CD, compte rendu critique, opéra. Honegger, Ibert : L’Aiglon (2 cd, Nagano, 2015)

aiglon-honegger-ibert-kent-nagano-decca-clic-de-classiquenews-reportage-video-lausanne-tours-ossonceCD, compte rendu critique, opéra. Honegger, Ibert : L’Aiglon (2 cd, Nagano, 2015). Récemment exhumé sur les scènes francophones, Lausanne puis Tours, sous la direction de Jean-Yves Ossonce, en mai 2013, – et plus récemment encore à Marseille (avec D’Oustrac dans le rôle-titre, février 2016) l’opéra à deux têtes, L’Aiglon de Arthur Honegger et Jacques Ibert, sort en disque, mais à l’initiative de nos confrères québécois, depuis Montréal, prolongement d’une série de recréations très applaudies (en mars 2015) sous la direction de Kent Nagano, ardent défricheur à la posture globale, impliquée donc convaincante.

Kent Nagano rend justice au drame lyrique de 1937, signé par Jacques Ibert et Arthur Honegger…

Deux plumes inspirées pour un Aiglon sacrifié

Aux côtés de Cyrano, Rostand laisse avec L’Aiglon créé en 1900 avec la coopération légendaire de Sara Bernhardt, un drame historique glaçant, qui retrace à travers la relation sadique Metternich et le jeune prince impérial et Duc de Reichstag, l’épopée malheureuse et tragique d’une destinée avortée. La partition datée de 193è (créée à Monte Carlo) s’empare en pleine Europe insouciante et déjà terre de tensions exacerbée, de la figure du fils unique de Napoléon Ier, otage odieusement traité à Vienne, Prince de papier, vraie victime sacrifiée, dont le sort le destinait directement à l’opéra. Evidemment, c’est un drame rétrospectif, dont la couleur nostalgique, ressuscite l’ancien lustre impérial, alors définitivement effacé : c’est tout le jeu et le charme de la relation de Flambeau (superbe Marc Barrard qui profite de sa connaissance antérieure du personnage à Tours et à Lausanne justement : son aisance, le souffle du chant, l’intelligence expressive s’en ressentent évidemment) et du Prince, jouant aux soldats sur une carte, convoquant l’ivresse conquérante de son père… (fin du II) ; même évocation subtilement conduite pour la bataille victorieuse de Wagram. Le souci prosodique des deux auteurs contemporains construit cependant un opéra français d’une réelle force épique, où le portrait d’un jeune homme trop frêle à porter le costume légué par son père demeure fin et d’une belle intelligence : sa faiblesse par nature étant parfaitement exprimée dans le fameux duo, implacable et terrible où il trouve son geôlier à peine déguisé, en la personne du ministre Metternich, d’une glaciale et cynique froideur dominatrice.
kent nagano l aiglon honegger ibert cd decca montrealJustement, le choix des solistes étaye globalement la réussite de l’interprétation où rayonne la clarté d’un français toujours audible : Anne-Catherine Gillet, qui chante Juliette chez Gounod, éblouit dans le rôle-titre, en souligne l’angélisme enivré, la droiture morale, l’esprit d’espérance… d’autant plus flamboyant qu’elle est “cassée” minutieusement par le chant ombré, sarcastique, souterrain du ténébreux Prince de Metternich (excellent Etienne Dupuy dont on avait pu il y a quelques années mesurer le beau chant français romantique chez Massenet dans une lecture de Thérèse, singulière et imprévue et caractérisation ciselée aux côtés de Charles Castronovo). Seule réserve, le manque d’ampleur de Gillet qui la trouve dans les aigus à soutenir dans la hauteur comme l’intensité, parfois à la limite de ses justes possibilités (il est vrai que le rôle de l’Aiglon, rôle travesti, est chanté par des mezzos à Lausanne comme à Tours : Carine Séchay avait relevé les defis d’une partition redoutable pour la voix avec constance et finesse ; repris aussi à Marseille avec D’Oustrac…). La créatrice du rôle central était Fanny Heldy, cantatrice aux tempérament explosif et aux ressources phénoménales, car elle chantait Thaïs de Massenet, entre autres… c’est dire.

Ici même sens du verbe, même approche dramatique nuancée : Honegger et Ibert sont deux contemporains nés dans les années 1890, qui quarantenaires en 1935, signent une parfaite compréhension du souffle théâtral chez Rostand, lui-même respecté par Henri Cain qui signe le livret.
Au mérite de Kent Nagano, revient tout l’art de rendre une partition Belle Epoque et Modern style, expressive et palpitante sans affectation (parfois idéalement suave : la valse du III). Très belle réussite globale, et belle redécouverte d’un opéra très peu joué.

CLIC_macaron_2014CD, compte rendu critique, opéra. Ibert, Honegger : L’Aiglon (1935) d’après Rostand. Anne-Catherine Gillet (L’Aiglon, Duc de Reichstag), Etienne Dupuis (Meternich), Marc Barrard( Séraphin, Flambeau), Marie-Nicole Lemieux (Marie-Louise), … Choeur et Orchestre Symphonique de Montréal. Kent Nagano, direction (2 cd Decca 478 9502, enregistré en mars 2015)

 

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CD, coffret. Compte rendu critique. Charles Dutoit – The Montréal Years / Decca sound (35 cd Decca).

