COMPTE-RENDU, critique, opéra. PISE, le 13 oct 2019. Alessandro MELANI : L’empio punito. Orchestre Auser Musici, Carlo Ipata.

alessandro-MELANI-opera-critique-opera-classiquenews-opera-concert-critique-portrait_young_gentleman_hiCOMPTE-RENDU, critique, opéra. PISE, le 13 oct 2019. Alessandro MELANI : L’empio punito. Orchestre Auser Musici, Carlo Ipata. Pour l’ouverture de la saison du Teatro Verdi de Pise, son directeur artistique Stefano Vizioli a eu l’excellente idée de recréer un chef d’œuvre de l’opéra romain, premier don Juan lyrique, représenté il y a 350 ans au palais Colonna, devant la reine Christine de Suède. Une partition extraordinaire, défendue par un casting, une mise en scène et une direction musicale sans faille. Si cet Impie puni est une rareté, l’œuvre n’est pas totalement inconnue, Christophe Rousset l’ayant donnée à Leipzig, à Montpellier et à Beaune en 2004. L’opéra, un pur chef d’œuvre, connaît en outre une incroyable résurrection : juste avant la production pisane, une autre production fut donnée à Rome par Alessandro Quarta, et l’œuvre est annoncée l’année prochaine au Festival d’Innsbruck. Les versions de Rousset et Quarta furent honteusement amputées, les quatre heures de la version intégrale ramenées à un peu plus de deux heures de musique.

 

 

Réussite magistrale au Teatro Verdi de Pise

Le premier Don Giovanni : un chef d’oeuvre romain

 

 

Si à Pise les coupures ne sont pas absentes, la version dirigée par Carlo Ipata, auteur de l’édition de la partition, est plus respectueuse, avec ses 3h15 de musique, et fidèle aux tessitures originales (chez Quarta, le rôle aigu d’Acrimante fut confié à un baryton !). La source littéraire étant la même (le Burlador de Sevilla de Tirso de Molina), la confrontation avec le chef-d’œuvre de Mozart est tentante : Don Giovanni, Leporello et Donna Elvira ont ainsi les traits d’Acrimante, Bibi et Atamira, tandis que le Commandeur, Donna Anna et Don Ottavio ont pour nom Tidemo, Ipomene et Cloridoro. L’action se situe en Macédoine, à la cour du Roi Atrace, dont la sœur Ipomene chante son amour pour Coridoro. Atamira, fille du roi de Corinthe, est à la recherche de son époux volage, Acrimante, qui apparaît, rescapé d’un naufrage, accompagné par son valet Bibi, mais qui très vite jette son dévolu sur Ipomene, tandis que Bibi courtise la vieille nourrice Delfa. Une série de quiproquos sème le trouble sur les couples qui se défont, suscitant la jalousie de Cloridoro et la condamnation à mort d’Acrimante par le roi de Macédoine. Mais Atamira, toujours amoureuse, feint de lui administrer un poison, en réalité un somnifère, le laissant libre de continuer à séduire Ipomene. Entretemps, son précepteur Tidemo provoque Atrace en duel et est tué : comme chez Mozart, sa statue sera convoquée à un souper, entrainant Acrimante dans les enfers ; les couples se reforment et tous chantent la punition de « celui qui le ciel offense ».
Il faut tout d’abord souligner la qualité exceptionnelle du livret de Filippo Acciaiuoli, l’un des meilleurs du XVIIe siècle, tour à tour tragique, comique, burlesque, truffé de formules sentencieuses et de métaphores audacieuses, de jeux de mots truculents : c’est un déchirement que d’y retrancher le moindre vers. La musique y est constamment inventive, d’une grande variété, pathétique (les airs d’Atamira notamment, « Vaghe frondi », « Piangete, occhi piangete », ou le lamento d’Atrace, « Conducetemi a morte »), incisive et véhémente (« Fu troppo acuto dardo » d’Atrace, et surtout « Crudo amor, nume tiranno » d’Acrimante, au rythme incroyable), culminant dans le sublime duo entre Acrimante et Atamira, « Se d’amor la cruda sfinge », sommet de toute la partition, à faire fondre les pierres. Les duos comiques sont également légion, marqués cependant par une grande variété de registres, notamment pathétiques (« Non più strali, non più dardi », « Addio, Delfa »), tandis que Melani use aussi du style madrigalesque dans le superbe duo des bergères au premier acte. Mais l’espace nous manque pour décrire les mille beautés de ce chef-d’œuvre.
Sur scène, Jacopo Spirei a opté pour une lecture à la fois littérale et poétique, un décor minimaliste mais respectueux de la lettre, d’une grande efficacité dramatique. On y voit des silhouettes de chevaux se détachant sur des panneaux verts, presque fluorescents, un éventail géant richement historié figurant le palais d’Ipomene, des vagues tour à tour bleues et rouges, un bateau digne d’une gravure renaissante : décor à la fois cartoonesque et stylisé du plus bel effet.
Pour défendre cette partition exigeante, la distribution réunie au Teatro Verdi constitue un (quasi) sans faute. Dans le rôle éprouvant d’Acrimante (tenu à l’époque par le célèbre espion castrat Atto Melani, frère du compositeur) Raffaele Pe impressionne par un timbre très sonore, magnifiquement projeté, une diction impeccable et une aisance scénique toujours captivante. Ce sont ces mêmes qualités que l’on retrouve chez Alberto Allegrezza, irrésistible Delfa que nous avions découvert émerveillé à Innsbruck cet été dans la Dori de Cesti. Il crève littéralement l’écran et allie à une aisance vocale stupéfiante des qualités d’acteur digne d’un Dominique Visse des grands jours. Bibi est quant à lui très bien défendu par le baryton Giorgio Celenza, vêtu d’un costume à la Toulouse-Lautrec : la voix est bien charpentée, même si on aurait pu attendre une prestation plus débridée pour ce rôle à l’époque interprété par un nain. Les deux principaux rôles féminins sont admirablement tenus par Roberta Invernizzi (Ipomene), dont chaque intervention est un concentré de déclamation pathétique, un modèle de chant qui incarne le verbe en magnifiant les affects dont il est porteur, et par Raffaella Milanesi, inoubliable Atamira, parfois légèrement en retrait dans le registre medium, mais dont les interventions sont toujours d’une grande intensité.

