BUDAPEST : en direct du MUPA, Gyorgy Vashegyi joue Dardanus

RameauEn direct du MUPA, le 8 mars 2020. Rameau : DARDANUS. À Budapest, après Les Fêtes de Polymnie (2014), Naïs (2017) et Les Indes galantes (2018), Dardanus occupe le chef hongrois György Vashegyi, grand ramélien à la suite des Christie, McGegan, qui a déjà conviancu, s’intéresse à l’histoire de Dardanus : tragédie en musique en un prologue et 5 actes, version de 1744. Livret de Charles-Antoine Leclerc de la Bruère.
Grand défenseur de la musique lyrique française du XVIIIè, en particulier à l’époque des Lumières, et en particulier des opéras visionnaires, réformateurs de Jean-Philippe Rameau, compositeur officiel à Versailles sous le règne de Louis XV, Gyorgy Vashegyi ressuscite la version intégrale de 1744 de Dardanus dont plusieurs mesures inédites comprenant chœurs et partie orchestrale d’un souffle nouveau. Dardanus aime Iphise mais doit affronter et vaincre les agissements d’Anténor. Que donnera cette nouvelle version ? En particulier la langue française si essentielle dans la caractérisation des opéras français. Force est de constater que les distribution peinent souvent dans l’articulation et l’intelligibilité de la langue de Rameau. De ce point de vue, au sein d’une équipe de chanteurs qui rassemble souvent les mêmes solistes, peu de chanteurs savent maîtriser les spécificités du chant français baroque. La distribution annoncée ce 8 mars comprend d’excellents diseurs en français dont le ténor Cyrille Dubois et le baryton Tassis Christoyannis. Voilà qui accrédite la prochaine interprétation. D’autant que le chef ne manque ni de clarté ni d’expressivité et de tension dans la conception architecturale de ses approches, comptant sur deux formations solides à Budapest : le choeur et l’orchestre (sur instruments anciens) qu’il a fondés : Purcell Choir et Orfeo Orchestra. Deux collectifs avec lesquels le maestro a su édifier de très solides réalisations à ce jour.

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gyorgy vashegyi gervais mupa Hypermnestre © János Posztós, Müpa BudapestRAMEAU : Dardanus. DIM. 8 MARS 2020 : 19h. Müpa – Palace of Arts, Budapest, Hongrie – Concert sera retransmis en direct sur le site web du Müpa : écoutez l’opéra en direct:
https://www.mupa.hu/en/program/classical-music-opera-theatre/rameau-dardanus-2020-03-08_19-00-bela-bartok-national-concert-hall

Rameau : Dardanus
György Vashegyi, direction musicale

Judith Van Wanroij, Iphise, l’Amour
Chantal Santon-Jeffery, Vénus, une Phrygienne
Cyrille Dubois, Dardanus
Tassis Christoyannis, Anténor
Thomas Dolié, Teucer, Isménor
Clément Debieuvre, Arcas

Orfeo Orchestra
Purcell Choir

 

PLUS D’INFOS sur le site du MUPA / direct RAMEAU : DARDANUS
https://www.mupa.hu/en/program/classical-music-opera-theatre/rameau-dardanus-2020-03-08_19-00-bela-bartok-national-concert-hall
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Approfondir
Reste que dans cette version née de la refonte de 1744 : plus grave et tendue, noire et introspective, si cornélienne au fond, où Rameau concentre son génie sans jamais le diluer-, les interprètes doivent projeter délire, vérité.

