CD coffret Ă©vĂ©nement : BEETHOVEN revolution (vol1), Jordi SAVALL (Symphonies 1 Ă  5 – Le Concert des Nations, AcadĂ©mie Beethoven 250 – 3 cd Alia Vox, 2019)

beethoven revolution symphonies 1 5 savall critique cd classiquenewsCD coffret Ă©vĂ©nement : BEETHOVEN revolution (vol1), Jordi SAVALL (Symphonies 1 Ă  5 – Le Concert des Nations, AcadĂ©mie Beethoven 250 – 3 cd Alia Vox juin sept 2019). C’est un feu de joie dont l’allant percute et avance sans lourdeur ni Ă©paisseur ; Jordi Savall dĂ©voile un Beethoven dĂ©poussiĂ©rĂ©, vif argent, grĂące aux tempos enfin rĂ©tablis. L’équilibre des pupitres (cordes en boyau, bois, vents et cuivres), la puissance des unissons, la violence des tutti, fouettĂ©s et onctueux, l’intelligence des nuances, la fermetĂ© virile du geste
 indiquent une lecture d’une rare cohĂ©rence.

Les premiĂšres symphonies sont relues avec une vitalitĂ© rĂ©gĂ©nĂ©ratrice, un sens du dĂ©tail et aussi une clartĂ© structurelle de premier plan. La n°1 (1800) impose un souffle, des respirations amoureuses, une hauteur de vue, un sens irrĂ©sistible des Ă©quilibres ; l’orchestre est conçu comme une assemblĂ©e d’individualitĂ©s pourtant unifiĂ©es en une direction commune. L’emblĂšme mĂȘme de la sociĂ©tĂ© active rĂ©conciliĂ©e, fraternelle : soit l’accomplissement de l’idĂ©al beethovĂ©nien. Sur le plan musical, l’auditeur se dĂ©lecte tout autant de la ciselure, de l’énergie, de l’esprit rĂ©formateur comme de l’activitĂ© franche d’un orchestre impĂ©rial. Savall nous fait entendre le bruit du chaos primordial, la forge armĂ©e et conquĂ©rante, le relief des armes belliqueuses, les gouffres vertigineux ouverts et le pur esprit crĂ©ateur, celui qui organise la matiĂšre pour que surgisse la lumiĂšre (pulsion dyonisiaque furieuse et dansante du dernier Allegro). Les temps de suspension plus mĂ©ditative et de plĂ©nitude tendre, d’effusion fraternelle façonnent la superbe articulation du Larghetto de la Symphonie n°2 (1802) oĂč scintillent frottements harmoniques et saveur des timbres caractĂ©risĂ©s.

DĂšs le dĂ©but de la 3Ăš EroĂŻca (1804), en son Allegro con brio se dĂ©ploie le vol de l’aigle, ses hauteurs olympiennes oĂč les secousses militaires et les dĂ©flagrations semblent comme absorbĂ©es, distanciĂ©es / intĂ©grĂ©es dans un panorama Ă  l’échelle du cosmos : dĂ©jĂ  le destin frappe Ă  la porte (6 coups assĂ©nĂ©s), expression d’une dĂ©termination Ăąpre, inextinguible, Ă  laquelle trait du gĂ©nie, succĂšde la Marcia funĂšbre : Savall y Ă©largit encore le cortex beethovĂ©nien , irrĂ©pressible dĂ©ploration funĂšbre (le deuil des idĂ©es trahies par Bonaparte devenu NapolĂ©on le tyran) ; le geste est mordant, nerveux (en Ă©cho avec l’aigreur millimĂ©trĂ©e des cuivres) et la palette des nuances aussi Ă©tendue que dĂ©lectable (les bois d’une voluptueuse prĂ©sence, souple, affectueuse). La forge symphonique beethovĂ©nienne palpite Ă  chaque mesure. Dans cette fabuleuse descente infernale s’accomplissent un relief instrumental, une intensitĂ© nimbĂ©e par les couleurs sidĂ©rantes des bois. Le travail est exceptionnel et rĂ©tablit la filiation de Ludwig avec Mozart et Haydn (colonnes maçonniques et gravitas du Requiem du Premier ; vibration fantastique de La CrĂ©ation du Second). Le chef catalan avait dĂ©jĂ  abordĂ© la partition en 1994 dans une version pleine de fougue et de contrastes, prĂ©lude nĂ©cessaire semble-t-il Ă  l’accomplissement de 2019.