Dutoit charles decca montreal coffret box 35 cd review compte rendu critique classiquenews fevrier mars 2016CD, coffret. Compte rendu critique. Charles Dutoit – The Montréal Years / Decca sound (35 cd Decca)Symphonisme canadien des 80′s. Quelle tradition symphonique au Canada dans les années 1980-2000 ? Ce coffret compose un legs symphonique de premier plan : le suisse Charles Dutoit né à Lausanne en octobre 1936 (80 ans en 2016) cultive une connaissance spécifique de l’orchestre, ayant été avant la direction, passionné par le violon… qu’il joue excellement. Il a toujours et de façon pionnière défendu le répertoire romantique et post romantique français : à l’époque où le bénéfice des instruments d’époque n’était pas encore aussi reconnu et légitimement sollicité, le chef a ciselé un travail particulier sur l’équilibre des pupitres, jusqu’à un hédonisme sonore alliant sensualité et détail, – mais aussi plaidé pour une architecture explicite, analytique et dramatique dans les Symphonies de Berlioz, Bizet et Franck, surtout plénitude sonore pour Saint-Saëns (Symphonie avec orgue). Pas moins de 4 cd Ravel (Daphnis et Chloé – partition célébrée qui marque aussi le début de la collaboration…, Boléro, Alborada del Gracioso, La Valse, Rhapsodie espagnole, Concertos pour piano avec Pascal Rogé, Menuet antique, Ma Mère l’Oye, Valses nobles et sentimentales….), 3 cd Debussy (Images, Nocturnes, La mer, Jeux, Le martyre de saint-Sébastien, Prélude à l’après midi d’un Faune, Children’s corner, La Boîte à joujoux…) ; l’élégance de Dutoit se dévoile chez Suppé (ouvertures), Fauré (Requiem avec les solistes, Kiri Te Kanawa et Sheril Milnes) ; symphoniste dans l’âme, artisan de la texture orchestrale à Montréal, Charles Dutoit se dédie aussi pour les russes : Moussorgski et Rimsky, Stravinsky (le Chant du Rossignol, L’Oiseau de feu, Scherzo fantastique…), sans omettre Respighi (Pins et Fontaines de Rome…), Mendelssohn, mais aussi Bartok (Concerto pour orchestre), Orff (Carmina Burana), Holst (The Planets). Pour saisir le soin du détail et du flux organique global, il faut se reporter à son album Ibert (Escales…). Les choix de répertoire sont finalement étendus mais cohérents. 

 

 

dutoit charles chef maestro classiquenews DECCA montreal years coffret box 35 cd review critique cdCollaboration chef/orchestre/label… Le coffret 35 cd illustre de façon exhaustive une collaboration chef/orchestre/label, amorcée au début des années 80, entre Charles Dutoit, l’Orchestre Symphonique de Montréal et Decca. Soit près de 25 années d’une entente artistique semée de réalisations comme d’accomplissements. A mesure que les jalons de cette sensibilité surtout française romantique s’est précisée et nuancée, Decca ciselait aussi ses modes d’enregistrement (le fameux son Decca des années 1980, prenant naissance en particulier à Paris, lors de sessions mémorables à l’église Saint-Eustache). Nommé premier chef d’orchestre du Symphonique de Montréal en 1977, Charles Dutoit devait ainsi marquer en profondeur l’histoire de l’orchestre canadien jusqu’en 2002, soit 25 ans d’une coopération passionnante, qui connaît alors ses heures de gloire à partir de 1980, quand le maestro signe un contrat exclusif avec Decca Londres. Amorçant un cycle discographique universellement salué (comme Karajan chez Deutsche Grammophon), avec Daphnis et Chloé de Ravel (1981), le chef dirige son orchestre dans le monde entier, lors d’une tournée mondiale (Japon, Hong Kong, Corée du nord, Amérique du Sud, Europe…) assurant au duo maestro/orchestre, une notoriété international et une très solide réputation. Le coffret Decca sound regroupe les meilleures réalisations symphoniques, hors les deux intégrales lyriques qui ont connu elles aussi un très grand succès (Pelléas et Mélisande, 1991 ; et Les Troyens de Berlioz, 1994, également enregistrées par Decca).

Boulimie fatale… Le chef accepte en parallèle, la direction du Symphonique du Minnesota (1983), la direction estivale du Philhadelphia Orchestra (1990), mais aussi plusieurs engagements comme premier chef invité du National de France (1991-2001), et aussi la direction du NHK Symphony (1998-2003)… mais trop de fonctions ici et là prises au sacrifice d’une intégrité artistique réellement sereine et dédiée, l’obligent à remettre sa démission auprès du OSM (Orchestre Symphonique de Montréal), le 11 avril 2002 : ainsi se clôturait une entente qui était arrivée au bout de ses possibilités au début du XXè. Les relations d’un chef et des musiciens qui composent “son” orchestre, relèvent le plus souvent d’une histoire de couple : les enregistrements Decca évoquent deux décennies de travail où le chef et le Symphonique de Montréal ont donné leur maximum, réalisant des enregistrements devenus des classiques du genre (Ravel, Stravinsky…). 35 cd d’une odyssée orchestrale passionnante.

 

CD, coffret. Compte rendu critique. Charles Dutoit – The Montréal Years / Decca sound (35 cd Decca). Sortie le 5 février 2016.