Compte rendu, opéra. Paris. Opéra-Comique, le 24 mars 2014. Jean-Philippe Rameau : Platée. Marcel Beekman, Edwin Crossley-Mercer, Simone Kermes, Cyril Auvity, Marc Mauillon. Paul Agnew, direction artistique. Robert Carsen, mise en scÚne

platee_rameau_junon_2014_-580-Dr-M.-RittershausRobert Carsen est omniprĂ©sent Ă  Paris cette saison. Une Elektra Ă  l’ONP pour dĂ©buter l’annĂ©e lyrique, suivie par son Alcina dĂ©sormais bien connue Ă  Garnier, et, conjointement, La FlĂ»te EnchantĂ©e Ă  Bastille tandis que la Salle Favart prĂ©sente sa nouvelle production de PlatĂ©e de Rameau. La question se posait : n’était-ce pas un peu trop ?
Reconnaissons-le tout de go : nous craignions pour cette mise en scĂšne, tant pour son angle de vision que pour son inspiration, la source pouvant se tarir en Ă©tant employĂ©e Ă  un tel rĂ©gime. En outre, comme sans doute bien des mĂ©lomanes dans la salle, les images de la production de Laurent Pelly, dĂ©sormais presque indissociable de cette Ɠuvre, risquaient de se rĂ©vĂ©ler tenaces devant les yeux.

Nymphe de la mode

Et pourtant, aprĂšs un prologue qui demande un temps d’adaptation, celui de la plongĂ©e dans un univers nouveau et l’accoutumance Ă  une atmosphĂšre inĂ©dite, ce spectacle fonctionne Ă  merveille.
Le monde qu’invoque Robert Carsen, celui de la mode, superficiel et clinquant, oĂč l’apparence et les faux-semblants rĂšgnent en maĂźtres, rĂ©sonne comme un Ă©cho Ă  la cour de Louis XV que ridiculise le compositeur dans cette satire.
On se plait Ă  reconnaĂźtre Anna Wintour, la rĂ©dactrice en chef du magazine Vogue, dans la foule occupant le plateau, et le tonnant Jupiter devient un sosie extrĂȘmement convaincant de Karl Lagerfeld portant dans ses bras son Ă©ternel chat blanc.

PlatĂ©e, qui malgrĂ© ses coassements en musique n’est en rĂ©alitĂ© pas dĂ©signĂ©e dans le livret comme une grenouille, devient ici la pensionnaire brimĂ©e d’un Ă©tablissement chic, vaniteuse et sans-gĂȘne, vilain petit canard trop facile Ă  berner. La scĂ©nographie, brillante et chic, caricature – Ă  peine – la dĂ©coration Ă  la mode dans les milieux branchĂ©s, façon Fashion Week, miroirs nombreux, mobilier transparent et lumiĂšres Ă©clatantes. La direction d’acteurs, prĂ©cise et d’une grande justesse, Ă©vite, comme sait le faire Carsen, toute vulgaritĂ©, jusqu’à l’orgie du troisiĂšme acte, chorĂ©graphiĂ©e avec juste ce qu’il faut d’érotisme par Nicolas Paul. Les danseurs s’intĂšgrent ainsi parfaitement Ă  l’action, en des ballets drĂŽles et dĂ©calĂ©s, mais toujours en situation.
On se souviendra longtemps de cette nymphe dĂ©voilĂ©e et raillĂ©e par la fureur de Junon, achevant l’Ɠuvre en sous-vĂȘtements, honteuse dans sa quasi-nuditĂ© sous le regard cruellement moqueur de la foule, utilisant son dernier geste pour se suicider, mettant enfin un terme Ă  ses tourments. Une ultime image forte, montrant la mĂ©chancetĂ© humaine dans sa bĂȘtise la plus crue.