La 4Ăš (1806) pĂ©tille et trĂ©pigne, assĂ©nant avec une motricitĂ© rythmique exaltĂ©e, l’avĂšnement d’une Ăšre nouvelle ; introduit par l’Adagio prĂ©liminaire, l’Allegro II avance, impĂ©rial, impĂ©rieux, ivre de sa force Ă©lectrisĂ©e. MĂȘme jeu d’équilibre entre percus et cuivres tranchantes, bois onctueux et cordes trĂ©pidantes dans l’Adagio qui conduit Ă  une plĂ©nitude nouvelle : le fini instrumental (clarinette olympienne) semble y recueillir la leçon du dernier Mozart. Tout s’accorde et s’organise pour la vitalitĂ© Ă©ruptive mais organisĂ©e du dernier Allegro : danse et transe Ă  la fois, dramaturgie chorĂ©graphique, feu de joie d’une irrĂ©pressible Ă©nergie.

La 5Ăšme (1808) peut alors ciseler ses accents tranchants, vĂ©ritables appels Ă  la sidĂ©ration ultime, pour que naisse en un dĂ©nouement cathartique, l’euphorie salvatrice finale. LĂ  encore le dĂ©tail, la nervositĂ©, une certaine dramaturgie du dĂ©sespoir qui confĂšre la gravitĂ©, soutient une lecture somptueusement pensĂ©e : oĂč l’Allegro serait l’expression d’un espoir planĂ©taire et cosmique, bientĂŽt déçu et enterrĂ© manu militari dans l’Andante qui suit, selon un diptyque bien connu Ă  prĂ©sent et inaugurĂ© dans la 3Ăš « Eroica », elle aussi contrastĂ©e et bipolaire, exaltĂ©e puis mĂ©ditative jusqu’au dĂ©nuement le plus total. Savall en comprend l’échelle des registres, l’écart vertigineux des deux versants. La jubilation olympienne, exaltation et extase fraternelle, du dernier Allegro affirme ce galop Ă©tincelant (Ă©clairs et saillies des bois et des vents, clarinette, flĂ»te éperdues / « sempre piĂč allegro »).

CLIC D'OR macaron 200Dans les faits, Jordi Savall dĂ©montre une comprĂ©hension profonde du massif beethovĂ©nien ; il en rĂ©vĂšle les Ă©quilibres singuliers, d’autant mieux mesurĂ©s depuis son interprĂ©tation prĂ©cĂ©dente des 3 derniĂšres symphonies de Mozart (2017-2018). L’auditeur y dĂ©tecte une filiation avec l’harmonie des bois et des vents, particuliĂšrement ciselĂ©s et privilĂ©giĂ©s, dialoguant avec les cordes, jamais trop puissantes. La martialitĂ© de Ludwig s’en trouve allĂ©gĂ©e, plus percutante, et c’est tout le bĂ©nĂ©fice des instruments d’époque qui jaillit, renforçant les contrastes beethovĂ©niens. La sonoritĂ© est l’autre superbe offrande de Savall grĂące Ă  l’effectif : autour de 60 instrumentistes dont 32 cordes ; la fidĂ©litĂ© aux souhaits de Beethoven est Ă©loquente dans cette clarification entre les pupitres. VoilĂ  comment le chef catalan Ă©claire de l’intĂ©rieur l’expressivitĂ© beethovĂ©nienne oĂč l’orchestre n’exprime pas la pensĂ©e musicale : il est cette pensĂ©e elle-mĂȘme. Pas de masques ni d’enveloppe formelle : franc et direct, les musiciens fusionnent avec le sens : il porte l’esprit du gĂ©nie crĂ©ateur. Ce premier coffret des Symphonies 1 Ă  5 (un second est annoncĂ© comprenant les 6 Ă  9) dĂ©montre aussi la pertinence des moyens mis en Ɠuvre : Savall a organisĂ© plusieurs acadĂ©mies musicales oĂč instrumentistes aguerris de Concert des Nations encadrent et pilotent de plus jeunes ; de sorte qu’aux cĂŽtĂ©s de la pertinence artistique, la transmission et le partage s’invitent Ă  cette fĂȘte collective de la transe et de l’élĂ©gance. Lecture majeure. Vite le 2Ăš volume de cette intĂ©grale Beethoven de premier plan. Pour l’annĂ©e BEETHOVEN 2020, on ne pouvait rĂȘver geste plus saisissant. CLIC de CLASSIQUENEWS.COM

