mis Ă  part le sujet qui met en avant des personnages populaires (mais Carmen Ă©tait dĂ©jĂ  passĂ© par lĂ ), notamment sur le plan formel oĂč des rĂ©citatifs trĂšs brefs s’intercalent entre deux pezzi chiusi. L’interprĂ©tation ne souffre pourtant aucune faille, malgrĂ© des chanteurs qui, pour les trois rĂŽles principaux, appartiennent Ă  la seconde distribution. Dans celui de Santuzza, Cristina Melis dĂ©ploie une belle voix de mezzo sonore et bien projetĂ©e, une diction impeccable et une prĂ©sence scĂ©nique du plus bel effet. Turriddu est incarnĂ© par Francesco Anile, dont le timbre n’évite pas toujours les excĂšs pathĂ©tiques du rĂŽle. De ce point de vue, l’Alfio du baryton albanais GĂ«zim Myshketa mĂ©rite toutes les louanges, par son phrasĂ©, la beautĂ© du timbre, la projection sans failles. Ces mĂȘmes qualitĂ©s sont observables chez les deux autres interprĂštes fĂ©minines, la Lucia de Michela Bregantin et la Lola de Clarissa Leonardi, deux beaux mezzos de conviction et d’engagement scĂ©niques. Les chƓurs sont Ă©galement remarquables, excellemment prĂ©parĂ©s par Andrea Secchi, et la direction de Battistoni, moins subtile que dans la Giara (au point de parfois couvrir les voix), rend justice Ă  une partition cĂ©lĂ©brissime, mais de notre point de vue, moins originale que le ballet de Casella.

 

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Compte-rendu. Turin, Teatro Regio, Casella, La Giara / Mascagni, Cavalleria rusticana, 15 juin 2019. La Giara : Francesco Anile (tĂ©nor), Compagnia ZappalĂ  Danza, Nello CalabrĂČ (dramaturgie), Veronica Cornacchini et Roberto ZappalĂ  (costumes), Ilenia Romano et Fernando RoldĂĄn Ferrer (assistants Ă  la chorĂ©graphie), Sammy Torrisi (directeur technique), Orchestre du Teatro Regio, Andrea Battistoni (direction), Cavalleria rusticana : Cristina Melis (Santuzza), Francesco Anile (Turiddu), GĂ«zim Myshketa (Alfio), Michela Bregantin (Lucia), Clarissa Leonardi (Lola), Gabriele Lavia (Mise en scĂšne), Paolo Venturi (DĂ©cors et costumes), Andrea Anfossi (LumiĂšres), Anna Maria Bruzzese (Mouvements chorĂ©graphiques et assistant Ă  la mise en scĂšne), Andrea Secchi (Chef des chƓurs), Orchestre du Teatro Regio, Andrea Battistoni (direction). Illustrations : Andrea Macchia / Teatro Regio 2019

 

 

 

 

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