TrĂšs belle Ă©galement 
 la distribution. Aux cĂŽtĂ©s de la fraĂźche Thalie de Virginie Thomas et du Satyre / Mommus dĂ©sopilant de JoĂŁo Fernandes, la Junon Ă  la jalousie brĂ»lante d’Emilie Renard ressemble Ă  s’y mĂ©prendre Ă  Coco Chanel et rĂ©ussit Ă  merveille une composition de trĂšs belle tenue. On salue Ă©galement la superbe Clarine d’Emmanuelle de Negri, toujours irrĂ©prochable dans ce rĂ©pertoire.
Marc Mauillon provoque l’hilaritĂ© en CithĂ©ron devenu serveur que poursuit de ses assiduitĂ©s la reine des marais, et le rĂŽle coule idĂ©alement dans cette voix au timbre si particulier, tenant Ă  la fois du tĂ©nor et du baryton.
Excellent Mercure de Cyril Auvity, percutant et beau diseur, parfaitement Ă  sa place.
On attendait avec impatience la Folie de Simone Kermes, l’enthousiasme se rĂ©vĂšle finalement relatif. Non que cette vocalitĂ© ne lui convient pas, bien au contraire. Ce pastiche de style italien ramĂšne la soprano allemande Ă  son rĂ©pertoire de prĂ©dilection, et c’est justement pour cela que le rĂŽle nous apparaissait comme idĂ©alement Ă©crit pour elle. Las, elle a semble-t-il Ă©coutĂ© attentivement l’interprĂ©tation qu’en a inventĂ© Marc Minkowski tout en tentant de s’en affranchir, sans pour autant trouver sa propre voie, ce qui nous vaut un « Aux langueurs d’Apollon » bien sage, Ă  la diction française fragile et aux variations chiches, un comble pour une chanteuse autant encline Ă  tout oser quitte Ă  franchir allĂšgrement les limites du bon goĂ»t. Par ailleurs, aprĂšs une entrĂ©e remarquĂ©e en clone de Lady Gaga, c’est vĂȘtue d’une conventionnelle robe de concert verte qu’elle entonne prudemment cet air
, avant de revenir vĂȘtue telle une Marie-Antoinette de bal masquĂ©, dans un costume paraissant tout droit sorti d’une pochette d’un de ses propres disques. Il faudra attendre le troisiĂšme acte, son irremplaçable chevelure rousse enfin rendue Ă  sa libertĂ©, et l’air « Amour, lance tes traits » pour que la chanteuse redevienne enfin elle-mĂȘme, osant vocalises, contre-notes et cadences improbables. Il Ă©tait temps !
IrrĂ©sistible en couturier au catogan, Edwin Crossley-Mercer ne fait qu’une bouchĂ©e de l’écriture du roi des Dieux, dĂ©ployant en Jupiter sa grande et belle voix de baryton, octaviant cependant certains graves et assombrissant par instants inutilement une Ă©mission d’ordinaire plus mordante, au dĂ©triment parfois de la limpiditĂ© du texte.

On admire sans rĂ©serve la naĂŻade disgracieuse du tĂ©nor nĂ©erlandais Marcel Beekman, terriblement attachante et Ă©mouvante. Que dire, sinon qu’il incarne Ă  merveille cette femme Ă  la naĂŻvetĂ© dĂ©sarmante, ridicule Ă  force Ă  force d’aveuglement ? Le chanteur offre une saisissante performance de comĂ©dien, oĂč l’on se prend Ă  oublier que c’est un homme qui incarne une figure fĂ©minine, tant l’identification grandit durant la reprĂ©sentation Ă  tel point qu’elle en devient Ă©vidente. Clair et sonore, son instrument Ă  la couleur trĂšs personnelle paraĂźt tout destinĂ© Ă  cet emploi, permettant mille nuances, utilisant tous ses registres et servant un français digne d’éloges. L’émotion affleure sans cesse derriĂšre l’humour, et la scĂšne finale citĂ©e plus haut, interprĂ©tĂ©e Ă  fleur de peau, reste le point culminant de la soirĂ©e, la promise bafouĂ©e apparaissant poignante dans son dĂ©sespoir.
Remplaçant William Christie souffrant Ă  la tĂȘte du chƓur – impeccable de bout en bout – et de l’orchestre des Arts Florissants, Paul Agnew, grand interprĂšte du rĂŽle-titre, dĂ©montre sa connaissance profonde de l’Ɠuvre, qu’il a pu roder de l’intĂ©rieur durant de longues annĂ©es. Il cultive une pĂąte sonore ronde et gĂ©nĂ©reuse, toujours vive mais sans prĂ©cipitation ni aciditĂ©, peignant parfaitement les diffĂ©rentes atmosphĂšres qui composent l’ouvrage, et emporte musiciens et chanteurs dans un tourbillon sonore qui soulĂšve l’enthousiasme.
Un trĂšs beau succĂšs au rideau final, qui prouve qu’on peut encore aujourd’hui mont(r)er PlatĂ©e autrement.

Paris. OpĂ©ra-Comique, 24 mars 2014. Jean-Philippe Rameau : PlatĂ©e. Livret d’Adrien-Joseph Le Valois d’Orville, d’aprĂšs la comĂ©die de Jacques Autreau. Avec PlatĂ©e : Marcel Beekman ; Jupiter : Edwin Crossley-Mercer ; La Folie : Simone Kermes ; Thespis / Mercure : Cyril Auvity ; Momus / CithĂ©ron : Marc Mauillon ; Amour / Clarine : Emmanuelle de Negri ; Junon : Emilie Renard ; Satyre / Mommuss : JoĂŁo Fernandes ; Thalie : Virginie Thomas. ChƓur et orchestre Les Arts Florissants. Paul Agnew, direction musicale. Mise en scĂšne : Robert Carsen ; DĂ©cors et costumes : Gideon Davey ; LumiĂšres : Robert Carsen et Peter van Praet ; ChorĂ©graphie : Nicolas Paul ; Dramaturgie : Ian Burton