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CD coffret Ă©vĂ©nement : « BEETHOVEN rĂ©volution » Jordi SAVALL (Symphonies 1 Ă  5 – Le Concert des Nations, AcadĂ©mie Beethoven 250, chĂąteau de Cardona, Catalogne, juin / sept 2019 – 3 cd Alia Vox)

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LIRE aussi notre critique du coffret des 3 derniÚres Symphonies de MOZART par Jordi Savall / CLIC de classiquenews (été 2019) :

http://www.classiquenews.com/cd-coffret-evenement-mozart-les-3-dernieres-symphonies-39-40-41-jupiter-jordi-savall-3-cd-alia-vox/

LIRE aussi notre dossier spécial LUDWIG BEETHOVEN 2020 : dossier pour les 250 ans de la naissance de Beethoven (cd, livres, dvd, biographie, etc
):

http://www.classiquenews.com/dossier-beethoven-2020-les-250-ans-de-la-naissance-1770-2020/

CD, compte rendu critique. « A journey »  Pretty Yende, soprano. Bel canto et opĂ©ras romantiques français : Rossini, Bellini, Donizetti, Gounod, Delibes
 (1cd Sony classical)

YENDE-pretty-cd-a-journey-582-582-cd-review-cd-compte-rendu-classiquenews-clic-de-classiquenews-Pretty-Yende-CoverCD, compte rendu critique. «  A journey »  Pretty Yende, soprano. Bel canto et opĂ©ras romantiques français : Rossini, Bellini, Donizetti, Gounod, Delibes
 (1cd Sony classical)Jeune souveraine du beau chant
 Coloratoure exceptionnellement douĂ©e, la jeune soprano sud africaine Pretty Yende (Ă  peine trentenaire en 2016) fut rĂ©vĂ©lĂ©e avant tout dĂšs 2010, lors du premier Concours international de Bel Canto Vincenzo Bellini, seule compĂ©tition (française) dĂ©diĂ©e aux spĂ©cifiĂ©s du chant bellinien (c’est Ă  dire prĂ©verdien); son chant sĂ»r et raffinĂ© s’affirme ici au sommet de sa jeune carriĂšre, telle une nouvelle Jessye Norman, alliant la grĂące, le style, une technicitĂ© brillante et naturelle 
 au service des compositeurs lyriques d’avant Verdi : Rossini et son Ă©lĂ©gance virtuose ; Bellini et ses langueurs suaves d’une ineffable tendresse ; Donizetti, touche Ă  touche gĂ©niale autant dans la veine dramatique et tragique que comique et bouffone
 Soit de l’expressivitĂ© mordante et une noblesse naturelle doublĂ©e d’une technicitĂ© acrobatique avĂ©rĂ©e
 autant de qualitĂ©s qui lors du premier Concours prĂ©citĂ©, avait particuliĂšrement marquĂ© les esprits du Jury et du public.
Vraie coloratoure, douĂ©e d’une flexibilitĂ© saisissante, aux cĂŽtĂ©s de la beautĂ© d’un timbre qui demain, chantera Bellini Ă©videmment (Lucia Ă  l’OpĂ©ra Bastille en 2016), surtout Mozart, la jeune diva (nĂ©e en 1985) affirme sans dĂ©tours, une Ă©tonnante maturitĂ©, une plasticitĂ© riche et nuancĂ©e malgrĂ© son jeune Ăąge.