Les autres interprètes sont de jeunes chanteurs issus de l’« Accademia barocca » : l’excellent sopraniste Federico Fiorio dans le rôle de Cloridoro, voix pure et délicate, d’une grande homogénéité, est une véritable révélation ; remarquable également la prestation de la jeune basse Piersilvio De Santis, dans plusieurs rôles, dont celui du démon : sa frêle silhouette contraste avec un timbre caverneux, magnifié par un jeu d’acteur toujours efficace. Légère déception pour l’Atrace de Lorenzo Barbieri, si la voix est là, généreuse, ample, elle pèche parfois par une certaine instabilité, mais nous gratifie aussi de très beaux moments (notamment dans son beau lamento du I, « Conducetemi a morte »). Les autres rôles, l’Auretta et la Proserpina affirmées de Benedetta Gaggioli, le Corimbo juvénile de Shaked Evron, et le Tidemo volontaire de Carlos Negrin Lopez, se défendent avec les honneurs.
Dans la fosse, Carlo Ipata à la tête de sa phalange des Auser Musici, institue un dialogue fécond avec la scène, et souligne avec une grande intelligence ce que l’accompagnement musical – toujours lacunaire dans les partitions manuscrites du Seicento – a de profondément théâtral. Sa réalisation est exemplaire et on lui doit beaucoup dans la révélation enfin idoine de cette exceptionnelle perle irrégulière du baroque romain.

 

 

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Compte-rendu. Pise, Teatro Verdi, Melani, L’empio punito, 13 et 14 octobre 2019. Raffaele Pe (Acrimante), Raffaella Milanesi (Atamira), Roberta Invernizzi (Ipomene), Giorgio Celenza (Bibi), Alberto Allegrezza (Delfa), Lorenzo Barbieri (Atrace), Federico Fioro (Cloridoro), Bendetta Gaggioli (Proserpina, Auretta), Piersilvio De Santis (Niceste, Demonio, Capitano della nave), Shaked Evron (Corimbo), Carlos Negrin Lopez (Tidemo), Jacopo Spirei (Mise en scène), Mauro Tinti (Décors et costumes), Fiammetta Baldisserri (Lumières), Orchestre Auser Musici, Carlo Ipata (direction).