Compte-rendu : Lille. OpĂ©ra National de Lille, le 18 mai 2013. Rossini : Le Barbier de SĂ©ville. Taylor Stayton, Armando Noguera, Eduarda Melo,… Antonello Allemandi, direction. Jean-François Sivadier, mise en scĂšne.

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Le Barbier de SĂ©ville de Rossini clĂŽt la saison lyrique Ă  l’OpĂ©ra de Lille. Pour cette extraordinaire nouvelle production, le chef de file est le metteur en scĂšne Jean-François Sivadier, accompagnĂ© par une jeune distribution pleine d’esprit dont l’Orchestre de Picardie dirigĂ© par le chef italien Antonello Allemandi.

Le jour de notre venue l’opĂ©ra est retransmis en direct Ă  l’extĂ©rieur de l’opĂ©ra sur la Place du ThĂ©Ăątre. L’occasion s’avĂšre monumentale et transcendante, attributs peu communs pour le Barbier de Rossini, Ɠuvre dont la verve comique, la fraĂźcheur et lĂ©gĂšretĂ© font d’elle, l’opĂ©ra bouffe par excellence. La production s’avĂšre ĂȘtre une belle surprise.

 

 

“Si c’est ça l’avenir de l’opĂ©ra, j’en veux!”

 

Dit une jeune aprĂšs l’entracte, extatique et abasourdie, rien qu’aprĂšs le premier acte! Des paroles pertinentes et emblĂ©matiques d’une audience enthousiaste. La crĂ©ation de Jean-François Sivadier mĂ©rite une avalanche de compliments et encore plus. L’opĂ©ra est dĂšs ses origines du thĂ©Ăątre lyrique, et le seul vrai crĂ©ateur est toujours le metteur en scĂšne. Les chanteurs et instrumentistes sont dans ce sens des artistes-interprĂštes. La mise en scĂšne de Sivadier paraĂźt contemporaine mais est atemporelle en vĂ©ritĂ©. Il a certes une conscience de l’histoire, une sincĂšre comprĂ©hension du “drame”, un sens aigu et raffinĂ© du thĂ©Ăątre, mais surtout du … gĂ©nie. Ainsi l’Ɠuvre se dĂ©roule dans un univers qui intĂšgre et dĂ©passe l’Espagne du 18e siĂšcle propre Ă  la piĂšce, la Rome du 19e de sa crĂ©ation et notre Ăšre actuelle. Les beaux costumes de Virginie Gervaise sont dans ce sens surtout contemporains mais en rĂ©alitĂ© relĂšvent d’un mĂ©lange d’Ă©poques.
La mise en scĂšne a tant de mĂ©rites que nous ne saurons tous les citer. La scĂ©nographie d’Alexandre de Dardel est non seulement astucieuse et cohĂ©rente mais aussi trĂšs belle Ă  regarder. À la sensation de beautĂ© s’ajoutent les lumiĂšres fantastiques de Philippe BerthomĂ©, parfois Ă©vocatrices, parfois descriptives, toujours d’une beautĂ© saisissante.

Le travail de Sivadier avec les chanteurs-acteurs est trĂšs remarquable. Il exploite avec vivacitĂ© et inventivitĂ© ce qu’il y a Ă  exploiter dans l’opĂ©ra de Rossini ; l’entrain trĂ©pidant et la vitalitĂ© inextinguible de la comĂ©die. Il sait ce qui peut paraĂźtre Ă©vident, Rossini veut que ses personnages finissent de chanter leur duo (terzetto en rĂ©alitĂ©) avant de s’Ă©chapper Ă  la fin de l’Ɠuvre, et pour cette raison prĂ©cise ils se font dĂ©couvrir par Basile! Ce n’est pas invraisemblable, ce n’est pas absurde. C’est le Rossini que nous aimons et que Sivadier comprend parfaitement. Sa mise en scĂšne est presque interactive, avec les chanteurs marchant dans la salle et incluant le public dans la comĂ©die. La puissance de l’action est reflĂ©tĂ©e avec maestria dans l’air de Basile “La calunnia Ăš un venticello” un des nombreux tours de force de la soirĂ©e oĂč le chanteur profite sans doute des talents concertĂ©s du directeur musical avec l’inventivitĂ© stimulante et la vivacitĂ© contagieuse de Sivadier.