L’agilitĂ© des vocalises, la justesse de l’intonation, Ă  la fois sĂ©duisante et brillante illumine l’intelligence juvĂ©nile de sa Rosina (Una voce poco fa) : tout l’art de la jeune diva se dĂ©ploie ici : assurĂ©e, palpitante, d’un cristal inouĂŻ tant le brio pyrotechnique de ses vocalises reste remarquable de prĂ©cision et de musicalitĂ©. En elle, rayonne une coloratoure virtuose, Ă©lĂ©gante, noble, d’une grande finesse de style et d’une juvĂ©nilitĂ© expressive illimitĂ©es.
En Français, sa LakmĂ© dĂ©roule une suavitĂ© Ă  la fois opulente et enchantĂ©e, dans le duo des fleurs de LamĂ© (avec Kate Aldrich, Ă  l’émission bien basse et comme voilĂ©e
 de surcroĂźt sur un tempo trop lent Ă  notre goĂ»t). Si la tenue de Pretty Yende demeure sans faille, il n’en va pas de mĂȘme avec ses partenaires
 2Ăšme chanteuse ici et chef. La baguette lourde, trop dĂ©taillĂ©e, finit par enliser, malheureusement le duo qui en consĂ©quence, n’est pas le meilleur titre du rĂ©cital. Les rĂ©centes lectures sur instruments d’époque ont dĂ©voilĂ© une autre sonoritĂ©, pour les opĂ©ras romantiques français.

BELLINIENNE ENCHANTERESSE
 Ecartons ces infimes rĂ©serves qui d’ailleurs ne concernent pas la jeune diva mĂ©ritante mais plutĂŽt ses partenaires. Car l’évidence vient aprĂšs ces Rossini et Delibes du dĂ©but : le plat de rĂ©sistance reste le premier air Bellinien : BĂ©atrice di Tenda, « Respiro io qui 
 puis Ah, la pena in lor Piombo » ; l’expĂ©rience bellinienne spĂ©cifique de Pretty Yende se distingue nettement dans cette sĂ©quence vocalement convaincante – dommage lĂ  encore que la direction de Marco Armiliato en fait des tonnes, Ă  contrecourant de la finesse Ă©lĂ©gantissime requise (que rĂ©alise sans faute la soprano pour sa part). Tendresse initiale du rĂ©citatif, – Ă  l’évocation de la fleur flĂ©trie, condamnĂ©e ; Pretty Yende exprime avec une subtilitĂ© irrĂ©sistible la noblesse d’une Ăąme sacrifiĂ©e. Puis Ă  l’énoncĂ© de l’air proprement dit (par le cor et les flĂ»tes), la suavitĂ© enchantĂ©e du timbre impose dĂ©finitivement la cantatrice belcantiste. C’est une femme qui dĂ©voile une conscience nouvelle, celle qui lui fait mesurer son aveuglement prĂ©cĂ©dent, une princesse d’une subtilitĂ© impressionnante que son repentir rend davantage admirable sur le plan moral: les vocalises et le legato sont parfaits de prĂ©cision, d’intensitĂ©, et dans une vision globale, relĂšvent d’une intelligence musicienne capable de construire l’air en une vision architecturĂ©e idĂ©alement Ă©noncĂ©e. Pretty Yende nuance son expressivitĂ© sans jamais sacrifier l’élĂ©gance du chant, la noblesse de l’intonation, affirmant des variations d’une justesse dĂ©chirante (avec le choeur affligĂ©, compassionnel). La cabalette de la souveraine fraternelle impose le mĂȘme souci esthĂ©tique et un sens du texte qui se dĂ©roule comme une caresse, capable de vocalises qui Ă©galent indiscutablement celles de l’impĂ©ratrice actuelle du genre, Edita Gruberova (souhaitons la mĂȘme intelligence et la mĂȘme longĂ©vitĂ© Ă  sa jeune hĂ©ritiĂšre Pretty Yende).