A paru en 2013 une version discographique récente de Dardanus par Pygmalion, mais trop sage :
https://www.classiquenews.com/cd-rameau-dardanus-version-1744-pygmalion-2012/

 

Temps forts et synopsis


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Enchantements de l’Opéra-ballet

rameau jean philippe dossier classiquenews 582 822 dossierCréé en 1739, révisé en 1744, Dardanus incarne pour ses détracteurs dont Rousseau, le sommet de l’invraisemblable lyrique, de la complexité du grand oeuvre monarchique. Rien ne peut cependant cacher le génie de la musique dont le flamboiement continu réserve aux spectateurs plusieurs tableaux inoubliables.
Après un prologue où Rameau oppose la Jalousie à Vénus qui cependant convoque cette dernière pour réveiller l’Amour (!), en audaces harmoniques jamais entendues auparavant, le premier acte se déroule en Phrygie, terre des mausolées. Anténor se dresse en guerrier déterminé prêt à tuer Dardanus et épouser Iphise qui ne peut s’empêcher d’aimer ce dernier. Dans le II, l’acte du temple, Dardanus déguisé en Isménor accueille les aveux amoureux d’Iphise : la tendresse de l’amant qui se démasque est le sujet de cet acte de pure tendresse alanguie. Au III, Dardanus emprisonné suscite la prière déchirante d’Iphise (comme fut déjà bouleversante l’air de Télaïre dans Castor et Pollux) contrastant avec l’ivresse obscène des Phrygiens vainqueurs.
Mais Vénus ouvre le IV : un délicieux et onirique songe guide et caresse le beau Dardanus. Jamais divertissement ne fut ici aussi suggestif et rêveur : un sommet de la nostalgie français. Suit l’épisode du monstre furieux qui aurait tuer Anténor s’il n’était sauvé par Dardanus le preux. Auparavant Anténor, tout en évoquant le monstre affreux, exprime l’empire tout effrayant de l’amour en un air inégalé par sa profondeur grave, sa grâce juste et poétique : « Monstre affreux, monstre redoutable… ». Au V, dans une marine digne de Lorrain, Iphise et Teucer accueillent leur champion Anténor qui reconnaît en Dardanus le véritable héros. La chaconne finale conclue l’enchantement de Dardanus : un superbe cycle de visions et d’épisodes où triomphe le souveraine musique et ses accents chorégraphiques.

CD, critique. Jean-Philippe Rameau : Les Indes galantes (Vashegyi, 2018, 2cd Glossa)

rameau-indes-galantes-gyrorgy-vashegyi-cd-glossa-critique-cd-classiquenews-opera-baroqueCD, critique. Jean-Philippe Rameau : Les Indes galantes (Vashegyi, 2018, 2cd Glossa). Certes voici une version annoncée comme d’importance, – de 1761 ; affaire de spécialistes et de chercheurs (Prologue plus ramassé, inversion dans l’ordre des entrées). Vétilles de musicologues. Ce qui compte avant tout et qui fait la valeur de la présente production (créé au MUPA de Budapest en février 2018), c’est assurément le geste sobre, souple, équilibré du chef requis pour piloter les solistes (plus ou moins convaincants), surtout le chÅ“ur et l’orchestre, – Purcell Choir et Orfeo Orchestra – deux phalanges créées in loco par le maestro György Vashegyi. Osons même écrire que ce dernier incarne pour nous, le nouvel étalon idéal dans la direction dédiée aux Å“uvres françaises du XVIIIè, celles fastueuses, souvent liées au contexte monarchique, mais sous sa main, jamais droite, tendue ni maniérée ou démonstrative. La sobriété et l’équilibre sont sa marque. Un maître en la matière.

 

 

le chef hongrois György VASHEGYI confirme qu’il est un grand ramiste
Intelligence orchestrale

 

 

 