L’imagination sans limites d’un Barbier spectaculaire

La distribution des chanteurs plutĂŽt jeune a certainement adhĂ©rĂ© Ă  l’esprit de la production. Le baryton argentin Armando Noguera est Figaro. Il l’est, carrĂ©ment, puisqu’il s’agĂźt du rĂŽle qui la fait connaĂźtre et qu’il connaĂźt par cƓur, mais surtout par l’investissement Ă©blouissant du chanteur, dĂ©bordant de charisme. Il n’est jamais moins qu’incroyable, soit dans son archicĂ©lĂšbre cavatine d’entrĂ©e “Largo al factotum” Ă  la difficultĂ© et Ă  la tessiture redoutables, dans le duo avec Almaviva plein de caractĂšre, oĂč celui avec Rosine au chant fleuri remarquable oĂč encore dans le trio final au chant Ă  la fois fleuri et syllabĂ©. Toutes ses interventions inspirent les plus vifs sourires et applaudissements. Le Comte Almaviva du tĂ©nor Taylor Stayton est certes moins comique mais tout autant investi dans sa caractĂ©risation. Son chant est toujours virtuose et son instrument d’une trĂšs belle couleur. Il sait en plus bien projeter sa voix dans la salle et ce mĂȘme dans les intervalles les plus dĂ©licates comme dans sa tessiture vers la fin extrĂȘme. Il s’agĂźt sans doute d’un duo de choc et la complicitĂ© entre les chanteurs est rafraĂźchissante. Si en thĂ©orie le Comte se doit d’ĂȘtre le protagoniste, n’oublions pas qu’il arrive Ă  son but uniquement grĂące Ă  l’aide de Figaro, d’un rang social plus bas. Dans ce sens nous acceptons la suppression de l’air de bravoure d’Almaviva Ă  la fin de l’Ɠuvre, mais nous nous demandons qui a pris cette dĂ©cision? Le chanteur parce qu’il s’extĂ©nue Ă  chanter? Le metteur en scĂšne parce qu’il ne lui trouve aucune utilitĂ© thĂ©Ăątrale? Le directeur musical parce qu’il n’aime pas le long dĂ©veloppement de l’air? Nous acceptons cette Ă©lision, non sans rĂ©ticence. Notamment vis-Ă -vis au tĂ©nor que nous aurions aimĂ© Ă©couter davantage.

La Rosine lilloise est interprĂ©tĂ©e par la soprano Eduarda Melo. Si nous regrettons la mauvaise habitude française de transposer le rĂŽle Ă  une voix soprano, tournure oubliĂ©e et dĂ©suĂšte, la performance plein d’esprit de la pĂ©tillante Melo, sans justifier ce changement, a du sens vis-Ă -vis de la production. Dans sa cavatine du premier acte “Una voce poco fa”, en l’occurrence transposĂ©e en fa majeur et donc sans vocalises graves, sa coloratura stratosphĂ©rique et insolente Ă©blouit l’auditoire. Elle est charmante dans toutes ses interventions et sa leçon de chant au deuxiĂšme acte, est merveilleuse. Sa voix aigĂŒe s’accorde de façon plus que pertinente Ă  l’ambiance comique et dĂ©jantĂ©e,  elle ajoute fraĂźcheur et lĂ©gĂšretĂ© Ă  la production.

En ce qui concerne les rĂŽles secondaires, s’il n’y a pas forcĂ©ment un Ă©quilibre du point de vu vocal, ils sont par contre tous trĂšs engagĂ©s dans leurs caractĂ©risations. Le Basile d’Adam Palka a une voix un peu verte mais veloutĂ©e. Ses dons de comĂ©dien et la couleur de sa voix compensent la tessiture quelque peu limitĂ©e. Le Bartolo de Tiziano Bracci rĂ©ussi Ă  ĂȘtre comique sans ĂȘtre grotesque. Jennifer Rhys-Davies est une Berta dont nous aurons du mal Ă  oublier le sens aigu de la comĂ©die, si elle chante peu, sa prĂ©sence sur le plateau est d’un comique contagieux. Finalement nous remarquerons le Fiorello d’Olivier Dunn. Son personnage ne chante que trĂšs peu, mais c’est en effet lui qui chante les premiĂšres notes de la partition et sa voix puissante et sa couleur irrĂ©sistible nous ont fortement surpris!

Que dire de l’Orchestre de Picardie dirigĂ© par Antonello Allemandi? L’aspect brillant et gai sont les principaux atouts de la prestation. Le maestro a lui aussi un sens solide du thĂ©Ăątre puisqu’il intervient pertinemment pour rehausser l’humeur et la fougue de la partition. Silences et crescendi inattendus dans la cĂ©lĂ©brissime ouverture, Ă©lĂ©gance et clartĂ© presque mozartiennes dans les intermĂšdes, une vivacitĂ© et un zeste fabuleux en permanence. Dans ce sens le chƓur de l’OpĂ©ra de Lille dirigĂ© par Arie van Beeck est Ă  la hauteur de la production, avec une rĂ©activitĂ© tonique et lui aussi, une belle implication thĂ©Ăątrale.

Courrez voir et Ă©couter cette nouvelle production… Le Barbier de Sivadier fera sans doute battre votre cƓur, et vous sortirez convaincu du fait que l’opĂ©ra est un art vivant! Une Ɠuvre d’art totale complĂštement inattendue Ă  surtout ne pas rater. A l’affiche Ă  l’OpĂ©ra de Lille les 26, 28 et 30 mai puis le 2 juin 2013.