 
 
CD. PRETTY YENDE, nouvelle diva belcantiste

 
 

Ambassadrice de charme et d’un style raffinĂ© chez Rossini, Bellini, Donizetti


Pretty Yende : nouvelle et sublime diva belcantiste

 

L’idĂ©al esthĂ©tique, Ă©lĂ©gantissime, d’une tendresse souriante, toujours raffinĂ©e, portant le Rossini du Comte Ory, se dĂ©ploie pareillement et en français dans la grande scĂšne suivante : « En proie Ă  la tristesse  » : « La Yende » maĂźtrise le texte, reste intelligible, douĂ©e de nuances et de couleurs d’une suavitĂ© lĂ  encore irrĂ©sistible. Sa Comtesse s’alanguit, semble sculpter son superbe miel vocal sans limites, assĂ©nant des aigus supersoniques d’une clartĂ©, intensitĂ©, couleur remarquablement sĂ»res (remerciement Ă  l’ermite : « CĂ©leste providence », puis cabalette qui suit : « Cher Isolier  »).

Plus sombre, la couleur de la Juliette de Gounod, confirme les affinitĂ©s de la diva avec le romantisme français : « Dieu quel frisson court dans les veines  » ; l’amoureuse pure et la mort, s’affirment ici dans un tableau terrible, pathĂ©tique, hĂ©roique, d’essence fantastique aussi dont la froide volontĂ© impose une morbide dĂ©termination (Ă©vocation du poignard), auquel le lyrisme Ă©perdu de « verse toi-mĂȘme ce breuvage » convoque immĂ©diatement l’intensitĂ© de l’actrice tragique et tendre. LĂ  encore on regrette la lourdeur de la baguette, mais la finesse de la chanteuse Ă©blouit totalement. La versatilitĂ© expressive et dans chaque sĂ©quence Ă©motionnelle, le style et l’intelligibilitĂ© de l’interprĂšte imposent une exceptionnelle flexibilitĂ© dramatique.

RĂŽle qu’elle connaĂźt parfaitement Ă  prĂ©sent pour l’avoir chantĂ© au Concours Bellini dĂšs 2010, sa Lucia saisit par la mĂȘme maturitĂ©, une intelligence dramatique exquise, son incandescente juvĂ©nilitĂ©. alors que ses consoeurs attendent l’Ăąge mĂ»r pour triompher des vocalises entre autres, Pretty Yende Ă©blouit par la jeunesse de son chant. Longuement prĂ©sentĂ© Ă  la harpe, « Ancor non giunse!  » est plainte Ă©thĂ©rĂ©e d’une tristesse infinie (du caractĂšre qui marqua tant Chopin), ensuite l’énoncĂ© de « Regnava tel silenzio » affirme la profondeur de la diva, puis enfin sa priĂšre irrĂ©pressible, creuse sa joie infinie : la palette des nuances et des couleurs Ă©blouit par son intensitĂ©, la carrure irrĂ©prochable des vocalises dĂ©montre une maĂźtrise coloratoure Ă©poustouflante