D’abord, saluons l’intelligence de la direction qui souligne avec justesse et clarté combien l’opéra-ballet de Rameau est une formidable machinerie poétique et aussi dans son Prologue avec Hébé, une évocation tendre et presque languissante de l’amour pastoral ne serait ce que dans les couleurs de l’orchestre souverain, d’une formidable flexibilité organique grâce au geste du chef ; Vashegyi est grand ramélien jusqu’en Hongrie : il nous rappelle tout ce qu’un McGegan poursuit en vivacité et fraîcheur en Californie (Lire notre critique de son récent enregistrement du Temple de la Gloire de Rameau, version 1745, enregistré à Berkeley en avril 2017).
S’agissant de György Vashegyi, sa compréhension des ressorts de l’écriture symphonique, les coups de théâtre dont le génie de Rameau sait cultiver l’effet, entre élégance et superbe rondeur, fait merveille ici dès l’entrée en matière de ce Prologue donc, qui est un superbe lever de rideau ; on passe de l’amour enivré à l’appel des trompettes et du front de guerre… les deux chanteurs Hébé et Bellone, sont dans l’intonation, juste ; fidèles à la couleur de leur caractère, MAIS pour la première l’articulation est molle et l’on ne comprends pas 70% de son texte (Chantal Santon) ; quand pour le baryton Thomas Dollié, que l’on a connu plus articulé lui aussi, le timbre paraît abimé et usé ; comme étrangement ampoulé et forcé. Méforme passagère ? A suivre.
A l’inverse, le nerf et la vitalité dramatique de l’orchestre sont eux fabuleux. Il y a dans cette ouverture / Prologue, à la fois majestueuse et grandiose, versaillaise,  pompeuse et d’un raffinement inouï, cette ivresse et cette revendication furieuse que défend et cultive Rameau avec son sens du drame et de la noblesse la plus naturelle : György Vashegyi l’a tout à fait compris.

Chez Les Incas du Pérou (« Première entrée »), la tenue du choeur et de l’orchestre fait toute la valeur d’une partition où souffle l’esprit de la nature (airs centraux, pivots  «Brillant soleil » puis après « l’adoration du soleil », air de Huascar et du chœur justement : « Clair flambeau du monde » , la force des éléments (tremblement de terre qui suit)… indique le Rameau climatique doué d’une sensibilité à peindre l’univers et la nature de façon saisissante. Heureusement que le chœur reste articulé, proche du texte. ce qui n’est pas le cas du Huascar de Dollié, là encore peu convaincant. Et la phani « grand dessus » plutôt que soprano léger (version 1761 oblige) ne met guère à l’aise Véronique Gens.
Jean-François Bou, Osman d’un naturel puissant, associé à l’Emilie bien chantante de Katherine Watson, est le héros du Turc généreux (« Deuxième entrée ») ; son engagement dramatique, sans forcer, gagne une saine vivacité grâce à l’orchestre impétueux, électrisé dans chaque tableau allusif : tempête, marche pour les matelots de provence, et les esclaves africains, rigaudons et tambourins…
Enfin Les Sauvages, troisième et dernière entrée, doit à l’orchestre son unité, sa cohérence dramatique, une verve jamais mise à mal qui électrise là encore mais avec tact et élégance la danse du grand calumet de la paix, puis la danse des Sauvages, avant la sublime Chaconne, dans laquelle Rameau revisite le genre emblématique de la pompe versaillaise.
Par la cohésion sonore et expressive de l’orchestre ainsi piloté, se détache ce qui manquait à nombre de lectures précédentes, un lien organique entre les parties capables de révéler comme les volet d’un vaste triptyque (avec Prologue donc) sur le thème de l’amour galant, selon les latitudes terrestres. Au Pérou, en Turquie et aux Amériques, coule un même sentiment éperdu, alliant convoitise, désir, effusion finale.

 
 

 
 

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CLIC_macaron_2014La lecture confirme l’excellente compréhension du chef hongrois, son geste sûr et souple, rythmiquement juste, choralement maîtrisé, orchestralement articulé et précis. La tenue des voix – volontairement assumées « puissantes » posent problème pour certaines d’entre elles car outrées, affectées ou totalement inintelligibles. Depuis Christie, on avait compris que le baroque français tenait sa spécificité de l’articulation de la langue… Souvent le texte est absent ici. On frôle le contresens, mais cela pointe un mal contemporain : l’absence actuelle d’école française de chant baroque. Ceci est un autre problème. Cette version des Indes Galantes 1761 mérite absolument d’être écoutée, surtout pour le geste généreux du chef. Malgré nos réserves sur le choix des voix et la conception esthétique dont elles relèvent, la vision globale elle mérite un CLIC de classiquenews.