La derniĂšre plage confirme les dispositions belcantistes, prĂ©cisĂ©ment belliniennes de la jeune diva : d’un caractĂšre immĂ©diatement enivrĂ© et enchantĂ©, ciselant une Elvira (I Puritani, un rĂŽle que Pretty Yende avait dĂ©jĂ  prĂ©sentĂ© lors du Concours Bellini 2010), d’une surprenante intensitĂ©, la soprano Ă©blouit par sa facilitĂ© acrobatique, la flexibilitĂ© des vocalises, la justesse des notes tenues couvertes, et dans l’ensemble de l’architecture dramatique, une intensitĂ© continue jamais mise Ă  mal, jamais dĂ©placĂ©e, jamais forcĂ©e, toujours sincĂšre et d’une finesse absolue. En plus de sa vocalisation habitĂ©e, Pretty Yende affirme une intelligence et une vĂ©ritĂ© expressive indiscutables.
« Qui la voce sua soave  » exprime le rĂȘve, la fragilitĂ©, l’hypersensibilitĂ© d’une Ăąme prĂȘte Ă  sâ€˜Ă©vanouir Ă  force d’épreuves surmontĂ©s, de traumatismes vĂ©cus. L’autoritĂ© vocale, l’élĂ©gance et la finesse du chant effacent toute rĂ©serve : Pretty Yende impose un talent d’actrice tragique irrĂ©sistible dans la grande scĂšne de la folie : la derniĂšre sĂ©quence aprĂšs 11mn d’effusion coloriste, tragique, de candeur hĂ©bĂ©tĂ©e, affirme une ardeur Ă©chevelĂ©e : « Vien diletto Ăš in ciel la luna! / Viens mon bien aimĂ© la lune est dans le ciel »  , celle d’une femme sacrifiĂ©e, devenue folle
 la vocalitĂ© rayonnante, rĂ©alisant toutes les variations possibles, de Pretty Yende impose une exceptionnelle intelligence virtuose, le chant exprimant le paroxysme Ă©motionnel qui emporte la jeune femme mariĂ©e contre son grĂ© et rendue criminelle. Stupenda.

Aucun doute, le Concours Bellini 2010 avait bien raison de couronner le gĂ©nie belcantiste de la jeune diva
 que toutes les scĂšnes du monde s’arrachent non sans raison Ă  prĂ©sent. C’est pourquoi malgrĂ© l’entourage musical parfois dĂ©cevant (chef, orchestre et chanteurs n’ont certes pas la finesse musicale de la diva), ce premier disque est davantage qu’une carte de visite : c’est bien la confirmation qu’un immense talent belcantiste est maintenant prĂȘt Ă  Ă©blouir le monde lyrique. On ne peut que s’incliner devant une telle perfection vocale. Bravissimo Pretty.

 
 

CLIC D'OR macaron 200CD événement, compte rendu critique. PRETTY YENDE, soprano. A Journey : airs de Rossini (Le Barbier de Séville, Le Comte Ory) ; Bellini (Béatrice de Tende / Beatrice di Tenda, I Puritani), Donizetti (Lucia di Lammermoor), Delibes, Gounod. Orchestra sinfonica nazionale della RAI. Marco Armiliato, direction (1 cd SONY classical). Enregistrement réalisé à Turin (Italie) en août et septembre 2015. CLIC de CLASSIQUENEWS.COM (rentrée 2016). Parution : le 16 septembre 2016.

 
 

AGENDA : Pretty Yende aprĂšs avoir chantĂ© Rosina du Barbier de SĂ©ville Ă  l’OpĂ©ra Bastille Ă  Paris, revient du 14 octobre au 16 novembre 2016, dans le rĂŽle de Lucia, Lucia di Lammermoor. VISITER le site de l’OpĂ©ra national de Paris, page dĂ©diĂ©e Ă  Lucia di Lammermoor avec Pretty Yende