 
 

  

 
 

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CD, critique. Jean-Philippe Rameau : Les Indes galantes, ballet héroïque (1735) / Version de 1761 

 
Chantal Santon-Jeffery : Hébé, Zima
Katherine Watson : Emilie
Véronique Gens : Phani
Reinoud Van Mechelen : Dom Carlos, Valère, Damon
Jean-Sébastien Bou : Osman, Adario
Thomas Dolié, : Bellone, Huascar, Dom Alvar
Purcell Choir
Orfeo Orchestra
György Vashegyi, direction
Glossa / Référence GCD 924005 / durée 2h3mn / parution annoncée le 1err mars 2019

 

 

 

 

 

 

Compte rendu critique, opéra. Budapest, MUPA, le 6 mars 2016. Mondonville : Isbé, 1742. Recréation (version de concert). Katherine Watson, Thomas Dolié… György Vashegyi, direction.

koncert-20150115-13633-vashegyi-gyorgy-es-az-orfeo-zenekar-btf-original-61372Depuis presque 30 ans déjà, le chef hongrois György Vashegyi défend l’interprétation baroque historiquement informée depuis Budapest ; une activité méconnue ici en France et pourtant d’une acuité féconde qui compte déjà de nombreuses réalisations plutôt convaincantes. L’an dernier pour les célébrations Rameau, si le chef et ses troupes ne sont pas venus jusqu’à Versailles, ils ont cependant ressuscité la pastorale héroïque, Les Fêtes de Polymnie du Dijonais, grâce à un disque désormais capitale, couronné par le CLIC de CLASSIQUENEWS (parution de février 2015). On y soulignait ce sens de la clarté et de l’éloquence articulée, un bel équilibre général (chÅ“ur, orchestre et solistes) ; l’efficacité d’une direction soucieuse d’unité comme de cohérence. S’y déploie le fonctionnement d’une “machine” collective, bien rodée désormais : orchestre sur instruments d’époque (Orfeo Zenekar) et choeur formé à l’articulation baroque (Purcell Korus), deux effectifs complémentaires créés par le chef dès ses premiers pas au concert au début des années 1990.

L’ex assistant de Gardiner, – celui qui fut confirmé dans sa passion de Jean-Sébastien Bach (il en connaît chaque cantate) grâce à l’illustre Helmut Rilling (son autre mentor), présente au MUPA, vaste concert hall de la capitale hongroise, une série de concerts, dans le cadre d’un festival de musique ancienne et baroque, dont mars 2016 marque la 2è édition.
La France est à l’honneur cette année au MUPA (le nom du site culturel dont la gestion relève de l’Etat hongrois, et qui compte en plus des cycles de musique ancienne et baroque, un musée d’art contemporain, et le lieu de résidence du Ballet national et du Philharmonique hongrois) ; car après l’étonnante résurrection lyrique à laquelle nous venons d’assister, se tiendra en septembre 2016, un nouveau festival dédié cette fois plus généreusement à la France.

 

Jean-Joseph_Cassanéa_de_Mondonville_(original_replica)_by_Maurice_Quentin_de_La_TourISBE DE MONDONVILLE, PASSIONNANTE REDECOUVERTE. Pour l’heure en cette soirée du 6 mars dernier, c’est un chef d’oeuvre oublié du languedocien Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville (1711-1772 : soit presque l’exact contemporain du napolitain Jommelli) qui s’offre à l’écoute, première mondiale ou plus justement recréation sur instruments d’époque. Violoniste virtuose, auteur adulé pour ses Grands Motets (qui ont fait la fortune du Concert Spirituel, et aussi e sujet d’une précédente résurrection orchestrée par William Christie), Mondonville affirme un superbe tempérament dramatique, d’une indiscutable originalité, alliant puissance théâtrale, vitalité rythmique, grande séduction mélodique; surtout vision architecturale que son contemporain, incontournable rival, Rameau, ne possède pas avec autant de maîtrise (on imagine déjà la résistance outrée des puristes ramistes confrontée à ce nouveau jugement). De fait, le concert de Budapest confirme ce que les opéras déjà connus du compositeur (Titon et l’aurore de 1753, ou Les Fêtes de Paphos de 1758…) ont indiqué à leur époque : Mondonville est un génie du drame lyrique dont on apprécie ainsi de mesurer à sa juste valeur la cohérence et l’indiscutable originalité de l’écriture.