Donizetti : Lucia di Lammermoor Ă  Limoges puis Reins

DONIZETTI_Gaetano_Donizetti_1Limoges, Reims. Donizetti : Lucia di Lammermoor. 1er novembre-1er dĂ©cembre 2015. A Limoges puis Reims, le sommet lyrique tragique de Donizetti (crĂ©Ă© en 1835 au san Carlo de Naples) occupe le haut de l’affiche. Pour Donizetti (1797-1848), Lucia est une amoureuse extatique et ivre dont la fragilitĂ© Ă©motionnelle approche la folie hallucinĂ©e. Le compositeur qui fait Ă©voluer le bel canto bellinien vers un nouveau rĂ©alisme expressif annonçant bientĂŽt Verdi, signe le chef d’oeuvre de l’opĂ©ra romantique italien, quelques annĂ©es aprĂšs la rĂ©volution berliozienne (crĂ©ation de la Symphonie fantastique en 1830). Victime d’une sociĂ©tĂ© phalocratique qui dĂ©cide de son destin contre son grĂ© et son amour (pour Edgardo), la belle Lucia, parti enviable, assassine ce mari dont elle ne veut pas : Ă  peine consciente, abandonnĂ©e Ă  la dĂ©raison psychique, la diva se doit Ă  la fameuse scĂšne de reprise de conscience, oĂč meurtriĂšre malgrĂ© elle, elle retrouve une raison bien Ă©phĂ©mĂšre, aprĂšs avoir compris l’acte qu’elle vient de commettre et avant de mourir. Avec Lucia, Donizetti atteint un sommet dans le registre pathĂ©tique noir et sanglant.

 

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En 1835, Donizetti compose le sommet romantique italien

Lucia / Juliette : visages de la folie amoureuse

 

Le frĂšre de Lucia (Enrico Ashton) s’entĂȘte Ă  vouloir marier sa sƓur contre sa volontĂ© : or l’amoureuse aime Ă©perdument le beau Edgardo (malheureux hĂ©ritier du clan rival aux Ashton, les Ravenswood). C’est un peu comme dans RomĂ©o et Juliette : les deux amants ne peuvent pas se marier car ils s’aiment a contrario de la loi fratricide qui oppose les deux clans adverses dont chacun est l’enfant. L’amour ou le devoir : les sentiments ou la famille. Tout l’acte I expose la force de leur amour pur et sans calcul.

Au II, Marieur pervers et terrible manipulateur, Enrico force donc Lucia Ă  Ă©pouser le mari qu’il a choisi : Arturo Bucklaw. Revenu de France, Edgardo humilie celle qui pourtant l’aimait… En un sextuor final, concluant le II, tous les protagonistes expriment chacun, son incomprĂ©hension et sa solitude dans un climat d’inquiĂ©tude oppressant.

Au III, la rivalitĂ© entre Enrico et Edgardo redouble. Pendant sa nuit de noce, la jeune mariĂ©e tue cet Ă©poux imposĂ© avant de tomber inconsciente et morte (au terme de sa fameuse scĂšne de la folie) ; quant Ă  Edgardo, trop naĂźf, trop manipulable, se donne lui aussi la mort sur le corps de son aimĂ©e aprĂšs avoir compris qu’il avait Ă©tĂ© abusĂ© par Enrico…

Comme RomĂ©o et Juliette, Edgardo et Lucia sont deux flammes amoureuses, interdits de bonheur, victimes expiatoire d’un monde oĂč les hommes n’ont qu’une motivation, se faire la guerre et dĂ©fendre leur intĂ©rĂȘt. Une sƓur est une monnaie d’Ă©change ou le moyen de contracter alliance. La barbarie Ă©crase le cƓur des amants purs.

 

 

Limoges, Opéra
Les 1er, 3, 5 novembre 2015

Reims, Opéra
Les 27, 29 novembre puis 1er décembre 2015

Allemandi – Vesperini
Gimadieva, Lahaj, Pinkhasovitch, Vatchkov, de Hys, Casari

 

 

Illustration : robe ensanglantĂ©e, silhouette Ă©vanescente bientĂŽt abandonnĂ©e Ă  la mort, Lucia (ici la lĂ©gendaire Joan Sutherland) erre sans but aprĂšs avoir assassinĂ© l’Ă©poux qu’on lui avait imposĂ©…