A Budapest, le chef hongrois György Vashegyi ressuscite avec cohérence

Mondonville, génie lyrique enfin révélé

 

RSBA-ThomasDolie5(C)AlixLaveau_displayADAMAS, VRAI PROTAGONISTE DE LA PARTITION DE 1742. Pépite surgissant d’un plateau aux profils convenus, c’est à dire vrai personnage ayant de l’épaisseur psychologique, le traitement d’Adamas (baryton) annonce tous les politiques porteurs de clémence et de pardon fraternel, tels que l’opéra de la fin du XVIIIè saura bientôt les imposer à la scène, selon l’idéal des Lumières. Bien qu’il aime Isbé, le grand prêtre sait maîtriser ses passions et point culminant de la partition, accepte de laisser la belle dans les bras d’un autre (Coridon : articulé mais un peu lisse Reinoud von Mechelen : on aurait mieux suivi ici le chant plus engagé d’un Mathias Vidal, autrement plus nerveux et mordant, en particulier dans la scène du sacrifice où les deux jeunes âmes révélées à l’amour s’offrent à la mort pour épargner l’autre). Si tous les personnages restent dans le même registre expressif, Adamas se montre à différents angles, d’une force et d’une intensité rare, aux récitatifs en majorités accompagnés d’une exceptionnelle beauté ; c’est de toute évidence lui dont l’opéra aurait du porter le nom. La tempête aux cordes, d’une inspiration et d’une fougue toute vivaldienne, s’identifie alors aux tourments intérieurs de l’amoureux impuissant : on a rarement vécu une telle assimilation d’un personnage aux forces vives de l’orchestre. Certes les plus pinailleurs regretteront une orchestration infiniment moins raffinée que Rameau (quoique), mais le souffle de l’architecture, les choix poétiques privilégiant nettement le chant de l’orchestre et ses aptitudes atmosphériques affirment le saisissant génie d’un Mondonville, d’une vraie carrure dramaturgique, génial dans sa caractérisation psychologique, à redécouvrir d’urgence; la couleur mâle, l’intériorité subtile avec lesquelles le baryton Thomas Dolié (photo ci dessus) saisit son personnage, demeurent époustouflantes : un chant semé de naturel et d’impact émotionnel qui savent révéler et déployer la profondeur comme la finesse du rôle. Mais, déjà dans Les Fêtes de Polymnie (Séleucus), nous avions relevé la finesse de son approche, alliant à la différence de ses partenaires, intelligibilité, relief linguistique, exceptionnelle implication dramatique, le tout, – profil du personnage oblige-, avec une noblesse de style et une intensité qui se sont révélées captivantes. Le protagoniste de cette résurrection admirable, c’est lui.

A ses côtés, dolente, languissante, possédée par un désir qui lui fait peur, l’Isbé de Katherine Watson (presque tous ses airs ouvrent chacun des actes) a l’élégance d’une féminité angélique, plus lumineuse qu’ardente, dont la douceur – tragique et intense du timbre s’impose naturellement. A contrario, en coquette délurée / déjantée, la soprano Chantal Santon se distingue tout autant en une incarnation de l’amour plus désinvolte et insouciante. Mais on avoue être plus émus voire troublés par l’excellente diction de l’écossaise Rachel Redmond qui dans cette aréopage de cÅ“urs éprouvés solitaires, sait enfin exprimer l’éclat rayonnant d’un amour partagé qui ne se cache pas : comme Thomas Dolié, Rachel Redmond touche sans limite par son exquise tendresse articulée, un timbre qui sait trouver d’ineffable rondeur dans les aigus les plus perchés. De même la mezzo Blandine Folio-Peres, engagée percutante, fait une sorcière magicienne (Céphise) qui impose piquant et personnalité. Impliquée par l’enjeu dramatique de chaque situation, l’excellent Alain Buet confirme toujours ses affinités avec le théâtre baroque français : il est en Iphis un caractère toujours naturellement expressif, et bonus délectable, intelligible.

Le formidable choeur Purcell (Purcell Kórus) traduit la passion de son chef fondateur pour l’articulation d’un français fin, racé, d’une ambition intelligible, souvent très juste.

L’orchestre de son côté (Orfeo Zenekar) en particulier les violons très exposés (Mondonville n’est pas violoniste surdoué pour rien) affirme un tempérament taillé pour le théâtre : pas d’altos mais un chÅ“ur renforcé de cordes aiguës dont l’unisson et la motricité font mouche dans toutes les vagues impétueuses d’une partition des plus vertigineuses. La tenue des bois et des vents (flûtes omniprésentes) en revanche laisse clairement à désirer; la conception du drame lyrique, l’enchaînement des séquences, l’agencement des scènes chorales, des intermèdes orchestraux, l’intelligence d’une écriture flamboyante mais pas creuse emporte les 3 derniers actes. Jusqu’au final amoureux, duo des deux amants enfin confessés (Coridon / Isbé) qui mêlés au choeur et à tout l’orchestre, rejoint la fièvre incandescente des Grands Motets. On peut certes regretter une direction parfois trop lisse et sage, mais le souci de l’éloquence demeure l’argument le plus convaincant de cette recréation.

 

 

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Même en version de concert (mais au juste, qu’aurait apporté de plus – à part la restitution visuelle des ballets et des divertissements, une production scénique?), l’ouvrage de Mondonville captive de bout en bout. Isbé créé en 1742 est contemporaine de la reprise d’Hippolyte et Aricie de Rameau (créé en 1733), avec la restitution du fameux Trio des Parques aux impossibles vertiges harmoniques. Mondonville curieux et scrupuleux de ce que faisaient ses contemporains, met en scène lui aussi un trio de voix masculines. Inévitablement comparé à Rameau, Mondonville se distingue pourtant sans difficultés : son écriture apporte un autre type d’éclat, un autre point d’accomplissement d’une exceptionnelle cohérence. C’est cette unité de la vision globale qui fusionne mieux qu’ailleurs (Ballets, divertissements, intermèdes…) la continuité du drame, qui surprend et convainc totalement. En cela, Mondonville annonce Gluck, par son souci du drame, avant l’essor des tableaux pris séparément.
Artistiquement cette recréation fait mouche et montre encore l’ampleur des redécouvertes possibles s’agissant du XVIIIè Français. C’est évidemment un événement baroque dans l’agenda 2016 et l’on attend avec impatience le disque qui prolongera cette formidable redécouverte.

 

 

Recréation d’Isbé de Mondonville (1742) au MUPA, Palais des Arts de Budapest, le 6 mars 2016.

Katherine Watson : Isbé
Reinoud Van Mechelen : Coridon
Thomas Dolié : Adamas
Chantal Santon-Jeffery : Charite
Alain Buet : Iphis, hamadryade 3
Blandine Folio-Peres : Céphise
Rachel Redmond : Amour, Egy, Clymène
Artavazd Sargsyan : Tircis, Hamadryade 1
Komáromi Márton : Hamadryade 2

Orfeo Zenekar
Purcell Kórus
Vashegyi György, direction

Compte rendu, opéra. Budapest, MUPA, le 6 mars 2016. Mondonville : Isbé. György Vashegy, direction. Coproduction Orfeo, CMBV.

VISITER le site du MUPA Budapest, Palais des Arts de Budapest

VIDEO : voir notre reportage exclusif Les Fêtes de Polymnie de Rameau, extraits musicaux de la production dirigée en Hongrie par György Vashegyi